LIVRE VIII, Cil AP. I\ x
consolent des huées du peuple en revoyant leur or.
Isoerate a raison d'appeler l’intempérance et la folie, les compagnes inséparables des riches. Quand je me vis maître de trente mille ducats, et en état d'en gagner peut-être dix fois autant, je crus devoir faire une figure digne d’un confident de premier ministre. Je louai un hôtel entier que je fis meubler proprement. J’achetai le carrosse d'un escrivano 1 qui se l’étoit donné par ostentation, cl qui eherchoit à s'en défaire par le conseil de son boulanger. Je pris un cocher , trois laquais; et, comme il est juste d’avancer ses anciens domestiques, j’élevai Scipion au triple honneur d’être mon xalet de chambre, mon secrétaire et mon intendant. Mais ce qui mit le comble à mon orgueil, c’est que le ministre trouva bon que mes gens portassent sa livrée. J en perdis ce qui me restoit de jugement. Je n’étois guère moins fou que les disciples de Porcins J^atro 2, qui, lorsqu'à force d’avoir bu du cumin, ils s’étoient rendus aussi pâles que leur maître, s’imaginoient être aussi savants que lui ; peu s’en falloit que je ne me crusse parent du duc de Lenne. Je me mis dans la tête que je passerais pour tel, ou peut-être pour un de ses bâtards; ce qui me flattoit infiniment. 3
Ajoutez à cela qu’à l’exemple de son excellence, qui tenoit table ouverte, je résolus de donner aussi à man-
1 Escribano, notaire ou greffier.
2 Orateur romain célèbre, qui se tua dans un accès de fièvre, l’an de Rome j3o.
Remarquez ce trait de bassesse! Dans les Plaideurs on voit 1 Intimé rechercher ce genre d’illustration pour se recommander au juge:
Monsieur , je suis bâtard de votre apothicaire.
ger. Pour cet effet, je chargeai Scipion de me déterrei un habile cuisinier, et il m’en trouva un qui étoit comparable peut-être à celui du Romain Nomentanus r, de friande mémoire. Je remplis ma cave de vins délicieux; et, après avoir fait mes autres provisions, je commençai à recevoir compagnie. Il venoit souper chez moi tous les soirs quelques-uns des principaux commis du bureau du ministre, qui prenoient fièrement la qualité de secrétaires d’état. Je leur faisois très bonne chère, et les renvoyois toujours bien abreuvés. De son côté, Scipion (car tel maître tel valet ) a voit aussi sa table dans l’office, où il régaloit à mes dépens les personnes de sa connoissance. Mais outre que j’aimois ce garçon-là, comme il contribuoit à me faire gagner du bien , il me paroissoit en droit de m’aider à le dépenser. D’ailleurs je regardois ces dissipations en jeune homme , je ne voyois pas le tort qu’elles me faisoient; je ne considérois que l’honneur qui m’en revenoit. Une autre raison
1 Lucius Cassius Nomentanus mangea un riche patrimoine. Les satires d’Horace ont immortalisé les profusions et le luxe de cet épicurien, et sa gourmandise savante. Dans la satire du repas, Nomentanus ,
Marquant du doigt les plus friauds morceaux,
Vantoit, la bouche pleine, et poissons et perdreaux;
Chaque chose, à l’entendre, étoit incomparable.
Eu effet , point de plat qui ne fût remarquable Par un goût tout nouveau , que les plus délicats Avant ce grand dîner ne lui eonnoissoient pas , fl m’offrit dans du miel une carpe bouillie :
Te n’ai jamais mangé rien de tel en ma vie.
Ensuite il m’enseigna qu’au retour du croissant La lune vient dorer l’abricot jaunissant.
Voulez-vous la raison de cette différence?
Adressez-vous à lui , etc.
( Traduction de M. Daru , Satire vm , liv. n. )
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encore m'empéchoit d'y prendre garde : les bénéfices et les emplois ive eessoient pas de faire venir l'eau au moulin. Je von ois mes iinanees augmenter de jour en jour. Je m'imaginois pour le cou|) avoir attaché un clou à la roue de la fortune.
Il ne manquoit plus à ma vanité que de rendre l\abrice témoin de ma vie lastueuse. Je ne doutois pas qu'il ne lut de retour d’ Andalousie; et, pour me donner le plaisir de le surprendre, je lui lis tenir un billet anoniine , par lequel je lui mandois qu un seigneur sicilien de ses amis l'attendoit à souper : je lui marquois le jour, l’heure et le lieu oîi il falloit qu'il se trouvât, l.e rendez-vous étoit chez moi. Nunez y vint, et lut extraordinairement étonné d’apprendre que j étois le seigneur étranger qui 1 avoit invité a souper. Oui, lui d is-| e , mon ami, je suis le maître de çet hôtel! J ai un équipage, une bonne table, et de plus un coffre-fort. Est-il possible, s’écria-t-il avec vivacité, que je te retrouve dans l'opulence? Que je me sais bon gré de l'avoir placé auprès du comte Galiano! Je te disois bien que c’étoit un seigneur généreux, et qu’il ne tarderoit guère a te mettre à ton aise. Tu auras sans doute, ajouta-t-il, suivi le sage conseil que je t’avois donné de lâcher un peu la bride au maître d'hôtel; je t’en félicite. Ce n’est qu’en tenant cette prudente conduite que les intendants deviennent si gras dans les grandes maisons.
Je laissai Fabrice s’applaudir tant qu'il lui plut de m avoir mis chez le comte Galiano. Après quoi, pour modérer la joie qu’il sentoit de m’avoir procuré un si bon poste, je lui détaillai les marques de reconnoissance dont ce seigneur avoit payé mes services. Mais.
m’apercevant cjue mon poète, pendant que |e lui faisois'ce détail, cliantoit en lui-mëme la palinodie, je lui dis : Je pardonne au Sicilien son ingratitude. Entre nous, j’ai plutôt su jet de m’en louer que de m’en plaindre. Si le comte n’en eut pas mal use avec moi, je l’aurois suivi en Sicile, où je le servirais encore dans l’attente d'un établissement incertain. En un mot, je ne serais pas confident du duc de Lerme.
Nunez fut si vivement frappé de ces derniers mots, qu’il demeura quelques instants sans pouvoir proférer une parole. Puis, rampant tout à coup le silence: L’ai-je bien entendu? me dit-il. Quoi! vous avez la confiance du premier ministre? Je la partage, lui répondis-je, avec don Rodrigue de Calderone; et, selon toutes les apparences, j'irai loin. En vérité, seigneur de Santillane , répliqua-t-il , je vous admire. Vous êtes capable de remplir toute sorte d’emplois. Que de talents vous réunissez en vous! ou plutôt, pour me servir d'une expression de notre tripot, vous avez X outil universel , c’est-à-dire, vous êtes propre à tout. Au reste , seigneur, poursuivit - il, je suis ravi delà prospérité de votre seigneurie. Oh! que diable, interrompis -je, monsieur Nunez , trêve de seigneur et de seigneurie! Bannissons ces termes -là, et vivons toujours ensemble familièrement. Tu as raison, reprit-il ; je 11e dois pas te regarder d'un autre œil qu’à l’ordinaire, quoique tu sois devenu riche; mais, ajouta-t-il , je t’avouerai ma foiblessc ; en m’annonçant ton heureux sort, tu m’as ébloui; par bonheur mon éblouissement se passe, et je ne vois plus en toi que mon ami Gil Blas.
Notre entretien fut troublé par quatre ou cinq com-