‹ uvres de M. J. Chénier (volume 2)Chapitre 77 sur 179 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

pas là qu'il faut chercher le génie de cet illustre orateur : on sent combien de motifs commandaient aux auteurs ou les génuflexions continuelles devant le pouvoir, ou les réticences fréquentes. Les plus sages et les plus habiles ont dû préférer le silence absolu. De là ce préjugé long-temps établi sur le peu d'intérêt de notre histoire générale , préjugé qui tombera dès qu'elle sera dignement traitée ; mais ce n'est pas à des écrivains vulgaires qu'est réservé le succès d'une si haute entreprise. Rien de plus difficile que de fondre en entier ce grand ouvrage; rien de plus aisé que de mettre à contribution des auteurs médiocres , pour faire aussi mal ou plus mal qu'eux. Ici la gloire nationale nous interdit toute indulgence. Assez de compilations surchargent nos bibliothèques, sans nous enrichir d'une idée. Nous succédons au dix-huitième siècle: il a ouvert des routes nouvelles; il faut savoir les parcourir; et, comme les anciennes entraves n'existent plus que pour ceux qui les ont dans l'esprit ; comme, en ces matières du moins, la borne où l'écrivain s'arrête n'est désormais autre chose que la borne de son talent même, il est temps que notre histoire générale soit écrite par des historiens.

On a traduit, il y a douze ans, l'histoire de la confédération helvétique parMuller. Cet écrivain, Suisse de nation, vient d'être enlevé à la littéra-

liire allemande, qui le regrette et le célèbre à juste titre. 11 commence son ouvrage à l'origine de la Suisse. Il entre même dans quelque détails sur la première guerre des Helvétiens contre la république romaine, et décrit la défaite du consul Cassius par les Tiguriens, un peu avant les victoires de Marins contre les Cimbres, leurs alliés. liCS développemens se suivent sans intervalle, à partir de la chute de l'empire romain , lorsque l'Europe, émancipée trop tôt, se recompose dans la barbarie; mais ils n'acquièrent beaucoup d'intérêt qu'aux premières années du quatorzième siècle, à cette grande époque où les Suisses, brisant le joug de l'Autriche, fondent la liberté avec courage, et la maintiennent avec sagesse, en formant par degrés leur confédération respectable. L'auteur, ou du moins son traducteur, s'arrête au milieu du quinzième siècle , avant cette autre époque non moins brillante , où toutes les richesses et toutes les forces de Charles-le-Téméraire se trouvèrent insuffisantes contre les vertus d'un peuple pasteur et guerrier. Cette histoire a pourtant neuf volumes : car elle est pleine de recherches sur les origines des villes, et sur leurs traditions particulières. Elle doit être spécialement chère aux Suisses, ce que nous disons par éloge et non par reproche : quoique fort érudite, elle n'est point sèche; elle abonde en réflexions ton-

Page 1