DE LA NATURE ET DE LA GRACE FONDÉS EN RAISON
4. La substance est un ôtre capable d'action. Elle est simple ou composée. La substance simple est celle qui n'a point de parties. La composée est l'assemblage des substances simples ou des monades. Monas est un mot grec qui signifie l'unité ou ce qui est un.
Les composés ou les corps sont des multitudes ; et les substances simples, les vies, les âmes, les esprits sont des unités. Et il faut bien qu'il y ait des substances simples partout , parce que sans les simples il n'y aurait point de composés ; et par conséquent toute la nature est pleine de vie.
2. Les monades n'ayant point de parties, ne sauraient être formées ni défaites. Elles ne peuvent commencer ni finir naturellement; et durent, par conséquent, autant que l'univers qui sera changé , mais qui ne sera point détruit. Elles ne sauraient avoir des figures, autrement elles auraient des parties. Et, par conséquent, une monade en elle-même et dans le moment, ne saurait être discernée d'une autre que par les qualités et actions internes , lesquelles ne peuvent être autre chose que ses perceptions , c'est-àdire , les représentations du composé ou de ce qui est dehors dans le simple, et ses appétitions, c'est-à-dire ses tendances d'une perception à l'autre, qui sont les principes du changement. Car la simplicité de la substance n'empêche point la multiplicité des modifications qui se doivent trouver ensemble dans celte même substance simple , et elles doivent consister dans la variété des rapports aux choses qui sont au dehors.
C'est comme dans un centre ou point , tout simple qu'il est , se trouvent une infinité d'angles formés par les lignes qui y concourent.
3. Tout est plein dans la nature. 11 y a des substances simples séparées effectivement les unes des autres par des actions propres qui changent continuellement leurs rapports ; et chaque substance simple on monade qui fait le centre d'une substance composée, comme par exemple, d'un animal, et le principe de son unicité, est environnée d'une masse composée par une infinité d'autres monades qui constituent le corps propre de cette monade centrale y suivant les affections duquel elle représente, comme dans une manière de centre , les choses qui sont hors d'elle. Et ce corps est organique quand il forme une manière d'automate ou de machine de la nature , qui est machine , non-seulement dans le tout , mais encore dans les plus petites parties qui se peuvent faire remarquer. Et comme à cause de la plénitude du monde tout est lié , et chaque corps agit sur chaque autre corps, plus ou moins, selon la distance, et en est affecté par réaction, il s'ensuit que 'chaque monade est un miroir vivant, ou doué d'action interne, représentatif de l'univers , suivant son point de vue , et aussi réglé que l'univers même. Et les perceptions dans la monade naissent les unes des autres par les lois des appétits ou des causes finales du bien et du mal, qui consistent dans les perceptions remarquables , réglées ou déréglées , comme les changements des corps et les phénomènes au dehors, naissent les uns des autres par les lois des causes efficientes , c'est-à-dire des mouvements. Ainsi il y a une harmonie parfaite entre les perceptions de la monade et les mouvements des corps, préétablis d'abord entre le système des causes efficientes et celui des causes finales. Et c'est en cela que consiste V accord et l'union physique de l'âme et du corps , sans que l'un puisse changer les lois de l'autre.
4. Chaque monade, avec un corps particulier, fait une substance vivante. Ainsi il n'y a pas seulement de la vie partout, jointe aux membres ou organes, mais même il y a une infinité de degrés dans les monades, les unes dominant plus ou moins sur les autres. Mais quand la monade a des organes si ajustés, que par leur moyen il y a du relief et du distingué dans les impressions qu'ils reçoivent, et, par conséquent, dans les perceptions qui les représentent, comme par exemple, lorsque par le moyen de la figure des humeurs des yeux, les rayons de la lumière sont concentrés et agissent avec plus de force, cela peut aller jusqu'au sentiment, c'est-à-dire , jusqu'à une perception accompagnée de mémoire , à savoir, dont un
certain écho demeure long-temps pour se faire entendre dans l'occasion ; et un tel vivant est appelé animal, comme sa monade est appelée une âme. Et quand cette ème est élevée jusqu'à la raison, elle est quelque chose de plus sublime , et on la compte parmi les esprits, comme il sera expliqué tantôt.
