LIVRE VII, CIIAP. II
pectueux devant leur maître. Ce prélat étoit dans sa soixante-neuvième année, fait a peu près comme mon oncle le chanoine Gil Ferez, c’est-à-dire gros et court. II
avoit par-dessus le marché les jambes fort tournées en dedans, et il étoit si chauve, qu’il ne lui resloif qu'un toupet de cheveux par-derrière; ce qui l’obligeoit d’emboîter sa tête dans un bonnet de laine fine à longues oreilles. Malgré tout cela, je lui trouvois l'air d‘un homme de qualité, sans doute parce que je sa vois qu’il en étoit un. Nous autres personnes du commun nous regardons les grands seigneurs avec une prévention qui leur prête souvent un air de grandeur que la nature leur a refusé.
L’archevêque s’avança vers moi d’abord , et me demanda d un ton de voix plein de douceur ce que je souhaitois. Je lui dis que j étois le jeune homme dont le seigneur don Fernand de Leyva lui avoit parlé. Il ne me donna pas le temps de lui en dire davantage. Ah! c’est vous, s’écria-t-il, c’est vous dont il m’a fait un si bel éloge? Je vous retiens à mon service; vous êtes une bonne acquisition pour moi. Vous n’avez qu’à demeurer ici. À ces mots il s’appuya sur deux écuyers, et sortit apres avoir écouté des ecclésiastiques qui avoient quelque chose à lui communiquer. A peine futil hors de la chambre oii nous étions, que les mêmes officiers qui avoient dédaigné ma conversation vinrent la rechercher. Les voilà qui m’environnent, qui me gracieusent, et me témoignent de la joie de me voir devenir commensal de l’archevêché. Ils avoient entendu les paroles que leur maître m'avoit dites, et ils mouroient d’envie de savoir sur quel pied j’allois être au- Gil Blas. n.
GIL blas.
près de lui; mais j’eus la malice de ne pas contenter leur curiosité pour me venger de leurs mépris.
Monseigneur ne tarda guère à revenir. Il me fit entrer dans son cabinet pour m’entretenir en particulier. Je jugeai bien qu’il avoit dessein de tâter mon esprit. Je me tins sur mes gardes, et me préparai à mesurer tous mes mots. Il m’interrogea d’abord sur les humanités. Je ne répondis pas mal à ses questions; il vit que je connoissois assez les auteurs grecs et latins. Il me mit ensuite sur la dialectique, c’est où je l’attendois. Il me trouva là-dessus ferré à glace. Votre éducation, me dit-il avec quelque sorte de surprise, n’a point été négligée. Voyons présentement votre écriture. J’en tirai de ma poche une feuille que j’avois apportée exprès. Mon prélat n’en fut pas mal satisfait. Je suis content de votre main, s’écria-t-il, et plus encore de votre esprit. Je remercîrai mon neveu don Fernand de m’avoir donné un si joli garçon; c’est un vrai présent qu’il m'a fait.
Nous fûmes interrompus par l’arrivée de quelques seigneurs grenadins qui venoient dîner avec l archevêque. Je les laissai ensemble, et me retirai parmi les officiers qui me prodiguèrent alors les honnêtetés. J'allai manger avec eux quand il en fut temps, et s’ils m’observèrent pendant le repas, je les examinai bien aussi. Quelle sagesse il y avoit dans l’extérieur des ecclésiastiques! Ils me parurent de saints personnages, tant le lieu oîi j’étois tenoit mon esprit en respect! Il ne me vint pas seulement en pensée que c’étoit de la fausse monnoie, comme si l’on n’en pouvoit pas voir chez les princes de l’Eglise!
J'étois assis auprès d'un vieux valet de chambre nommé Melcliior de la Ronda il prenoit soin de me servir de bons morceaux. L’attention qu'il avoit pour moi m’en donna pour lui, et ma politesse le charma. Seigneur cavalier, me dit-il tout bas après le dîner, je voudrais bien avoir une conversation particulière avec vous. En même temps il me mena dans un endroit du palais oii personne ne pouvoit nous entendre; et là il me tint ce discours : Mon fils , dès le premier instant que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l’inclination. Je veux vous en donner une marque certaine en vous faisant une confidence qui vous sera d’une grande utilité. Vous êtes ici dans une maison où les vrais et les faux dévots vivent pêle-mêle. Il vous faudrait un temps infini pour connoître le terrain. Je vais vous épargner une si longue et si désagréable étude, en vous découvrant les caractères des uns et des autres. Après cela vous pourrez facilement vous conduire.
Je commencerai, poursuivit-il, par monseigneur. C’est un prélat fort pieux qui s’occupe sans cesse à édifier le peuple , à le porter à la vertu par des sermons pleins d’une morale excellente, qu'il compose lui-même. 11 a depuis vingt années quitté la cour, pour s’abandonner entièrement au zèle qu'il a pour son troupeau. C est un savant personnage, un grand orateur : il met tout son plaisir a prêcher, et ses auditeurs sont ravis de l’entendre. Peut-être y a-t-il un peu de vanité dans son lait; mais, outre que ce n est point aux hommes à pénétrer les cœurs, il me siérait mal d’éplucher les détauts d une personne dont je mange le pain. S'il m etoil permis de reprendre quelque chose dans mon
maître, je blâmerois sa sévérité. Au lieu d’avoir de l’indulgence pour les foibles ecclésiastiques, il les punit avec trop de rigueur. Il persécute surtout sans miséricorde ceux qui, comptant sur leur innocence, entreprennent de se justifier juridiquement, au mépris de son autorité. Je lui trouve encore un autre défaut qui lui est commun avec bien des personnes de qualité : quoiqu’il aime ses domestiques, il ne fait aucune attention à leurs services, et il les laissera vieillir dans sa maison sans songer à leur procurer quelque établissement. Si quelquefois il leur fait des gratifications, ils ne les doivent qu’à la bonté de quelqu’un qui aura parlé pour eux : il ne s’aviseroit jamais de lui-même de leur faire le moindre bien.
Voilà ce que le vieux valet de chambre me dit de son maître. 11 me dit après cela ce qu’il pensoit des ecclésiastiques avec qui nous avions dîné. Il m’en fit des portraits qui ne s’accordoient guère avec leur maintien. Il ne me les donna pas à la vérité pour de malhonnêtes gens, mais seulement pour d’assez mauvais prêtres. 11 en excepta pourtant quelques-uns dont il me vanta fort la vertu. Je ne fus plus embarrassé de ma contenance avec ces messieurs. Dès le soir même, en soupant, je me parai comme eux d’un dehors sage. Cela ne coiite rien. Il ne faut pas s’étonner s'il y a tant d’hypocrites.