‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 19 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lui. Mais, en un genre d'écrire bien plus élevé, deux siècles rivaux de gloire ont produit, l'un, le Télémaqueàe Fénélon, l'autre l'^/Tz/Ze de J.-J. Rousseau, chefs-d'œuvre différens, mais égaux entre eux, à qui nul ouvrage de morale ne peut être comparé chez les nations modernes, ni même dans les littératures de l'antiquité.

Le Bélisaire de Marmoiitel, sans les égaler à beaucoup près, les suit du moins avec honneur. Ici nous retrouvons Marmontel composant sur la morale un traité méthodique, et dont les formes sont austères : c'est le dernier volume des Leçons d'un père à ses enfans , et le meilleur après celui qui porte le nom de Grammaire. La leçon sur la morale évangélique rappelle , quant au fond des idées, la fameuse Profession de foi du vicaire savoyard. Les avantages sont compensés : Marmontel est plus orthodoxe, et J.-J. Rousseau plus éloquent. Le traité dont nous parlons est encore enrichi de très-beaux passages, tirés des ouvrages philosophiques de Cicéron : ils sont fidèlement rendus; et toujours on y trouve cette correction, cette élégance, cette harmonie qui n'abandonnaient guère Marmontel quand il écrivait en prose.

V influence des passions sur le bonheur des indi\>idus et des sociétés civiles offrait aux moralistes un beau sujet, que madame de Staël a traité d'une manière brillante. Quoique divisé en trois

sections, son ouvrage est peu susceptible d'analyse ; mais il n'est pas difficile d'en faire sentir les qualités, et mêmes les défauts. Il y a beaucoup d'imagination dans le chapitre de l'amour, et plus encore dans celui de l'amitié. En voulant préserver des passions, madame de Staël est passionnée dans son style, qu'il nous soit permis d'ajouter: dans ses jugemens. L'esprit de parti se laisse apercevoir en quelques passages, et surtout dans le chapitre où il s'agit de l'esprit de parti : on est fâché d'y trouver des lignes étranges sur un homme diuersemeni célèbre. C'est de Condorcet qu'il est question; et cette phrase équivoque n'est interprétée par aucun éloge. Ses amis assurent, si l'on en croit madame de Staël, qu'il aurait écrit contre son opinion. Voilà des amis bien perfides, ou, ce qui est plus exact, des ennemis bien injustes. Condorcet fut sans doute et restera diversement célèbre, puisqu'il était à la fois habile dans les sciences mathématiques, profond dans les sciences morales et politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué, philosophe illustre et grand citoyen ; mais nul dans ses écrits ne se montra plus d'accord avec sa conscience, et plus ouvertement fidèle aux immuables principes dont il a péri martyr. Il est bien vrai qu'il aimait les vertus, le génie, les opinions de Turgot; qu'il admirait son administration, et qu'il n'avait pas, à beaucoup près.

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