II est vrai que les animaux sont quelquefois dans l'état de simple vivants, et leurs âmes dans l'état de simples monades, savoir, quand leurs perceptions ne sont pas assez distinguées pour qu'on s'en puisse souvenir, comme il arrive dans un profond sommeil sans songes, ou dans un évanouissement; mais les perceptions devenues entièrement confuses, se doivent redévelopper dans les animaux par les raisons que je dirai tantôt. Ainsi il est bon de faire distinction entre la perception qui est l'état intérieur de la monade représentant les choses externes , et l'aperception qui est la eonseience ou la connaissance réflexive de cet état intérieur, laquelle n'est point donnée à toutes les âmes , ni toujours à la même âme. Et c'est faute de cette distinction que les cartésiens ont manqué , en comptant pour rien les perceptions dont on ne s'aperçoit pas, comme le peuple compte pour rien les corps insensibles. C'est aussi ce qui a fait croire aux mêmes cartésiens, que les seuls esprits sont des monades , qu'il n'y a point d'âmes des bêtes , et encore moins d'autres principes de vie. Et comme ils ont trop choqué l'opinion commune des hommes en refusant le sentiment aux bêtes , ils se sont trop accommodés au contraire aux préjugés du vulgaire, en confondant un long étourdissement qui vient d'une grande confusion des perceptions , avec une mort à la rigueur, oii toute la perception cesserait; ce qui a confirmé l'opinion mal fondée de la destruction de quelques âmes et le mauvais sentiment de quelques esprits-forts prétendus qui ont combattu l'immortalité de la nôtre.
5. Il y a une liaison dans les perceptions des animaux qui a quelque ressemblance avec la raison ; mais elle n'est fondée que dans la mémoire des faits et nullement dans la connaissance des causes. C'est ainsi qu'un chien fuit le bâton dont il a été frappé, parce que la mémoire lui représente la douleur que ce bâton lui a causée. Et les homnies , en tant qu'ils sont empiriques, c'est-à-dire dans les trois quarts de leurs actions , n'agissent que comme des bêles; par exemple , on s'attend qu'il fera jour demain , parce qu'on l'a toujours expérimenté ainsi. Il n'y a qu'un astronome qui le prévoie par raison ; et même cette prédiction manquera enfin , quand kl cause du jour, qui n'est point éternelle, cessera. Mais le raisonnement véritable dépead des vérités nécessaires ou éternelles;
comme sont celles de la logique, des nombres, de la géométrie, qui font la connexion indubitable des idées et les conséquences immanquables. Les animaux où ces connaissances ne se remarquent point sont appelés bêtes; mais ceux qui connaissent ces vérités nécessaires sont proprement ceux qu'on appelle animaux raisonnables , et leurs âmes sont appelées esprits: Ces âmes sont capables de faire des actes réflexifs et de considérer ce qu'on appelle moi , substance, monade, âme , esprit; en un mot, les choses et les vérités immatérielles: Et c'est ce qiii nous rend susceptibles des sciences ou des connaissances démonstratives.
