‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 49 sur 179 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

réputation , malgré les nombreux efforts qu'il semble avoir faits pour la compromettre , et même pour la détruire.

Si nous avons été forcés de remarquer les fâcheux écarts d'un littérateur qui n'était pas d'un ordre vulgaire, ce n'est pas un motif suffisant pour accorder quelque mention à des censeurs subalternes, condamnés, par l'instinct d'une basse envie, et par la conscience de leur nullité, à déprimer tous les talens , à vouloir étouffer toutes les lumières. Dans leurs pamphlets périodiques, remplis de personnalités et de délations, ils dépassent les bornes de la satire, et même les bornes connues du libelle, sans pouvoir jamais atteindre à la critique littéraire. Ce serait un genre aussi facile qu'odieux , s'il consistait seulement à trouver ou à supposer les défauts. L'ignorant ne voit point les beautés; le détracteur ne veut point les voir; le critique les voit et les met en évidence. Parle-t-il des grands écrivains qui ne sont plus; c'est avec respect, ce n'est point avec idolâtrie. Il les admire , et cependant il les juge , mais en observant cette circonspection modeste que recommande Quintilien. Il sait découvrir leurs fautes ; il fait plus : ce sont les fautes des modèles ; par là même elles sont dangereuses; il les signale, non pas à la manière de Zoïle , qui , par des injures répétées chaque jour, croit ternir la gloire

1^4 IJTTÉRATURE FRANÇAISE.

d'Homère ; mais comme Horace , qui , malgré le sommeil d'Homère, reconnaît en lui le chef des poètes et des philosophes; comme Longin, qui reprend quelquefois Sophocle, Démosthène et Platon , et qui pourtant les place au premier rang des classiques ; comme Voltaire , qui relève les incorrections de Corneille , et qui le déclare supérieur en ses endroits sublimes à tous les poètes tragiques de toutes les nations. Le critique a-t-il à parler de ses contemporains, il célèbre ceux qui méritent la renommée, comme Cicéron, dans son Traité des Orateurs illustres, vante Brutus, Antoine, Hortensius; comme Horace chante Virgile et Varius ; comme Boileau rend hommage à Racine, à Mohère, aux écrivains de Port-Royal. C'est pour acquérir le droit d'outrager les vivans , que le détracteur exagère le culte des morts. Juste envers les morts, le critique est juste avec bienveillance envers les vivans. Ce n'est pas qu'il trahisse ou qu'il néglige la vérité. Des hommes éclairés s'oublient-ils jusqu'à donner l'exemple du dénigrement? c'est à regret, mais avec force , qu'il les condamne sans les imiter. Des charlatans foulent-ils aux pieds les droits de l'espèce humaine, et les noms consacrés par la reconnaissance publique? il déploie un-e énergie sévère. Là, toute indulgence serait complicité. Hors de là, il ne loue encore que ce qui est loua-

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