Deux volumes in
original est espagnol : il y a neuf ans qu'il existe ; et ce n'est ici qu'une traduction. Certes, le traducteur français est un écrivain bien exercé ; son style élégant, facile et libre n'est guère celui d'un homme obligé de s'assujettir aux pensées d'autrui. L'on doit aussi convenir que l'auteur espagnol avait une raison fort avancée pour un pays d'inquisition. Nos lecteurs pourront en juger. Voici le début de cet ouvrage que nous allons examiner avec l'intérêt qu'appelle son extrême importance , et qu'inspire son exécution littéraire.
« Quiconque a lu l'Évangile sait que Jésusci Christ n'a fondé aucun pouvoir temporel, au- « cune souveraineté politique. Il déclare que son a royaume n'est pas de ce monde; il avertit ses « apôtres de ne point confondre la mission qu'il « leur donne avec la puissance que les princes de « la terre exercent. Saint Pierre et ses collègues ce sont envoyés, non pour gouverner, mais pour « instruire ; et l'autorité dont ils sont revêtus ne u consiste que dans les lumières et les bienfaits « qu'ils ont à répandre. Fidèles à se renfermer « dans les bornes d'un si saint apostolat, loin de « s'ériger en rivaux du pouvoir civil , ils en proie clament au contraire l'indépendance et les droits « sacrés ; l'obéissance aux souverains est un des « premiers préceptes de leur morale religieuse. '< Résister aux gouvernemens, c'est, disent-ils, of-
« fenser l'ordonnateur du monde , c'est s'armer a contre Dieu même.»
Tels sont, en effet, les termes qu'employaient saint INIathieu , saint Paul , Tertullien , saint Chrysostôme, personnages dont les autorités sont peu récusables sur ces matières. L'auteur rapporte leur texte au bas des pages; il cite encore des idées, des expressions semblables , tirées d'écrivains du même ordre et du même poids. « Chacun sait, «qu'avant Constantin, continue - t-il , les églises « chrétiennes n'avaient été que des associations « particulières trop souvent proscrites et toujours « étrangères au système politique. Les papes, en « ces tems de persécution et de terreur , n'aspi- « raient point assurément à gouverner des pro- « vinces; ils n'eussent demandé qu'à être impuné- « ment vertueux; et ils n'obtenaient , sur la terre, « d'autre couronne que celle du martyre. »
On sait avec quelle adresse , ou plutôt avec quelle audace , le saint siège a tiré parti de la prétendue donation de Constantin , pièce dont la fausseté , selon le religieux , mais sincère abbé Fleury , est plus universellement reconnue que celle des Décrétales d'Isidore. Ce fut à l'époque de Pépin que l'on produisit ce fantôme ridicule, mais longtemps respecté, mais quelquefois effrayant, puisque, dans la ville de Strasbourg, des malheureux furent brûlés faute d'y croire, et cela vers la fin
du quinzième siècle, lorsque déjà vivait ce Luther qui devait si fort ébranler le trône apostolique. L'acte porte tous les caractères d'une fraude pieuse, et fourmille d'absurdités palpables. On conçoit que l'auteur ne perd pas son tems à les réfuter: il les rapporte en partie, et c'est une réfutation victorieuse; il les rapporte, parce qu elles peuvent donner une idée des moyens employés au huitième siècle pour établir la puissance temporelle des papes. Il y trouve encore , et nul aujourd'hui n'oserait contester la justesse de cette observation, il y trouve la mesw^e de l'ignorance publique durant les siècles suivans , où, cette étrange concession , révérée par les peuples et même par des rois, contribuait, en effet, au développement politique du saint siège. « Mais , se hâte-t-il d'ajou- « ter, il faut dire aussi qu'à la renaissance des let- « très les premiers rayons de lumière ont suffi « pour dissiper un si vain prestige. Les écrivains <( du seizième siècle, même ceux d'Italie , ont parlé « avec mépris de la donation de Constantin. L'A- « rioste exprime énergiquement le discrédit où « elle est tombée, et la place au nombre des chi- « mères qu'Astolphe rencontre dans la lune. »
En traversant les cinq siècles écoulés depuis Constantin jusqu'au couronnement de Charlemagne, l'auteur voit l'Italie passer successivement sous la domination des conquérans du nord et
des rois lombards, qui reconnaissaient la souveraineté des empereurs d'Orient sur Rome et son territoire; mais il n'y trouve aucune trace de la puissance pontificale. Les papes, au contraire, parlent et agissent toujours en sujets : tantôt Martin, évêque (c'est la qualification que se donne Martin premier) , s'adresse à l'empereur Constant, son seigneur sérénissime , et souhaite que la grâce (Ven haut lui soumette le col de toutes les nations; tantôt le pape Constantin , mandé à la cour impériale par Justinien II, s'empresse d'obéir; tantôt, lorsque Ravenne est prise par les Lombards, Grégoire 11, écrivant au duc de Venise, le conjure de se joindre à l'Exarque pour faire rentrer la ville de Ravenne sous la domination impériale, « afin que nous puissions, ajoute-t-il, avec le sert cours du Seigneur, rester inviolablement atta- « ehés au service de nos maîtres Léon et Cons- « tantin , grands empereurs. »
Ce pape Grégoire II eut des vertus apostoliques , quoique les historiens byzantins ne lui en aient accordé que l'apparence. On lui rend ici une éclatante justice, et au point même d'écarter les reproches de l'ambition souvent renouvelés contre lui. L'auteur ne dissimule pourtant pas qu'à cette époque on voit commencer l'accroissement de l'influence pontificale; et c'est avec beaucoup de sagacité qu'il en découvre les causes nombreuses.