6. Les recherches des modernes nous ont appris, et la raison l'approuve, que les vivants dont les organes nous sont connus, c'est-à-dire , les plantes et les animaux , ne viennent point d'une putréfaction ou d'un chaos , comme les anciens l'ont cru , mais de semences préformées, et, par conséquent, de la transformation des vivants préexistants. Il y a de petits animaux dans les semences des grands, qui, par le moyen de la conception, prennent un revêtement nouveau qu'ils s'approprient et qui leur donne un moyen de se nourrir et de s'agrandir, pour passer sur un plus grand théâtre et faire la propagation du grand animal. Il est vrai que les âmes des animaux spermatiques humains ne sont point raisonnables, et no le deviennent que lorsque la conception détermine ces animaux à la nature humaine. Et comme les animaux généralement ne naissent point entièrement dans la conception ou génération , ils ne périssent pas entièrement non plus dans ce que nous appelons mort ; car il est raisonnable que ce qui ne commence pas naturellement, ne finisse pas non plus dans l'ordre de la nature. Ainsi quittant leur masque ou leur guenille, ils retournent seulement à un théâtre plus subtil, où ils peuvent pourtant être aussi sensibles et aussi bien réglés que dans le plus grand. Et ce qu'on vient de dire des grands animaux , a encore lieu dans la génération et la mort des animaux spermatiques plus petits, à proportion desquels ils peuvent passer pour grands ; car tout va à rinfmi dans la nature.
Ainsi, non-seulement les âmes, mais encore les animaux sont ingénérables et impérissables : ils ne sont que développés, enveloppés, revêtus, dépouillés, transformés; les âmes ne quittant jamais tout leur corps et ne passent point d'un corps dans un autre corps qui leur soit entièrement nouveau.
Il n'y a donc point de métempsycose , mais il y a métamorphose; les animaux changent, prennent et quittent seulement des parties ; ce qui arrive peu à peu et par petites parcelles insensibles, mais continuellement dans la nutrition; et tout d'un coup,
notablement, mais rarement, dans la conception ou dans la mort, qui font acquérir ou perdre tout à la fuis.
7. Jusqu'ici nous n'avons parlé qu en simples physiciens : maintenant il faut s'élever à la mélaphysique, en nous servant du grand principe peu employé communément , qui porte que rien ne se fait sans raison suffisante; c'est*à-dire que rien n'arrive sans qu'il soit possible à celui qui connaîtrait assez les choses, de rendre une raison qui suffise pour déterminer pourquoi il en est ainsi et non pas autrement. Ce principe posé, la première question qu'on a droit de faire sera pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien. Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. De plus , supposé que des choses doivent exister, il faut qu'on puisse rendre raison pourquoi elles doivent exister ainsi et non autrement.
8. Or cette raison suflBsante de l'existence de l'univers ne se saurait trouver dans la suite des chose» contingentes, c'est-à-dire, des corps et de leurs représentations dans tes âmes ; parce que la matière étant indifférente en elle-même au mouvement et au repos, et à un mouvement tel ou autre, on n'y saurait trouver la raison du mouvement, et encore moins d'un tel mouvement. Et quoique le présent mouvement , qui est dans la matière , vienne du précédent, et celui-ci encore d'un précidenl, on n'en est pas plus avancé quand on irait aussi loin que l'on voudrait, car il reste toujours la même question. Ainsi , il faut que la raison suffisante, qui n'ait plus besoin d'une autre raison , soit hors de cette suite des choses contingentes , et se trouve dans une substance qui en soit la cause ou qui soit un être nécessaire portant la raison de son existence avec soi ; autrement on n'aurait pas encore une raison suffisante où l'on put finir. Et cette dernière raison des choses est appelée Dieu,
9. Cette substance simple primitive doit renfermer éminemment les perfections contenues dans les substances dérivatives qui en sont les effets ; ainsi elle aura la puissance , la connaissance et la volwiié parfaites, c'est-à-dire, elle aura une loute-»puissance , une omniscience et une bonté souveraines. Et comme [& justice, prise généralement, n'est autre chose que la bonté conforme a la sagesse, il faut bien qu'il y ait aussi une justice souveraine en Dieu. La raison qui a fait exister les choses par lui les fpit encore dépendre de lui en existant et en opérant : et elles reçoivent continuellement de lui ce qui les fait avoir quelque perfection ; mais ce qui leur reste d'imperfection vient de la limitation essentielle et originale de la créature.
