CHAPITRE YI
dans la lougue liste de ses ouvrages , la Folie espagnole, mon Oncle Thomas^ M. Botte, VEnJant du Carnaval, et surtout les Barons de Felsheim. 11 est aisé d'v blâmer de nombreux écarts, une imagination vagabonde, et qui risque tout, jusqu'au cynisme; mais il serait injuste de n'y pas louer des traits piquans , des boutades heureuses , et des scènes d'un comique original. Dans les Quatre Espagnols de M. Montjoye, le caractère de l'ambassadeur Massaréna est assez iortement tracé; la tendre amitié de son fils, don Carlos, et du jeune Fernand est peinte aussi d'une manière touchante. Le Manuscrit trouvé au mont Pausilipe , autre roman du même auteur, ne vaut pas les Quatre Espagnols; on y remarque toutefois le vieux jésuite Mendoza , personnage aimable et moral , savant distrait , mais ami attentif, et Gusman , scélérat dévot, qui figure très-bien dans la procession des flagellans, pour plaire à la petite comédienne Minirella, sa maîtresse. Au reste, c'est par l'intérêt de curiosité que se soutiennent les romans de M. jMontjoye ; car la diction en est traînante et la composition chargée d'incidens. Mais il est plus d'un public; et celui qui, en ce genre d'écrire comme en tout autre, a besoin de trouver un plan sage, embelli par les richesses du style, est assurément le moins nombreux.
Nous fâcherons peut-être ces lecteurs difficiles,
en faisant ici mention des rornans de M. Fiévée, le même qui , durant la révolution , donna sur de petits théâtres de petits drames, qu'il croyait philosophiques, et qui depuis a publié de petites brochures dans un sens tout-à-fait contraire, apparemment pour se réfuter : ce qui paraissait inutile. Eh ! comment passer sous silence la Dot de Suzette et Frédéric, lorsqu'en ses modestes préfaces l'auteur de ces deux romans affirme que le premier jouit d'un prodigieux succès, et croit voir dans le second des signes d'une immortalité probable? Sans vouloir partager la responsabilité de ses opinions sur ce point, nous croyons que la Dot de Suzette n'est pas dépours^ie d'agrémens. Le caractère aimable de la jeune villageoise mariée par madame de Senneterre , sa modération dans l'état d'opulence où son mari est parvenu , sa respectueuse reconnaissance envers sa bienfaitrice, tombée dans l'adversité, réchauffent des aventures assez froides et terminées par un dénoùment aussi facile à prévoir qu'il est brusquement amené: du reste, rien de plus mince que les détails. L'auteur essaie bien de jeter quelques ridicules sur les mœurs des nouveaux Turcarets; et, certes, la matière est riche; mais, comme toute autre, elle n'est riche que [)our le talent. On parle de religion dans Frédéric , on y parle même de morale. Or, voici le fond de l'on-
CHIPITUE VI. 235
vrage : la baronne Spouasi, satisfaite du zèle et (le la discrétion de Philippe, son valet de chambre, a jugé à propos d'en faire son amant. Philippe ne cesse pas d'être au service ; il cumule seulement les deux fonctions. De ce commerce noble et lé£;itime un fils naturel est survenu : c'est Frédéric. Il est élevé par son père , qui lui forme l'esprit et le cœur, lui donne des conseils profonds pour réussir en bonne compagnie, et lui révèle enfin sa naissance. La baronne imite cet exemple, et bientôt meurt comme une sainte: ce sont les termes de l'auteur. Qu'il nous soit permis de borner là notre analyse , sans faire connaître les relations intimes de Frédéric avec une madame de Vignoral, avec une madame de Yalmont, ni même avec une Adèle , qu'il finit par épouser. Ce roman est fort inégal : la classe distinguée n'y parle guère son langage ; mais le valet de chambre et son bâtard, qui sont les deux héros du livre, ont toujours les mœurs et le ton qui leur conviennent. A cet égard , M. Fiévée suit avec scrupule les préceptes judicieux d'Horace et de Boileau.
Il nous reste à jeter un coup-d'œil sur quelques traductions des romans étrangers les plus remarquables; et d'abord l'époque nous présente deux traductions nouvelles de Don Quichote : la première est de Florian , qui la publia vers la fin de sa vie, il y a dix-huit ans à peu près ; la seconde
a paru l'année dernière : elle est de M. du Bournial. On sait combien l'ancienne version est rude, inégale, incorrecte. Les morceaux de poésie surtout y sont rendus avec nne extrême négligence. Florian, dans ces mêmes morceaux, a montré de l'esprit et du goût; et là, s'il abrège le texte, il est digne d'éloges ; car ces complaintes langoureuses sont trop longues dans l'original. Par malheur, il veut aussi raccourcir toutes les autres parties de l'ouvrage; or, souvent ce sont les beautés qu'il abrège; c'est le génie qu'il supprime; et ce n'est point là de la précision. Il attiédit la verve de Cervantes; un comique large et franc devient partout mince et discret. On va jusqu'à regretter le vieux traducteur, qui travestit quelquefois, jnais qui , du moins, ne mutile pas son modèle, en voulant le perfectionner. M. du Bournial ne mérite aucun des deux reproches: il est simple, et n'est point trivial ; il est surtout copiste fidèle : il l'est au point qu'en plaçant le français à côté de l'espagnol vous reconnaissez, dans la plupart des phrases, la même marche, les mêmes construc tions, les mêmes tours ; ce qui donne au style du traducteur un peu de gêne et d'affectation. Nous |)ermettra-t-il de lui donner un conseil? Comme on s'aperçoit trop aisément qu'il n'a pas l'habitude d'écrire en vers, il devrait s'adjoindre un coopérateur pour la traduction des stances. Aujourd'hui,