Il signale le procès des institutions ecclésiastiques, les trésors et les acquisitions territoriales du clergé, ces conciles fréquens dont les débats se mêlaient sans cesse aux affaires politiques; l'affaiblissement de l'empire grec, et le besoin qu'il avait des évêques de Rome pour soutenir en Italie sa puissance devenue incertaine et vacillante depuis les établissemens des Lombards; le goût ridicule des empereurs pour les subtilités de la controverse ; leur violence imprudente et la sagesse habile des papes : contraste qui parut surtout frappant dans les démêlés de Léon l'isaurien et de Grégoire II , au sujet des iconoclastes, et d'un surcroît d'impôts pour les peuples d'Italie; enfin, l'attachement des Romains aux papes qu'ils voyaient sans cesse , tandis que des empereurs invisibles les oubliaient dans le palais de Contantinople,et ne songaient pas à les protéger, même contre les ennemis de l'empire. « Délaissés par leurs maîtres, « les Romains durent s'attacher à leurs pontifes , « alors presque tous Romains, alors aussi presque « tous recommandables. Pères et défenseurs du «peuple, médiateurs entre les grands, chefs de «la religion de l'empire, les papes réunissaient « les divers moyens de crédit et d'influence que «donnent les richesses, les bienfaits, les vertus « et le sacerdoce suprême. Ils conciliaient ou divi- « saient autour d'eux les princes de ja terre; et,
« cette puissance temporelle qu'ils ne possédaient «point encore, ils pouvaient, à leur gré, l'affer- « mir ou l'affaiblir entre les mains d' autrui. »
Lorsque Pepin-le-Bref eut détrôné la dynastie Mérovingienne, sa conscience, alarmée un moment , fut rassurée par le pape Zacharie. Etienne II, successeur de ce pontife, redoutant pour Rome l'ambition d'Astolpbe, roi des Lombards, s'adresse à Constantin Copronvme, et, sur l'invitation même du faible empereur, invoque le secours de Pépin, roi des Français. De là cette donation de Pépin , dont Anastase, un siècle après, a garanti l'autbenticité , mais qui pourtant ne paraît pas moins fabuleuse que celle de Constantin. S'i[ faut en croire et cet Anastase et la foule des écrivains qui l'ont copié, Charlemagne, en 774? renouvela dans Rome la donation de Pépin en faveur du pape Adrien Y^ \ il y ajouta la Corse, la Sardaigne , la Sicile, Venise: générosité singulière, puisqu'il n'était ni propriétaire , ni suzerain de ces contrées. Il ne fut promu à l'empire que ving-six ans plus tard. Au tems où l'on veut qu'il ait confirmé la donation de son père , il n'était pas même roi d'Italie : il n'exerçait à Rome que la fonction de patrice dans cette informe république , existante plutôt qu'établie au huitième siècle , sous la souveraineté peu active des empereurs d'Orient. Quant au pape Adrien , il
n'avait garde d'agir en souverain de Rome ; et Léon III , qui vint après lui , n'eut pas non plus cette hardiesse, quoiqu'il fût loin d'en manquer. Le passage suivant fait voir sous lui jour trèssensible Taspect politique , et , pour ainsi dire , les situations respectives que présentait Rome à cette époque.
« Léon III, succédant, en 796, au pape Adrien , « s'empressa d'adresser à Charlemagne une lettre « d'hommage pareille à toutes celles que ce prince « devait recevoir de ses vassaux. Cependant il « nous reste un monument de la suprématie que « l'empereur d'Orient conservait sur les Romains « en 797 : c'est une mosaïque, dont Léon III orna « la salle du palais de Latran. On y voit un prince « couronné que les circonstances font reconnaître « pour Constantin V. Un autre prince sans cou- «( ronne et un pape sont représentés à genoux , « et nommés Charles et Léon par une inscription. « L'empereur reçoit un étendard de la main de « Jésus- Christ; Charlemagne en reçoit un autre « de la main gauche de saint Pierre , qui , de la « droite, donne un pallium au pape. Cette mosaïa que est tout à la fois l'emblème de la primauté «de l'empereur, de la puissance du patrice, et « des prétentions du pontife. »
Les droits des empereurs d'Orient sur Rome furent abolis en 800 , lorsqu'on vit l'empire d'Oc-
OEuvres anciennes. IV. J 9
2ÇiO PUISSANCE TEMPORELLE
cident renouvelé par l'élection de Gharlemagne. Le peuple et la noblesse de Rome firent cette élection. Léon III y concourut lui-même, et depuis reconnut toujours dans ses actes publics l'autorité du nouveau chef de l'empire. Sans s'arrêter à l'opinion, selon nous fort exagérée, des auteurs qui ne font commencer la souveraineté des papes qu'à l'an i355, et ne lui reconnaissent pour base que la renonciation formelle de l'empereur Charles IV aux possessions du Saint-Siège , on peut affirmer du moins qu'il n'en existe aucun vestige avant Louis-le-Débonnaire ; ?nais, comme l'observe l'auteur , sans être sou^^eraine, une puissance peut néanmoins être effective. Les papes furent donc puissans dès la fin du huitième siècle; et, grâce à la protection de Charlemagne, désormais tranquilles dans l'intérieur, ne craignant plus ni les incursions des Lombards , ni l'oubli des empereurs grecs, ils acquirent une autorité qui ploya sous la sienne, mais qui fit ployer celle de son fils.
Quand on jette un coup d'œil sur l'histoire du neuvième siècle, il est facile de voir que la puissance des papes et du clergé s'y accrut avec la rapidité la plus audacieuse, non - seulement en Italie , mais dans toutes les contrées dont se composait l'empire de Charlemagne. Le vaste héritage (le ce prince devint pour ses faibles successeurs
un fardeau qui les accabla. D'abord Paschal F', qui occupa sept ans la chaire pontificale ; ensuite Eugène II , son successeur immédiat , se firent installer sans avoir obtenu ni demandé le consentement de Louis -le- Débonnaire; et cette négligence irrespectueuse n'était qu'un prélude des humiliations qui l'attendaient sous le pontificat de Grégoire IV. Ce pape, toutefois, à son avènement, attendit, pour se faire sacrer, que l'empereur eût confirmé son élection : des souvenirs récens l'intimidaient. Lothaire , fils de Louis, n'avait point la pusillanimité de son père : associé par lui à l'empire, il avait vu impatiemment la conduite du pape Eugène; et bientôt, se rendant à Rome , il y avait exercé avec vigueur toute l'autorité impériale; mais, lorsque ce même Lothaire et les deux autres fils de Louis se liguent contre ce malheureux prince ; lorsque Louis convoque quatre conciles, dont la doctrine ne tend à rien moins qu'à tout concentrer dans la puissance ecclésiastique : lorsque , persécuté , vaincu par le moine Vala , il relègue son épouse Judith au fond d'un cloître; lorsque, protégé par un autre moine, il la rappelle, indispose ses plus fidèles amis, dépouille Lothaire du titre d'empereur, alors Grégoire n'est plus le même ; et sa conduite , aussi hardie qu'artificieuse, est peinte énergiquement par l'auteur dont nous analysons l'ouvrage.
jq.