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40. Il s'ensuit, de la perfection suprême de Dieu, qu'en produisant l'univers il a choisi le meilleur plan possible , où il y ait la plus grande variété avec le plus grand ordre; le terrain , le lieu , le temps les mieux ménagés ; le plus d'effet produit par les voies les plus simples; le plus de puissance, le plus de connaissance, le plus de bonheur et de bonté dans les créatures tjue l'univers en pouvait admettre. Car tous les possibles prétendent à l'existence dans l'enfen-^ dément de Dieu , à proportion de leurs perfections , le résultat de toutes ces prétentions doit être le nwnde actuel le plus parfait qui soit possible. £t sans cela il ne serait pas possible de rendre raison pourquoi les choses sont allées plutôt ainsi qu'autrement.
4 4 . La sagesse suprême de Dieu lui a fait chosir surtout les lois du mouvement les mieux ajustées et les plus convenables aux raisons abstraites ou métaphysiques. Il s'y conserve la même quantité de la force totale et absolue ou de l'action; la même quantité de la force respective ou de la réaction ; la même quantité enfin de la force directive. De plus , l'action est toujours égale à la réaction , et l'effet entier est toujours équivalent à sa cause pleine. Et il est surprenant de ce que , par la seule considération des causes efficientes ou de la matière , on ne saurait rendre raison de ces lois du mouvement découvertes de notre temps , et dont une partie a été découverte par moi-même. Car j'ai trouvé qu'il y faut recourir aux cames finales et que ces lois ne dépendent point du principe de la nécessité, comme les vérités logiques, arithmétiques et géométriques; mais du principe de la convenance , c'est-à-dire du choix de la sagesse. Et c'est une des plus efficaces et des plus sensibles preuves de l'existence de Dieu pour ceux qui peuvent approfondir ces choses.
42. Il suit encore de la perfection de l'auteur suprême, que, nonseulement l'ordre de l'univers entier est le plus parfait qui se puisse , mais aussi que chaque miroir vivant représentant l'univers suivant son point de vue , c'est-à-dire que chaque nwnade , chaque centre substantiel doit avoir ses perceptions et ses appétits les mieux réglés qu'il est compatible avec tout le reste. D'où il s'ensuit encore que les âmes, c'est-à-dire les monades les plus dominantes, ou plutôt les animaux , ne peuvent manquer de se réveiller de l'état d'assoupissement où la mort ou quelque autre accident les peut mettre.
43. Car tout est céglé dans les choses, une fois pour toutes, avec autant d'ordre et de correspondance qu'il est possible , la suprême sagesse et bonté ne pouvant agir qu'avec une parfaite harmonie. Le présent est gros de l'avenir ; le futur se pourrait lire dans le passé ; l'éloigné est exprimé dans le prochain. On pourrait coa-
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naître la beauté de Tunivers dans chaque âme si l'on pouvait déplier tous ses replis, qui ne se développent sensiblement qu'avec le temps. Mais comme chaque perception distincte de l'âme comprend une inOnité de perceptions confuses qui enveloppent tout l'univers , l'âme même ne connaît les choses dont elle a perception qu'autaqt qu'elle en a des perceptions distinctes et relevées, et elle a de la perfection à mesure de ses perceptions distinctes.
Chaque âme connaît l'infini, connaît tout, mais confusément. Comnje en me promenant sur le rivage de la mer, et entendant le grand bruit qu'elle fait, j'entends les bruits particuliers de chaque vague, dont le bruit total est composé, mais sans les discerner, nos perceptions confuses sont le résultat des impressions que tout l'univers fait sur nous. Il en est de même de chaque monade. Dieu seul a une connaissance distincte de tout , car il en est la source. On a fort bien dit qu'il est comme centre partout, mais que sa circonférence n'est nulle part, tout lui étant présent immédiatement , sans aucun éloignement de ce centre.
