CHAPITRE VI
logne, après avoir versé leur sang pour être libres, ont quitté, non leur patrie, mais un territoire où elle n'était plus. Ici s'offrent à nos regards les quatre romans de madame Radcliffe : les Mystères d'Udolphe, le meilleur des quatre, et dont madame de Chastenay n'a pas affaibli les sombres beautés; le Confessionnal des Pénitens noirs ^ dont dons avons deux traductions estimables : l'une de madame Allart, l'autre de M. Morellet; la Forêt, que nous croyons digne de la seconde place; et Julia, qui nous paraît le plus faible de tous, quoi qu'en ait dit son traducteur anonyme. On trouve en ces divers ouvrages des caractères fortement prononcés, des situations terribles, que l'auteur amène et accumule, au liasard de s'en tirer péniblement; de belles descriptions de l'Italie et iXn midi de la France, d'énergiques tableaux , de vrais coups de théâtre, et même quelques tons de Shakespeare, ce génie éminemment anglais, qui, depuis deux siècles, féconde encore dans sa patrie tous les champs de l'imagination. Ces romans, considérés dans leur ensemble , se rattachent à une seule idée d'un grand sens. Partout le merveilleux domine : dans les bois , dans les châteaux , dans les cloîtres, on se croit environné de revenans , de spectres, d'esprits célestes ou infernaux; la terreur croît, les prestiges s'entassent, l'apparence acqniert presque de la certitude; et, quand le
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clénoiiment arrive, tout s'explique par des causes naturelles. Délivrer les esprits crédules du besoin de croire aux prodiges est un but très -philosophique; mais les plans n'ont pas l'étendue et la portée dont ils étaient susceptibles. L'exécution en serait tout à la fois plus originale et plus utile, si le lecteur était forcé de rire des choses mêmes qui lui ont fait peur. Tout ce qui blesse la raison, tout ce qui tend à la dégrader, est justiciable du ridicule : ses traits sont les plus fortes armes contre les sottises importantes. Horace l'a dit; et Voltaire l'a prouvé. Le genre de madame Radcliffe exioje des facultés moins rares; aussi n'a-t-elle pas manqué d'imitateurs. Sa trace est facile à reconnaitre dans le roman, médiocre et compliqué, qui a pour titre: Adeline ou la Confession^ et dans V Abbaye de Grasville, ouvrage beaucoup moins vulgaire, que madame Ducos a fort bien traduit. Si, dans toutes ces productions, le merveilleux n'est qu'apparent, dans le Morne de M. Lewis, il est employé comme agent réel. On se souvient qu'en France, il y a trente ans, il plut à l'illuminé Cazotte de composer une historiette du Diable amoureux. Ici c'est encore le diable qui, déguisé en jolie femme, séduit, damne et mène en enfer un prédicateur célèbre. On est surpris qu'une fable digne des couvens du quinzième siècle puisse aujourd'hui réussir à Londres. Ce n'est pas que,