«Ce pape s'allie aux trois princes; il vient en « France avec Lothaire; il y vient sans la permisce sion de son souverain : ce que n'avait osé faire « aucun des pontifes, ses devanciers. Au premier « bruit de l'anathème qu'il va lancer contre l'emcc pereur , des prélats français ont le courage de « s'écrier que, si Grégoire est venu pour excomcc munier , il s'en retournera excommunié lui- « même ; mais Agobard , évêque de Lyon , et (c plusieurs de ses collègues , soutiennent que « c'est au pape qu'il faut obéir. Grégoire , de son « côté, adresse aux partisans de Louis une lettre « mémorable , où la puissance séculière est, sans « aucune sorte d'ambiguïté , assujettie au Saint- « Siège. Le terme de frère sent V égalité , dit-il aux « prélats qui l'avaient appelé de ce nom ; sachez a que ma chaire est au - dessus du trône de Louis. « Cependant Lothaire et ses deux frères ont ras- « semblé leurs troupes en Alsace ; Grégoire est « auprès d'eux , et ne les quitte que pour se ren- « (ire, en qualité de médiateur, dans le camp de «Louis. On ne sait comment fit le pape; mais, « dans la nuit même où il prit congé de l'empe- « reur, les troupes de celui-ci se débandèrent; la « désertion décomposa son armée, et doubla celle « de ses ennemis. Forcé de se livrer à ses fils, il «est détrôné, de l'avis du pape ^ dit Fleuri; et « Grégoire s'en retourne à Rome , très - affligé ,
w selon le même historien, du triomphe des enfans « dénaturés qu'il vient de servir. La plaine où il « avait négocié, entre Strasbourg et Bàle, s'appelle « encore aujourd'hui le Champ du Mensonge. «
L'empereur, condamné à une pénitence publique , se confessant à genoux devant des prélats , traîné de cloître en cloître, se montra digne de tant d'opprobre , et non de la pitié que ses malheurs inspirèrent à une grande partie des Français. Sa réhabilitation fut la plus grande ignominie qu'il eût endurée. En remontant sur le trône, il consacra , par d'inépuisables complaisances , l'autorité qui l'en avait fait descendre. Il était , de toute manière , fort accessible à la crainte ; et , quoiqu'il eût étudié l'astronomie , une éclipse le fit mourir de peur. Sa mort parut ralentir un moment, sinon l'audace du clergé, du moins les progrès du pouvoir ecclésiastique. Les évéques d'Aix-la-Chapelle ne réussirent point à dépouiller l'empereur Lothaire; le pape Sergius II, installé sans le consentement de ce prince , fut obligé de l'accepter. Juridiquement interrogé dans Rome , au sein d'une assemblée présidée par Louis , fils de Lothaire , il y prêta serment à l'empereur. Charles -le -Chauve, en France, imita la fermeté dont Lothaire lui donnait l'exemple : il n'admit point les évêques dans le parlement qu'il tint à Epernai ; les usurpations ecclésiastiques fiirent
réformées; on y prit même quelques mesures contre l'abus des excommunications ; mais , en cas pareil, la mesure proposée jadis par les prélats restés fidèles à Louis -le- Débonnaire, c'est-à-dire l'excommunication du pape , était la meilleure et la plus sûre , par cela mém^e qu'elle était la moins sérieuse.
Léon IV vint après Sergius : Léon IV , à qui Voltaire , historien si juste , a donijié le nom de grand, et qu'ici l'on appelle avec raison le pontife le plus vénérable du neuvième siècle. « Il for- <( tifia Rome, ajoute l'auteur, bâtit le quartier qui « porta le nom de cité Léonine; et, sans songer rt à troubler les autres États, il travailla durant « huit années à la prospérité de celui qu'il goucf vernait. On ne saurait donner les mêmes éloges <c à Nicolas F"^, qui occupa le siège de saint Pierre « depuis 858 jusqu'en 867 ; mais il est l'homme de « son siècle qui a le plus agrandi l'autorité ponti- M ficale, » L'empereur Louis avait fait élire ce pape; il s'abaissa lui-même en l'honorant outre mesure : il servit d'écuyer au pontife, mena son cheval par la bride ; et , comme l'observe très-bien l'auteur , de pareilles cérémonies ne pouvaient demeurer sans conséquences. Les détails qui suivent nous semblent offrir beaucoup de précision et de clarté. « La puissance de Charlemagne était « alors divisée entre ses nombreux descendans.
« Trois étaient fils de l'empereur Lotbaire, savoir: « Louis , héritier de l'empire ; Charles , roi de Pro- « vence; et Lothaire, roi de Lorraine. Leurs once clés, Louis et Charles, régnaient, l'un en Gerce manie, l'autre en France, tandis que les fils de « Pépin, roi d'Aquitaine, déchus du trône de leur « père, n'y remontaient que pour en descendre « encore. Tous ces princes, presque également c< dénués de lumières et d'énergie, déjà si faibles « par leur nombre, l'étaient encore plus par leurs « discordes : chacun d'eux usait contre les autres (( la plus grande partie de sa modique puissance. « Il ne tenait qu'à Nicolas de se déclarer leur « maître ; et il n'y manqua point. »
Comment y aurait -il manqué, lorsque Louisle-Germanique encourageait l'archevêque de Sens, Vénillon , et quelques autres prélats audacieux , à déposer Charles -le -Chauve; lorsque Charlesle-Chauve se plaignait seulement d'une irrégularité de formes, reconnaissait d'ailleurs aux Évéques le pouvoir de le déposer, armait à son tour contre Louis cette même autorité usurpatrice à laquelle ils auraient dû résister ensemble, et entendait patiemment les pères du concile de Savounières s'engager à rester unis pour corriger les rois, les grands et les peuples ; lorsque enfin Lothaire , afin d'épouser Valdrade , voulant répudier solennellement son épouse, Theutberge, la
Œuvres anciennes. IV. 1 C)
296 PLISSANCE TEMPORELLE
soumettait à un tribunal d'évéques, faisait rendre des sentences contre elle par les conciles d'Aixla-Chapelle et de Metz, et donnait au Pape, qui, en qualité de pontife souverain, annula ces arrêts ecclésiastiques, les apparences d'un protecteur de la justice méconnue et de la faiblesse opprimée ?
