‹ Œuvres de Le SageChapitre 62 sur 262 · LIVRE V 1 II, CIIAI». III. i/,;i · texte numérisé non relu

LIVRE V 1 II, CIIAI». III. i/,;i

dînée à continuer ce que j'avois commencé le matin. Il \ avoit dans un cabinet voisin du mien deux autres secrétaires; mais ceux-ci ne faisoient que mettre au net ce que le duc leur portoit lui -même à copier. Je lis connoissance avec eux dès ce soir- là même en nous retirant; et pour mieux gagner leur amitié, je les entraînai clic/ mon traiteur, où j’ordonnai les meilleures viandes pour la saison, avec les vins les plus délicats et les plus estimés en Espagne.

Nous nous mîmes à table, et nous commençâmes à nous entretenir avec plus de gaieté que d'esprit; car, pour rendre justice à mes convives, je m’aperçus bientôt qu'ils ne dévoient pas à leur génie les places qu’ils remplissoient dans leur bureau. Ils se connoissoient , à la vérité, en belles lettres rondes et bâtardes; mais ils n'a voient pas la moindre teinture de celles qu’on enseigne dans les universités.

En récompense ils entendoient à merveille leurs petits intérêts, et ils me firent connoître qu'ils n’étoient pas si enivrés de l'honneur d'être chez le premier ministre, qu'ils ne se plaignissent de leur condition. Il y a, disoit l’un, déjà cinq mois que nous exerçons notre emploi à nos dépens. Nous ne touchons pas nos appointements, et, qui pis est, nos appointements ne sont pas réglés. Nous ne savons sur quel pied nous sommes. Pour moi, disoit l’autre, je voudrois avoir reçu vingt coups d’étrivières pour appointements, et qu’on me laissât la liberté de prendre un parti ailleurs; car je n'oserois me retirer de moi-même ni demander mon congé, après les choses secrètes que j’ai écrites. Je pourrois bien aller voir la tour de Ségovie ou le château d Alicante.

Comment faites- vousdonc pour vivre? leur dis-je. Vous avez du bien apparemment? Ils me répondirent qu’ils en avoient fort peu, mais qu’heureusement pour eux ils étoient logés chez une honnête veuve qui leur faisoit crédit, et les nourrissoit pour cent pistoles chacun par année. Tous ces discours, dont je ne perdis pas un mot, abaissèrent dans le moment mes orgueilleuses fumées. Je me représentai qu’on n’auroit pas sans doute plus d’attention pour moi que pour les autres; que par conséquent je ne devois pas être si charmé de mon poste; qu’il étoit moins solide que je ne l’avois cru, et qu’enfin je ne pouvois assez ménager ma bourse. Ces réflexions me guérirent de la rage de dépenser. Je commençai à me repentir d’avoir amené la ces secrétaires , à souhaiter la fin du repas; et, lorsqu’il fallut compter, j'eus avec le traiteur une dispute pour l’écot.

Nous nous séparâmes à minuit, mes confrères et moi , parce que je ne les pressai pas de boire davantage. Ils s’en allèrent chez leur veuve , et je me retirai à mon superbe appartement, que j’enrageois pour lors d’avoir loué, et que je me promettois bien de quitter à la fin du mois. J’eus beau me coucher dans un bon lit, mon inquiétude en écarta le sommeil. Je passai le reste de la nuit à rêver aux moyens de ne pas travailler pour le roi généreusement. Je m’en tins là-dessus aux conseils de Monteser. Je me levai dans la résolution d’aller faire la révérence à don Rodrigue de Calderone. J’étois dans une disposition très propre à paraître devant un homme si fier : car je sentois que j'avois besoin de lui. Je me rendis donc chez ce secrétaire.

Son logement communiquoi ta celui du duc deLerme,

L I VUE V I 11, CH A 1>. I î l. 145

et I'égaloit en magnificence. O11 auroit eu de la peine à distinguer par les ameublements le maître du valet. Je me lis annoncer comme successeur de don Yalerio ce qui n’empêcha pas qu’on 11e me fît attendre plus d’une heure dans l'antichambre. Monsieur le nouveau secrétaire, me disois-je pendant ce temps-là, prenez, s’il vous plaît, patience. V ous croquerez bien le marmot avant que vous le fassiez croquer aux autres.

On ouvrit pourtant la porte de la chambre. J’entrai, et m’avançai vers don Rodrigue, qui venant d’écrire un billet doux à sa charmante Sirène, le donnoit à Péd ri lie dans ce moment-là. Je n’avois pas paru devant l'archevêque de Grenade , ni devant le comte Galiano, ni même devant le premier ministre, si respectueusement que je me présentai aux yeux du seigneur de Calderone. Je le saluai en baissant la tête jusqu’à terre , et lui demandant sa protection dans des termes dont je ne puis me souvenir sans honte, tant ils étoient pleins de soumission. Ma bassesse auroit tourné contre moi dans l'esprit d'un homme qui eu l eu moins de fierté. Pour lui, il s’accommoda fort de mes manières rampantes, et me dit d’un air même assez honnête, qu d ne laisseroit échapper aucune occasion de me faire plaisir.

La-dessus, le remerciant avec de grandes démons-

trations de zèle des sentiments favorables qu’il me marquoit , je lui vouai un éternel attachement. Ensuite, de peur de l'incommoder, je sortis, en le priant de m excuser si je Pavois interrompu dans ses importantes occupations. Sitôt que j’eus fait une si indigne démarche, je me retirai plein de confusion, cl je ga-

Oil lilas, u .

gnai mon bureau, où j’achevai l’ouvrage qu’on m’avoit chargé de faire. Le due ne manqua pas d’y venir dans la matinée, il ne fut pas moins content de la fin de mon travail qu’il l’avoit été du commencement, et il me dit: Voilà (pii est bien. Ecris toi-même, le mieux que tu pourras, cette histoire abrégée sur le registre de Catalogne. Après quoi, tu prendras dans le portefeuille un autre mémoire , que tu rédigeras de la même manière, j’eus une assez longue conversation avec son excellence, dont l’air doux et familier me charmoit. Quelle différence il y avoit d’elle à Calderone! C’étoient deux figures bien contrastées.

Je dînai ce jour-là dans une auberge où I on mangeoit à juste prix, et je résolus d’y aller tous les jours incognito , jusqu à ce que je visse l’effet que mes complaisances et mes souplesses produiroient. J'avois de l’argent pour trois mois tout au plus. Je me prescrivis ce temps-là pour travailler aux dépens de qui il appartiendrait, me proposant, les plus courtes folies étant les meilleures, d’abandonner après cela la cour et son clinquant, si je n'en recevois aucun salaire. Je fis donc ainsi mon plan. Je n’épargnai rien pendant deux mois pour plaire à Calderone : mais il me tint si peu de compte de tout ce que je faisois pour y réussir, que je désespérai d’en venir à bout. Je changeai de conduite à son égard: je cessai de lui faire la cour; el je ne m’attachai plus qu’à mettre à profit les moments d’entretien que j'avois avec le duc.

Ll\ RE VI II, CH AP. I V.

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