14. Pour ce qui est de l'âme raisonnable ou de l'esprit, il y a quelque chose de plus que dans les monades , ou même dans les simples âmes. Il n'est pas seulement un miroir de l'univers des créatures, mais encore une image de la Divinité. L'esprit n'a pas seulement une perception des ouvrages de Dieu , mais il est même capable de produire quelque chose qui leur ressemble , quoiqu'en petit, Car, pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il faudrait penser long-temps pour les trouver quand on veille, notre âme est architectonique encore dans les actions volontaires, et, découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses {pondère , mensura , numéro) , elle imite dans son département, et dans son petit monde où il lui est permis d^ s'exercer, ce que Dieu fait dans le grand.
45. C'est pourquoi tous les esprits, soit des hommes, soit des génies , entrant , en vertu de la • raison et des vérités éternelles , dans une espèce de société avec Dieu , sont des membres de la cité de Dieu , c'est-à-dire du plus parfait état, formé et gouverné par le plus grand et le meilleur des monarques; où il n'y a point dç crime sans châtiment, point de bonnes actions sans récompense proportionnée , et enfin autant de vertu et de bonheur qu'il est possible; et cela, non pas par un dérangement de la nature, comme si ce que Dieu prépare aux âmes troublait les lois des corps, mais par l'ordre môme des choses naturelles, en vertu de l'harmonie préétablie de tout temps entre les règnes de la nature
et de la grâce, entre Dieu, comme architecte, et Dieu, comme monarque ; en sorte que la nature mène à la grâce , et que la grâce perfectionne la nature en s'en servant.
16. Ainsi, quoique la raison no nous puisse point apprendre le détail du grand avenir réservé à la révélation , nous pouvons être assurés, par cette même raison, que les choses sont faites d'une manière qui passe nos souhaits. Dieu étant aussi la plus parfaite et la plus heureuse, et par conséquent la plus aimable des substances, et l'amour pur véritable consistant dans l'état qui fait goûter tlu plaisir dans les perfections et dans la félicité de ce qu'on aime, cet amour doit nous donner le plus grand plaisir dont on puisse être capable, quand Dieu en est l'objet.
17. Et il est aisé de l'aimer comme il faut, si nous le connaissons comme je viens de dire. Car, quoique Dieu ne soit point sensible à nos sens externes, il ne laisse pas d'être très-aimable, et dé donner un très-grand plaisir. Nous voyons combien les honneurs font plaisir aux hommes, quoiqu'ils ne consistent point dans les qualités des sens extérieurs.
Les martyrs et les fanatiques, quoique l'aflfection de ces derniers soit mal réglée , montrent ce que peut le plaisir de l'esprit, et, qui plus est, les plaisirs mêmes des sens se réduisent à des plaisirs intellectuels confusément connus.
La musique nous charme, quoique sa beauté ne consiste que dans les convenances des nombres et dans le compte, dont nous ne nous apercevons pas, et que l'âme ne laisse pas de faire des badements ou vibrations des corps sonnants, qui se rencontrent par certains intervalles. Les plaisirs que la vue trouve dans les proportions sont de la même nature ; et ceux que causent les autres sens reviendront à quelque chose de semblable, quoique nous ne puissions pas l'expliquer si distinctement.
18. On peut même dire que dès à présent l'amour de Dieu nous fait jouir d'un avant-goût de la félicité future. Et quoiqu'il soit désintéressé, il fait par lui-même notre plus grand bien et intérêt, quand même on ne l'y chercherait pas , et quand on ne considérerait que le plaiàir qu'il donne, sans avoir égard à l'utilité qu'il produit ; car il nous donne une parfaite confiance dans la bonté de notre auteur et maître , laquelle produit une véritable tranquillité de l'esprit, non pas comme chez les stoïciens, résolus à une patience par force, mais par un contentement présent, qui nous assure même un bonheur futur. Et, outre le plaisir présent, rien ne saurait être plus utile pour l'avenir; car l'amour de Dieu remplit encore nos espérances et nous mène dans le chemin du suprême bonheur.
parce qu'en vertu du parfait ordre établi dans l'univers , tout est fait le mieux qu'il est possible, tant pour le bien général que pour le plus. grand bien particulier de ceux qui en sont persuadés, et qui sont œnlents du divin gouvernement ; ce qui ne saurait manquer dans ceux qui savent aimer la source de tout bien. Il est vrai c^ue la suprême félicité , de quelque vision béatifique ou connaissance de Dieu qu'elle soit accompagnée, ne saurait jamais être pleine , parce que Dieu , étant infini , il ne saurait être connu entièrement.