Nicolas , par le ministère du légat Arsène , enjoignit au roi Lothaire de reprendre sa première épouse , et fit enlever Valdrade , qu'il appelait une courtisane. Arsène devait la conduire à Rome : elle trouva moyen de s'échapper. Le Saint-Père , qui voulait la convertir, ne put que V excommunier: c'est toujours quelque chose; mais le changement des intérêts changeait les affections de Rome ; et en cela même sa politique restait invariable. Il ne faut donc pas s'étonner qu'Adrien II, successeur de Nicolas, ait absous Valdrade, et protégé Lothaire soumis. Charles-le- Chauve et Louis -le- Germanique , oncles de Lothaire , voulaient profiter de sa disgrâce , et partager ses Etats. Rome s'alarmait de leur ambition. Lothaire promettait de ne plus revoir Valdrade, et jurait qu'il avait rompu tout commerce avec elle depuis qu'elle était excommuniée. Il mourut bientôt; et cette mort soudaine fut regardée, selon les préjugés du tems, comme la [mitition de son parjurée. Ses oncles consommé-
rent le partage. Adrien, les chargeant d'anathèmes, adjugea les Etats de Lothaire à l'empereur Louis. Les droits de l'empereur étaient réels : ils avaient pour bases des traités; mais, ni ces droits, ni ces traités , n'étaient sous la garantie du pape ; et, en Germanie comme en France, ses anathèmes furent impuissans. Ici l'auteur donne en substance la lettre énergique , et digne d'un siècle plus éclairé , qu'écrivit au pape un prélat français. Tout le passage est remarquable. « Hincmar , « archevêque de Reims, lui répondit, au nom de « la nation entière, qu'un évéque de Rome n'é- « tait point le dispensateur des couronnes de l'Eu- « rope; que jamais la France ne recevrait ses « maîtres de la main d'un pape ; que des anathè- « mes lancés contre toute raison, et pour des motifs « purement politiques, n'alarmaient point un roi « de France ; qu'avant Nicolas les papes n'avaient « écrit aux princes français que des lettres res- « pectueuses ; qu'en un mot , tout en révérant le « ministère spirituel du pontife romain , on sauce rait résister efficacement à ses entreprises , toutes « les fois qu'il voudrait être pape et roi tout en- « semble. »
Dans le même tems, un autre Hincmar, évéque de Laon, et neveu de l'archevêque de Reims, s'était déclaré pour Carloman , révolté contie son père , Charles-le-Chauve. Adrien , dans sa colère ,
donnant un exemple trop souvent suivi par ses successeurs , encourage le fils rebelle ; mais la fermeté du monarque abat l'audace du pontife, qui devient malhabile autant que timide. En adressant au roi de France une lettre humble et repentante, il demande instamment qu'elle reste secrète : ce qui était le plus sûr moyen d'en faire sentir l'importance , et de lui assurer la publicité qu'elle a subie.
Après lui, Jean VIII, inquiété par les Sarrasins qui ravageaient l'Italie , ménagea d'abord les princes chrétiens, et laissa même l'empereur Basile replacer sur le siège de Constantinople le patriarche Photius , qu'avait destitué Nicolas premier; mais, quand la mort de l'empereur Louis laissa vaquer l'empire d'Occident, Louis-le-Gerraanique et Charles-le-Ghauve se le disputaient. Jean VIII , profitant des circonstances, et se plaçant lui-même comme arbitre entre les deux frères, favorisa le plus fort au préjudice de l'aîné. Il fit empereur un roi de France ; mais il eut le plaisir de s'en vanter avec emphase , et l'adresse de lui faire acheter , par des trésors et des complaisances de tout genre, cette couronne impériale, qui bientôt, redevenue vacante, laissa de nouveau le pontife arbitre entre de nouveaux concurrens. « Cette fois, dit l'auteur, Jean se « contenta de la promettre, afin de la tenir à
a plus haut prix. Durant trois années, il n'y eut (' pas d'empereur d'Occident : aucun de ceux qui « convoitaient ce titre n'était assez puissant pour « le conquérir sans l'intervention de la cour de M Rome. » Il fallut enfin se décider ; et le fils de Louis-le-Germanique , Charles-le-Gros, depuis roi de France , fut choisi par l'évéque de Rome , qui, moins d'un siècle après la fondation du nouvel empire , était parvenu à fixer , en souverain , la destinée des petits-enfans de Charlemagne.
Les neuf papes qui ont occupé la chaire de saint Pierre, durant les cHx-huit dernières années du neuvième siècle, tiennent peu d'espace en cet essai historique, et n'ont rien fait d'assez lemarquable pour entrer dans une analyse où nous voudrions en vain tout placer. Une seule observation nous semble essentielle : le pape Formose, en quatre ans, couronna deux empereurs. Le serment d'obéissance que les Romains leur prêtèrent , sauf le droit du seigneur Formose^ en constatant la souveraineté du chef de l'empire , prouve cependant que les papes jouissaient déjà d'une autorité bien distincte. On pouvait, dans les chancelleries, disputer long-tems sur le droit; mais ils régnaient /?a/' le fait; et c'est toujours ainsi que l'on règne. L'habile et judicieux auteur a nettement indiqué la source de ce rapide agrandissement. « On a dû reconnaître, dit-il, dans le
« partage des États de Charlemagiie entre les fils « de Louis-le-Déboniiaire ^ et dans les sous-divi- « sions ultérieures de ces mêmes États, la prin- « cipale cause de l'avilissement du pouvoir civil , « et de la métamorphose du ministère pontifical « en une redoutable puissance. » Si la suprématie des empereurs était souvent avouée par les pontifes , souvent aussi , car il faut bien le dire , la suprématie des pontifes était consacrée par la dévotion des empereurs, ou implorée par l'ambition des prétendans à l'empire. Il existait une cour de Rome; et, dans les siècles qui vont suivre , nous la verrons , fidèle à son système , étendre son influence politique par son influence sacrée ; prendre une part toujours plus active aux débats sanglans de l'Europe ; diviser les princes pour les gouverner ; irriter ou caresser leurs passions; et, tour à tour audacieuse et souple, dominatrice par choix, obéissante par nécessité, servile même si les tems l'exigent, garder la constante habitude de se montrer forte contre les faibles , mais d'être faible contre les forts.
