I. Publiée par Bozerian en
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tique, et n'a point d'égal parmi les philosophes moraUstes. Son Discours sur les sciences y si remarquable pour le style, n'est peut-être, quant au fond des idées, qu'une déclamation brillante. Son Discours sur l'inégalité, bien plus fortement écrit, et surtout bien plus riche de pensées, contient le germe de tous les ouvrages qui, depuis, ont étendu et affermi sa réputation. Ainsi , dans le commencement de cet âge illustre que l'on veut en vain décrier, quelques - unes des Lettres persanes annonçaient V Esprit des Lois , et révélaient tout Montesquieu.
La Nouvelle Héloïse méritait l'enthousiasme qu'elle excita quand elle parut. Il était sans doute facile d'apercevoir les imperfections du plan; elles n'ont pas échappé à la critique, pas même à celle de l'auteur; mais combien elles sont rachetées par des beautés de fonds et de détail, aussi nombreuses que supérieures ! Quinze ou vingt lettres , diversement arlniirables, n'auraient pas dû encourager à composer des romans dans cette forme. Du reste , il est à désirer que nos romanciers actuels copient un peu moins la Nouvelle Héloïse , et qu'ils l'étudient davantage. En la relisant avec un bon esprit, ils y trouveront de l'éloquence sans phébus, de la sensibililité sans pathos , de la passion sans mouvements convulsifs , et des expressions neuves sans néologisme. »
VÉmile a fait une révolution dans les mœurs et dans l'éducation domestique. Les ennemis de la raison sentirent promptement ce que devait produire un tel livre : aussi fut-il décrié , brûlé , et qui pis est prêché. C'était la plus haute production du génie de l'auteur ; il fallait bien qu'elle remplît sa vie d'amertume, et qu'il fût puni d'avoir rendu la raison si puissante : aussi fut-il persécuté en France et à Genève, pour ne pas déroger à l'usage établi. Mais des milliers de brochures, des mandemens , des réquisitoires , des arrêts de la cour, des persécutions sans nombre, n'ont fait qu'accélérer l'inévitable influence de ce chef-d'œuvre, le plus beau monument que la philosophie et l'éloquence aient élevé chez aucune nation.
Rousseau , déiste religieux , pour ne pas dire socinien , fut vivement blessé des anathèmes ecclésiastiques lancés contre lui par Christophe de Beaumont, archevêque de Paris. De là cette lettre admirable, modèle de haute polémique , où sont déployées toutes les ressources de la dialectique et de l'art d'écrire; où, jusque dans le dédain, toutes les convenances reçues sont respectées; où la dignité philosophique est maintenue tout entière; où l'on admire enfin avec quelle noble décence un grand homme qui avait raison savait descendre à un grand seigneur qui avait tort Montesquieu, dans le livre le plus précis qui
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existe, et le plus fertile en idées, indiqua les lois à faire, en déterminant l'esprit qui avait présidé aux lois positives. Le plan du Contrat social est beaucoup moins vaste; et cet écrit n'est, comme on sait, qu'une partie du grand ouvrage que Rousseau n'a point achevé. Une si belle exposition des principes généraux du droit politique inspire des regrets sur le reste. Il est possible de trouver dans cette exposition des erreurs graves sur le système représentatif; il n'est pas très -facile de lier ensemble plusieurs opinions mêlées dans le chapitre sur la religion de l'état; mais le Contrat social serait encore un bienfait , n'eût-il que prouvé d'une manière lumineuse le principe de la souveraineté du peuple, vérité féconde, et jusqu'alors plutôt aperçue que déclarée. Il est d'ailleurs écrit avec ce talent si rare , si difficile , et pourtant si nécessaire à tous les genres d'ouvrages. Quelques personnes semblent penser que, dans les matières graves ou scientifiques, on peut, sans le mérite du style , obtenir une influence étendue et durable : c'est une grande erreur, que Buffon sentait fortement. Quant à certains réformateurs qui, ne connaissant des mots que les acceptions de Ja servitude , trouvent de l'obscurité dans le Contrat social, Rousseau leur a répondu lui-même par une belle sentence, digne de son devancier Montaigne : Le penser mâle des âmes fortes leur donne un
idiome particulier ; et les âmes comm,unes n'ont pas la grammaire de cette langue.
Les Confessions de J. J. Rousseau, quoique étranges de tems en tems , méritent d'être comptées parmi ses bons ouvrages : elles inspirent un vif intérêt, et portent souvent l'empreinte de son génie. Plaignons ceux qui, après les avoir lues, ne verraient dans cet infortuné qu'un méchant, un ennemi des hommes. Il eut au contraire l'âme la plus sensible; et cette extrême sensibilité fit sa force comme sa faiblesse. Il lui doit des chefsd'œuvre et de longues infortunes ; ses erreurs, ses fautes mêmes en découlent; elles sont au rang de ses malheurs : il leur faut des larmes et non des reproches. C'est surtout à J. J. Rousseau que l'on peut appliquer ces belles paroles de l'évangile : // lui sera beaucoup pardonné, parce quil a beaucoup aimé.