Ainsi notre bonheur ne consislera jamais et ne doit point consister dans une pleine jouissance où il n'y aurait plus rien à désirer et qui rendrait notre esprit stupide, mais dans un progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et de nouvelles perfections.
SUR DIEU, l'AMB, l'BSPACR, LA DURÉE, etC. PREMIER ÉCRIT DE M. LEIBNIZ.
Extrait (Tune lettre de M, Leibniz àS, A,R. madame la princesse de Galles, écrite au mois de novembre 1715.
1 . I! semble que la religion naturelle même s'aflfaiblit extrêmement (en Angleterre). Plusieurs font les âmes corporelles, d'autres font Dieu lui-même corporel.
2. M. Locke et ses sectateurs doutent au moins si les âmes ne sont point matérielles et naturellement périssables.
3. M. Newton dit que Fespace est l'organe dont Dieu se sert pour sentir les choses. Mais, s'il a besoin de quelque moyen pour les sentir, elles ne dépendent donc pas entièrement de lui , et ne sont point sa production.
4. M. Newton et ses sectateurs ont encore une fort plaisante opinion de l'ouvrage de Dieu. Selon eux. Dieu a besoin de remonter de temps en temps sa montre, autrement elle cesserait d'agir. Il n'a pas eu assez de vue pour en faire un mouvement perpétuel. Cette machine de Dieu est même si imparfaite, selon eux, qu'il est obligé de la décrasser de temps en temps par un concours extraordinaire, et même de la raccommoder, comme un horloger son ouvrage, qui sera d'autant plus mauvais maître , qu'il sera plus souvent obligé d'y retoucher et d'y corriger. Selon mon sentiment, la même force et vigueur y subsiste toujours , et passe seulement de matière en matière, suivant les lois de la nature et le bel ordre préétabli. Et
je tiens, quand Dieu fait des miracles, que ce n'est pas pour soutenir les besoins de la nature , mais pour ceux de la grâce. En juger ^ufrement , ce serait avoir une idée fort basse de la sagesse ei de l^ puissance de Dieu.
PA^iDUËBE RÉPLIQUE DE M, CLARKE.
j . Il est vrai , et c'est une chose déplorable , qu'il y a en Angleterre aussi bien qu'en d'autres pays , des personnes qui nient même la religioji naturelle ou qui la corrompent extrêmement; mais après le déréglen^ent des mœurs, on doit attribuer cela principsilement à la fausse philosophie des matérialistes, qui est directement con^battue par les principes mathématiques de la philosophie. U est vrai aussi qu'il y a des personnes qui font l'âme matérielle, et Dieu lui-même corporel ; mais ces gens-là se déclarent ouvertement contre les principes mathématiques dp la philosophie, qui'^ont les seuls principes qui prouvent que la matière est la plus petite et la moins considérable partie de l'univers.
3. Il y a quelques endroits dans les écrits de M. Locke, qi)i pourraient faire soupçonner avec raison qu'il doutait de l'immatérialité de l'âme; mais il n'a été suivi en cela que par quelques matérialistes, ennemis des principes mathématiques de la philosophie, et qui n'approuvent presque rien dans les ouvrages de M. Locke, que ses erreurs.