Le dixième siècle s'ouvre par trente années de scandales , qui , dans les âges précédens , étaient encore inconnus à Rome. Trois femmes patriciennes , Théodora , une seconde Théodora , sa fille , et Marosie, son autre fille , y disposent tour à tour du pontificat. La première fit élire Sergius II I ,
DES PAPES. 3oi
qui fut depuis l'amant de Marosie, Trois ans après la mort de Sergius , grâce aux intrigues de la seconde, on élut son amant, Jean X, qui fut d'ailleurs un pontife habile , un assez bon guerrier même , et le vainqueur des Sarrasins. Après quatorze ans de règne , il périt en prison , détrôné par Marosie, qui lui donna pour successeurs, d'abord deux de ses favoris, Léon VI , Etienne VII, et enfin son propre fils , Jean XI , qu'elle avait eu du pape Sergius III, et non d'aucun de ses trois maris. Albéric , autre fils de Marosie , mais légitime, ou passant pour tel, sans ôter le pontificat à Jean XI, lui enleva l'autorité, qu'il exerça luimême en qualité de patrice. Il choisissait et gouvernait les papes , redevenus de simples évêques de Rome. « Hors de la ville, dit l'auteur, ces « papes ne possédaient que des propriétés terri- « toriales ; encore les avaient - ils inféodées pour « en tirer parti. Une noblesse armée s'était élevée « dans leurs domaines , qui déjà n'étaient plus « leurs Etats, ou qui même ne l'avaient jamais été. « On ignorait, dans ces tems barbares, l'art d'ad- « ministrer au loin , l'art d'établir sur de grandes « surfaces un système énergique de centralité, de « subordination , de correspondance. Cet art ne « s'est perfectionné que dans nos tems modernes; «et son absence, au moyen âge, fut peut-être « l'une des principales causes de l'établissement « et des progrès de l'anarchie féodale. »
3ovi PUISSANCE TEMPORELLE
A cet aperçu rapide , et qui décèle si bien un esprit exercé aux théories de l'art social , succèdent quelques traits non moins heureux sur la situation où se trouvait alors l'empire. A proprement parler ^ V empereur d' Occident avait disparu. S'abstenant de ce titre dans ses diplômes, Henri rOiseleur ne se nommait plus que V avoué , Vavocat des Romains; tandis qu'Alberic, indépendant, convoquait périodiquement ses concitoyens en assemblées nationales , et gouvernait Rome sous des formes républicaines. Mais les talens ne sont point héréditaires : Albéric mourut , ne léguant que du pouvoir à son fils Octavien. Celui - ci , jeune et malhabile , crut s'affermir en joignant à l'autorité civile la dignité pontificale : c'était encore trop peu pour sa faiblesse. Intimidé par Bérenger, roi d'Italie, il eut besoin d'élire un empereur; et tout changea. Il acquit un protecteur, mais il se donna un maître; car cet empereur fut Othonle-Grand.
Prompt à secourir Jean XII , Othon dépose Bérenger; et Adalbert, fils de ce prince, s'adjuge à lui-mém« l'Italie, reçoit l'hommage du pontife, dont il reconnaît l'autorité. Il paraît même l'étendre , mais il se réserve la souveraineté de Rome et de son territoire , fait revivre dans toute sa force le droit de confirmer l'élection des papes, et y ajoute le droit de les déposer. Jean XII se
DES PAPES. :^o3
ligue avec Adalbert , sou ancien ennemi , ponr résister à un protecteur si redoutable. Admonesté par l'empereur, comme un enfant indocile et même un peu libertin, il se révolte ouvertement; mais il est vaincu. Réfugié à Capoue, il y lance une excommunication contre les évéques qui éliraient un nouveau pape ; et ce nouveau pape n'en est pas moins élu , sous le nom de Léon VIII, par un concile qu'avait convoqué l'empereur. Des émeutes, excitées dans Rome, y font rentrer Jean XII, qui se venge par des proscriptions, et qui périt assassiné. Benoît V , élu par les Ro- TTiains, est bientôt forcé de rendre hommage à Léon VTII; mais tous deux meurent dans l'année. Les commissaires d'Othon font élire Jean XIII. Il est bientôt chassé de Rome ; Othon l'y ramène en triomphe, et se souille lui-même , en autorisant des vengeances pontificales. Au reste, ce prince reconquit en peu d'années toute la puissance envahie par les papes dans cette espèce d'interrègne qu'avaient prolongé jusqu'à lui, durant plus d'un siècle , les différens héritiers de Charlemagne. Il voulait même faire de l'Europe chrétienne une vaste république, en être le chef suprême , en commander les armées , en convoquer les conciles, en choisir les pontifes, en créer les rois. Dans ces vues, qu'il ne put réaliser, contraint de ménager les prélats allemands , il
3o4 PUISSANCE TEMPORELLE
. leur accorda des droits régaliens; et, pour affaiblir les papes , il renforça le clergé , qui déjà n'était que trop fort. Le tableau général que présente ici l'auteur est tracé avec un rare talent.
« Le clergé, tant séculier que régulier, acqué- « rait, dans la plupart des contrées européennes, « une puissance formidable, qui l'aurait été da- « vantage encore, si déjà quelques sjTiiptômes de « rivalité entre ces deux clergés n'eussent entravé « leur commun agrandissement. Les couvens se « multipliaient de jour en jour, et s'enrichissaient « presque sans mesure. On attendait fort pro- « chainement la fin du monde; le terme des raille u années de l'Eglise allait expirer; et les dona- « tions à l'Eglise , spécialement aux monastères , « passaient pour la garantie la plus sûre contre « la damnation éternelle. Du sein des cloîtres, s'é- « levaient d'imposans personnages devant qui « s'abaissaient les trônes de la terre. Dunstan « s'élance de l'abbaye de Glaston pour gouverner « la Grande - Bretagne , sévir contre les reines , « et mettre les rois en pénitence. Othon-le-Grand « était, à cette époque, le seul prince chrétien (c qui dominât pleinement l'autorité ecclésiasti- « que; et, s'il restait chez quelques peuples des « idées ou des habitudes d'indépendance civile , « c'était encore parmi les Romains , au centre « même de la chrétienté. »
DES PAPES. 3o5
Dès lors on entrevit en effet les premiers germes de ces denx factions si connues depuis sous les noms de Guelfes et de Gibelins ; mais la liberté de Rome était le principal objet du parti qui semblait tenir aux pontifes. Bientôt le consul Crescentius , fils de Jean X et de la seconde Théodora , conçut la pensée de rétablir l'ancienne république. Pour secouer le joug des deux Othon, qui tinrent successivement de leurs mains débiles le sceptre qu'avait su porter Othon-le-Grand, il crut devoir reconnaître de nouveau la souveraineté lointaine des empereurs grecs. Après avoir exilé le pape Jean XV , qu'il ne rappela qu'en le soumettant à l'autorité populaire , assiégé luimême dans le môle Adrien par Othon III , il crut aux promesses de l'empereur , et périt victime de la perfidie. 11 eut des projets trop au-dessus d'un siècle où s'étaient encore épaissies les vastes ténèbres du moyen âge. Au reste , si , comme on vient de le voir , le clergé , dont l'ignorance était moins profonde que celle des peuples , accrut dans ce siècle et son ascendant et ses richesses , on a vu aussi que le pontificat suprême y fut scandaleux, sans éclat et sans force. Othonle-Grand l'avait comprimé; Hugues-Capet ne daigna pas l'apercevoir, lorsqu'il détrôna la race Carlovingienne. « Hugues ne s'adressa point à « Jean XV, comme jadis Pépin à Zacharie ; et le
OEuvres anciennes. IV. 20
3o6 PUISSANCE TEMPORELLE
« bonheur de ne point, devoir son élévation au « Saint - Siège fut sans doute l'une des causes « de l'affranchissement de Hugues, de la longue « durée de sa dynastie, et de la propagation des « maximes d'indépendance qui ont distingué et « honoré l'Eglise gallicane. » Hincmar , archevêque de Reims, avait proclamé ces maximes dès l'âge précédent. Dans celui- ci, un autre archevêque de Reims , Gerbert , les soutint avec une énergie au moins égale. Il devint pape sous le nom de Silvestre II; et le pape fut infidèle aux principes du prélat : exemple souvent imité par ses successeurs. C'est lui qui força Robert, roi de France, excommunié par Grégoire V, de renvoyer Berthe , sa parente , qu'il avait épousée sans dispense. Ce faible héritier de Hugues-Capet devint l'esclave d'un pouvoir que son père n'avait pas même employé comme auxiliaire.
