CHAPITRE X. 3i
doce et de l'empire ? Comment peindre le seizième siècle, où, depuis Louis XII jusqu'à Henri IV, depuis Jules II jusqu'à Sixte-Quint, l'Europe entière est agitée par des religions rivales et par des discordes sanglantes, quelles n ont cessé de produire? Pour les monarques, pour les ministres, ils ont été vertueux ou méchans. Ne faut-il pas les faire parler, les faire agir comme ils ont parié, comme ils ont agi? Contredira-t-on tous les historiens, pour flatter la mémoire d'un mauvais prince? Mais quelle estime obtiendront des ouvrages faits dans cet esprit? Ne produira-ton sur la scène que les personnages consacrés par la vénération publique? Mais, sans parler des contrastes, si indispensables dans les ouvrages dramatiques, de quelque genre qu'ils soient, c'est voulon écarter de la tragédie non-seulement ce qu'il y a de plus moral, mais ce qu'il y a de plus tragique: le spectacle de la vertu courageuse aux prises avec le crime puissant. Si Ton eût jadis observé ces ménagemens étranges, nous n'aurions pas la Mort de Pompét, Rodogune, Héraclius, jMcomede, Britannicus , Athalie , Mérope et Mahomet. Que peint la tragédie? des passions. Quelles passions? celles des hommes qui furent à la tête des Etats. Que résulte-t-il de ces passions ? des crimes et des malheurs. De là découlent la terreur et la pitié : hors de là, point de tragédie. Elle fut telle chez les
3i6 LITTERATURE FRANÇAISE.
Grecs, telle parmi nous, telle en Angleterre. Sa nature ne saurait changer; mais l'esprit du dernier siècle et les progrès de la raison humaine ont encore augmenté l'importance du plus grave des genres de poésie. Il faut donc, pour le bien traiter, surtout aujourd'hui, réunir beaucoup de choses dont la réunion n'est pourtant pas facile : le talent d'écrire en vers avec une dignité simple, énergique et touchante; l'étude continuelle du cœur humain; une connaissance profonde de l'histoire, de la morale, de la politique; la haine des préjugés, l'amoiu' de la vérité, le désir inaltérable et le droit de servir sa cause.