3. M. le chevalier Newton ne dit pas que l'espace est l'organet dont Dieu se sert pour apercevoir les choses; il ne dit pas non plus que pieu ait besoin d'aucun moyen pour les apercevoir. Au contraire, il dit que Dieu, étant présent partout, aperçoit les choses par sa présence immédiate dans tout l'espace où elles sont, sans i'interveution ou le secours d'aucun organe ou d'aucun moyen. Pour rendre cela plus intelligible, il l'éclaircit par une comparaison. Il dit que comme l'âme, étant immédiatement présente aux images qui se forment dans le cerveau par le moyen des organes des sens, voit ces images comme si elles étaient les choses mêmes qu^elle^ représentent ; de même Dieu vojt tout par sa présence immédiate, étant actuellement présent aux choses mêmes , à toutes les choses qui sont dans l'univers, comme l'âme est présente à toutes les images qui se forment dans le cerveau. M. Newton considère le cerveau et les organes des sens comme le moyen par lequel ces images sont formées, et non comme le moyen par lequel l'âme voit ou aperçoit ces images lorsqu'elles sont ainsi formées. Et
dans l'univers, il ne considère pas les choses comme si elles étaient des images formées par un certain moyen ou par des organes; mais comme des choses réelles que Dieu lui-même a formées, et qu'il voit dans tous les lieux où elles sont sans Tintervention d'aucun moyen. C'est tout ce que M. Newton a voulu dire par la comparaison dont il s'est servi, lorsqu'il suppose que l'espace infini est, pour ainsi dire, le sensorium de l'Être qui est présent partout.
4. Si parmi les hommes un ouvrier passe avec raison pour être d'autant plus habile , que la machine qu'il a faite continue plus long-temps d'avoir un mouvement réglé sans qu'elle ait besoin d'être retouchée, c'est parce que l'habileté de tous les ouvriers humains ne consiste qu'à composer et à joindre certaines pièces qui ont un mouvement, dont les principes sont tout à fait indépendants de l'ouvrier; comme les poids et les ressorts, etc., dont les forces ne sont pas produites par l'ouvrier, qui ne fait que les ajuster et les joindre ensemble. Mais il en est tout autrement à l'égard de Dieu , qui non-seulement cx)mpose et arrange les choses , mais encore est l'auteur de leurs puissances primitives, ou de leurs forces mouvantes, et les conserve perpétuellement. Et par conséquent, dire qu'il ne. se fait rien sans sa providence et son inspection, ce n'est pas avilir son ouvrage, mais plutôt en faire connaître la grandeur et l'excellence. L'idée de ceux qui soutiennent que le monde est une grande machine, qui se meut sans que Dieu y intervienne, comme une horloge continue de se mouvoir sans le secours de l'horloger; cette idée, dis-je, introduit le matérialisme et la fatalité ; et sous prétexte de faire Dieu une intelligmtia supramundana, elle tend effectivement à bannir du monde la providence et le gouvernement de Dieu. J'ajoute que par la même raison qu'un philosophe peut s'imaginer que tout se passe dans le monde, depuis qu'il a été créé, sans que la Providence y ait aucune part, il ne sera pas difificiie à un pyrrhonien de pousser les raisonnements plus loin , et de supposer que les choses sont allées de toute éternité comme elles vont présentement, sans qu'il soit nécessaire d'admettre une création ou un autre auteur du monde, que ce que ces sortes de raisonneurs appellent la nature très-sage et éternelle. Si un roi avait un royaume ou tout se passerait, sans qu'il y intervînt, et sans qu'il ordonnât de quelle manière les choses se feraient; ce ne serait qu'un royaume de nom par rapport à lui ; et il ne mériterait pas d'avoir le titre de roi ou de gouverneur. Et comme on pourrait soupçonner avec raison que ceux qui prétendent que dans un royaume les choses peuvent aller parfaitement bien sans que le roi s'en mêle ; comme on pourrait, dis-je, soupçonner qu'ils ne se*
raient paâ fâchés de se passer du roi ; de même, on peut dire que ceux qui soutiennent que Tunivers n'a pas besoin que Dieu le dirige et ie gouverne continuellement, avancent une doctrine qui tend à le bannir du monde.