Durant la première moitié du onzième siècle, la papauté fut encore plus avilie qu'elle ne l'avait été durant presque tout le dixième ; et , dans ce long abaissement, on n'aurait pu deviner à quelle hauteur elle allait bientôt s'élever. Les efforts d'un second Crescentius , pour reconquérir la liberté romaine, furent momentanés et stériles. Benoît VIII, et Jean XIX , son successeur , quoiqu'il fût son frère , accusés tous deux par l'histoire d'avoir acheté le pontificat, qui dès-lors était à l'encan.
DES PAPES. 3o7
se soutinrent tour à tour , grâce à la protection des empereurs Henri de Bavière et Conrad-le-Salique; mais l'empereur Henri 111 exerça dans Rome une autorité supérieure encore à celle de ses prédécesseurs , à celle même d'Othon - le - Grand. On vit trois papes à la fois : Benoît IX, extrémenlent jeune, mais déjà célèbre par ses vols et par ses débauches; Silvestre III, élu pour son argent, suivant la mode établie; et Grégoire YI, à qui Benoît IX vendit la papauté , du moins en partie; car lui-même en garda sa part. Après des excommunications mutuelles , qui ne pouvaient effrayer des gens du métier, les triumvirs sacrés firent sans doute quelque transaction à l'amiable; car tous trois demeuraient à Rome : Benoît au palais de Latran, Silvestre au Vatican, Grégoire à Sainte-Marie- Majeure; chacun dans son palais, et, selon Voltaire, chacun avec sa maîtresse. Cette farce ne pouvait durer : malgré son extrême ridicule, elle indignait les gens sérieux. Ce fut donc sans aucun obstacle qu'Henri III, passant en Italie, destitua d'un seul coup trois papes italiens. Nulle réclamation ne s'éleva non plus lorsqu'en moins de quatre années il fit élire trois papes allemands : un Suidger, évêque de Bamberg; un Poppon, évéque de Brixen; et enfin son propre cousin, Brunon , qui prit le nom de Léon IX , et mit un
3o8 PUISSANCE TEMPORELLE
terme aux scènes burlesques dont Rome avait été vingt ans le théâtre.
Ici apparaît cet Hildebrand , si célèbre dans les annales ecclésiastiques , remarquable sous six pontifes, avant d'être pontife lui-même, et toujours plus imposant de règne en règne ; pareil à ces statues colossales que l'on aperçoit dans le lointain , et qui semblent grandir à mesure qu'on s'en approche. Ecouté par Léon IX , accueilli par Victor II , à peine est-il cardinal , et c'est lui qui déjà gouverne l'Eglise ; lui qui, sous Etienne IX, rend désormais le mariage incompatible avec le sacerdoce, et fait excommunier comme hérétiques les prêtres qui n'abandonneraient pas à l'instant leurs épouses ; lui qui, sous Nicolas II, excluant de l'élection des papes le clergé , la noblesse et le peuple, y admet les seuls cardinaux évêques , à la charge de s'adjoindre ensuite les cardinaux clercs , d'obtenir le consentement des fidèles, et de plus celui du futur empereur Henri , dont le droit, attaché depuis Charlemagne à la couronne impériale , se trouve métamorphosé tout à coup en un privilège individuel, accordé par le Siège apostolique. C'est encore Hildebrand qui, sous le même pape, faisant défendre à tout ecclésiastique de recevoir d'un laïque aucim bénéfice, même gratuit, commence la longue querelle des investitures; lui qui , érigeant le pontife
DES PAPES. 3o9
en dispensateur des couronnes, fonde le royaume de Naples en faveur de Robert Guiscard , devenu vassal du Saint-Siège. Après avoir exercé toute la puissance durant le pontificat d'Alexandre II, Hildebrand lui succède enfin, sous le nom de Grégoire VII; et, si l'on demande pourquoi cet homme , avide d'empire , fut si lent à ceindre la tiare , l'auteur a trop bien éclairci ce point pour ne pas le laisser répondre.
« C'était à l'agrandissement illimité de la puis- « sance pontificale, bien plus qu'à son élévation « personnelle , que l'entraînaient ses opinions et « son caractère. On ne remarque dans sa conduite « aucun de ces ménagemens que l'intérêt privé « conseille ; elle a toute la roideur d'un système « inflexible dont il n'est jamais permis de com- « promettre l'intégrité par des concessions ou des « complaisances. Son zèle , qui n'est pas seulement a actif, mais audacieux, opiniâtre , .inconsidéré, « lui vient d'une persuasion incurable. Hildebrand a aurait été le martyr de la théocratie , si les cira constances l'eussent exigé : il ne s'en fallut « guère. Comme tous les enthousiastes rigides,. « il se crut désintéressé , et fut sans remords le « fléau du monde. Sans doute que les intérêts « sont le mobile des actions humaines ; mais le « triomphe d'une opinion est aussi un intérêt ; et « sacrifier à celui-là tous les autres, c'est, dans
3io PUISSANCE TEMPORELLE
« chaque siècle, la destinée de quelques hommes. « Il en est qui , attentifs à ne rien troubler autoui? « d'eux , ne compromettent que leurs propres «jouissances : ceux-là sont d'autant plus excusa- « blés que c'est peut-être à la vérité qu'ils ofif frent un si pur et si modeste sacrifice. D'autres, « comme Hildebrand , peuvent acquérir, par les (c privations qu'ils s'imposent , le droit d'ébranler « et de tourmenter les peuples; et leurs sombres tf erreurs coûtent des désastres à la terre. »
Par l'ascendant de Grégoire VII, Matbilde, comtesse de Toscane , fit au Saint-Siège une donation des États qu'elle possédait en Italie. C'est le seul acte de ce genre qui porte un caractère d'authenticité , quoique beaucoup d'empereurs , et même beaucoup d'historiens, n'aient pas voulu l'admettre comme authentique. iVIathilde , qui détestait l'empereur Heurt IV, aida constamment Grégoire VII à le combattre , et s'associa sans réserve aux destinées du pontife. On a cru voir en elle une pénitente séduite par son directeur ; mais , selon toutes les apparences , ce n'était qu'une dévote subjuguée. Grégoire avait des mœurs austères. Du fond du cloître il n'avait porté sur le trône pontifical qu'une arrogance inflexible, et le rêve de la monarchie universelle : il le réalisa autant qu'il lui fut possible. Peu content d'avoir réduit l'empereur à des soumis-
DES PAPES. 3ir
slons ignominieuses , il voulut encore qu'elles fussent inutiles. Osant le déclarer déchu de l'empire , il fit élire à sa place Rodolphe , duc de Souabe, qui, presque aussitôt, fut vaincu par Henri IV, et périt dans le combat, sous la main de Godefroi de Bouillon. Grégoire excommunie l'empereur après la victoire. Henri prend Rome d'assaut ; Grégoire l'excommunie dans le môle Adrien; et, délivré, conduit à Salerne durant l'absence du vainqueur, il y meurt en l'excommu^ niant. Il avait insulté tous les souverains de l'Europe : l'empereur grec , auquel il ordonnait d'abdiquer ; le roi de Pologne , qu'il prétendait déposer; le roi de Hongrie, dont il lui plaisait d'appeler le royaume une propriété de l'Église; le duc de Bohême , dont il exigeait et recevait un tribut de cent marcs d'argent ; et jusqu'au roi de France, Philippe F'^, qu'il voulait rendre aussi son tributaire. Un jour il invita Guillaume - le- Conquérant à lui prêter hommage, et à lui payer le denier de Saint-Pierre : subside autrefois supporté par la dévotion complaisante des rois anglais. Guillaume lui fit observer qu'il ne fallait pas demander à la fois l'hommage et l'aumône, et refusa l'un, sans accorder l'autre. Celui qui avait conquis le trône de Harold n'était pas de ces princes qui se laissent imposer des lois par \m prêtre.
3i2 PUISSANCE TEMPORELLE
Après Victor III , qui ne fit que passer sur le siège pontifical, Urbain II, pape français, adopta les principes et les haines d'Hildebrand. Il amia Conrad contre son père , Henri IV. Il excommunia le roi de France, Philippe I", qui avait répudié Berthe , pour épouser Bertrade de Monfort. Philippe l'avait enlevée à son mari, le comte d'Anjou: fait étrange, sans doute; mais, ce qui l'est bien davantage, l'excommunication fut lancée dans cette même ville de Clermont où le pape obtenait un asile, et dans ce même concile où fut préchée la première croisade. Telle était la puissance de Rome à la fin du onzième siècle ; et Rome la devait à Grégoire VII. A lui remontait encore l'idée de ces émigrations armées qui dépeuplèrent l'Europe, en ravageant la Syrie et l'Egypte. Il avait exhorté l'empereur Henri IV à prendre la croix pour combattre les infidèles , et leur arracher le tombeau du Christ ; mais l'empereur ne jugea point à propos d'aller conquérir un sépulcre, afin de laisser à l'ambitieux pontife le loisir de se rendre maître et de l'empire et du monde chrétien.
Pascal II, au siècle suivant , continua de persécuter l'empereur Henri IV, qui mourut dans la naîsère , détrôné, vaincu par son fils, dont Rome encourageait l'audace parricide ; mais ce même fils, devenu l'empereur Henri V, se fit redouter du Saint-Siège , et punit long-tems le pontife qui
DES PAPES. 3i5
s'était rendu son complice. Entre les papes, qui, depuis Gélase, se succédèrent rapidement durant trente années, on doit remarquer Calixte II, qui termina la querelle des investitures; et surtout Eugène III , moins célèbre pour avoir déterminé, conjointement avec saint Bernard , une croisade fort malheureuse que pour avoir approuvé cette compilation canonique , aujourd'hui nommée le décret de Gratien , mais jadis intitulée d'une manière plus naïve et plus piquante : Concorde des canons discordans. Adrien IV , né dans un village anglais, et fils d'un mendiant, après avoir été, non sans peine, admis dans un monastère, de moine qu'il était devint pape, et porta sur le trône pontifical, avec la rudesse du cloître, toute la rustique insolence d'un parvenu. Il éprouva quelques disgrâces. Guillaume -le- Mauvais , roi de Sicile, ne recevant de lui que le titre de seigneur, prit le parti de lui faire la guerre. Le pape, forcé de capituler dans Bénévent, sacrifia les Siciliens qu'il avait soulevés contre leur prince. « Guillaume de Tyr l'en a blâmé, ajoute l'auteur ; « mais, selon Baronius, il ne faut que l'en plainte dre; car il manquait de moyens de rester fidèle « à ses engageraens ; et il était si peu libre qu'il w fut contraint de reconnaître, par un acte au- « thentique, qu'il jouissait d'une liberté parfaite. )> L'empereur Frédéric Barberousse ménagea d'à-
3i4 PUISSANCE TEMPORELLE.
bord ce pontife : il ne dédaigna ni la complaisance humiliante de conduire sa haquenée par la bride, ni la complaisance , plus répréhensible , de lui livrer Arnauld de Brescia, qui voulait à la fois réformer l'Etat et l'Église, et que le pape fit brûler vif. Mais, si Frédéric tenait médiocrement à la vie d'un homme , il tenait beaucoup à l'empire : il se brouilla donc avec le pape , qui voulait le lui disputer. Adrien commençait à soulever les villes lombardes contre le joug impérial , quand il fut surpris par une mort précipitée ; mais il mourut du moins à la manière des papes de ce tems-là : il eut le plaisir, en expirant, d'excommunier un empereur.
Le pape Alexandre III fut un adversaire plus digne de Frédéric ; et , quelque bien fait que soit l'ouvrage dont nous présentons l'analyse , peutêtre désirerait-on d'y trouver moins de réserve à l'égard de ce pontife célèbre. Il eut raison contre des monarques, et protégea les droits des peuples. Ce qu'il y a de plus remarquable dans son règne , ce n'est pas sa querelle avec Henri II , roi d'Angleterre , au sujet de Thomas Beket , archevêque de Cantorbéry. En cette occasion toutefois, Alexandre mérite encore des éloges, non pour avoir canonisé un prélat brouillon, mais pour avoir contraint un roi puissant et criminel à faire amende honorable d'un assassinat qu'il avait au
DES PAPES. 3i5
moins indiqué. Alexandre s'est honoré surtout par une conduite ferme et sage, durant ses longs démêlés avec Frédéric. Poursuivi , persécuté , chassé de l'Italie par cet empereur , il ne le déposa point , comme Grégoire VII avait déposé deux fois Henri IV. Forcé de chercher un asile en France, il y dirigea de loin les efforts courageux de la ligue lombarde; et c'est de son nom que les Milanais fugitifs appelèrent la cité qu'ils bâtirent, quand Frédéric eut détruit Milan. Temporiseur habile , laissant le vainqueur user sa fortune, après dix-huit ans de guerre, il sut négocier à propos, conclut une paix avantageuse, vit s'humilier devant lui ce même empereur qui lui avait opposé quatre anti-papes, et, faisant à Rome luie entrée solennelle, y passa glorieusement les quatre dernières années d'un pontificat dont la mémoire est restée chère à l'Italie.
La puissance pontificale , déjà si accrue et si affermie , parvint à son plus haut degré dans les premières années du treizième siècle , sous le règne d'Innocent III. L'auteur nous peint ce prêtre ambitieux distribuant les couronnes et les anathèmes, n'ayant parmi les rois que des ennemis ou des protégés; tantôt mettant le royaume de France en interdit, après le divorce de Philippe- Auguste ; tantôt déclarant roi d'Angleterre le fils de ce même Philippe, et tout à coup retirant ses.
3j6 puissance TEMPORELLE
prétendus bienfaits, quand le faible Jean -sans- Terre, soumis au légat Pandolfe, se reconnaît vassal du Saint - Siège ; tantôt opposant en Allemagne Othon IV à Frédéric II ; tantôt défendant contre Othon IV les droits du jeune Frédéric , et recueillant en partie les fruits de la bataille de Bouvines ; tantôt continuant à occuper les princes chrétiens de croisades lointaines , ou même , par une extension qui commence à lui , transportant ces guerres sacrées au sein de l'Europe ; prêchant tour à tour des croisades contre le roi d'Angleterre , contre le roi de Norwège , contre les Hongrois , et enfin contre les Albigeois : époque désastreuse, où , sous les auspices de Gusman, nommé depuis saint Dominique, naquit, au milieu des massacres, un établissement digne de son origine, le Tribunal de T Inquisition.
Ainsi, durant près de dix-neuf ans, l'orgueilleux pontife gouverna V Église, ou plutôt V Europe. Lui seul réalisa presque en entier le plan qu'avait conçu Grégoire VII. Sans l'égaler en génie , quoique lui-même fort habile , aidé par la faiblesse ou la division des princes, ses contemporains, il le surpassa en succès, peut-être en arrogance; et nul moyen ne lui coûta pour étendre indéfiniment la domination théocratique. L'auteur termine par un passage très piquant ce qu'il a dit sur ce pape célèbre. «Tous les historiens rapportent que, dans
DES PAPES. 3i7
«une vision mystérieuse, sainte Lutgarde vit In- « nocent III au milieu des flammes, et que, lui « ayant demandé pourquoi il était ainsi tourmenté, « le pontife lui répondit qu'il continuerait de l'être «jusqu'au jour du jugement, pour trois crimes « qui l'auraient plongé dans le feu éternel de l'en- « fer, si la sainte Vierge , à qui il avait dédié un « monastère, n'avait fléchi la colère divine. Il est « permis de douter de la vision; mais, dit Fleury, « ce récit prouve que les personnes de la plus « haute vertu étaient persuadées que ce pape « avait commis d'énormes péchés. Quels sont les « trois dont parlait sainte Lutgarde ? 11 serait « extrêmement difficile de les choisir dans la vie « d'Innocent. ji
Parmi les papes nombreux qui lui succédèrent dans le cours du treizième siècle, ceux qui maintinrent avec le plus de roideur la suprématie de la cour de Rome furent sans contredit Grégoire IX et Innocent IV. L'un excommunie quatre fois Frédéric II; l'autre le dépose au concile de Lyon, et bientôt, poursuivant de sa haine opiniâtre les enfans de cet empereur, veut usurper le royaume de Naples sur Conrad et sur Manfreddo. Il appartenait à Clément IV de dépouiller le petit-fils de Frédéric en faveur de Charles d'Anjou , frère de Louis IX. Alors coula sur un échafaud le sang du jeune Conradin; et l'infortunée maison de Souabe
3i8 PUISSANCE TEMPORELLE
s'éteignit avec le dernier descendant de Charlemagne. Ce fut néanmoins dans cette même année que, malgré les complaisances de Clément iV, Louis IX s'opposa fortement aux prétentions du souverain pontife , et fonda par la pragmatique sanction les libertés de l'église gallicane. Un peu plus tard, on parut avoir mis à profit de longs malheurs. La croisade contre les Grecs , celle contre Pierre d'Aragon, soupçonné d'avoir tramé le complot connu sous le nom de Vêpres Siciliennes, n'eurent aucune suite, et furent les dernières. Les princes s'étaient désabusés de ces guerres sacrées qui affaiblissaient leur pouvoir en fortifiant celui du Saint-Siège; et, dès la fin de ce treizième siècle, où l'autorité des pontifes avait atteint sa plus grande hauteur, il était possible d'entrevoir qu'elle approchait de sa décadence.
Dans les commencemens du siècle suivant , on vit Clément V se conformer, avec une docilité inépuisable, aux volontés de Philippe-le-Bel : prince actif, entreprenant, avide, dont le caractère et les talents avaient déjà su braver et vaincre l'entêtement inhabile de Boniface VIII. Rome fut abandonnée soixante-cinq ans par les souverains pontifes; le Saint-Siège, transféré dans Avignon, parut dès lors moins imposant aux rois et aux peuples. Les immenses trésors amassés par Jean XXII ne diminuèrent point le mépris qu'avait mérité sa
foile conduite; et, sous Benoît Xli, la pragmatique sanction des Allemands affaiblit encore l'empire de la cour apostolique. En vain Charles IV, surnommé l'empereur des prêtres, s'empressa de tenir à Innocent VI les promesses qu'il avait faites aux prédécesseurs de ce pontife : l'acte même qui rendait authentique la souveraineté des papes prouvait le déclin de leur puissance. I^oin d'implorer un pareil acte, Grégoire VII, Adrien IV, Innocent III, l'auraient repoussé avec dédain. Eûton voulu contester, ou bien eùt-on cru garantir l'authenticité d'un pouvoir qui faisait, qui défaisait les empereurs, et dont les rois se déclaraient vassaux? jNIais les tems étaient bien changés; les premiers traits partaient de l'Italie : la raison s'y formait avec la langue et la littérature. Si Charles IV avait promis que les empereurs ne retourneraient jamais à Rome, Pétrarque osait le lui reprocher : Pétrarque, non moins contraire aux prétentions pontificales dans son commerce épistolaire que dans les trois sonnets qu'il a composés contre la cour romaine! Observons qu'à la même époque Bocace attaquait par le ridicule les momeries des moines, les désordres des gens d'église et le charlatanisme des dévots de place : tant les superstitions ont eu peu à se louer des talens littéraires. Comme l'art de peu-
ser fait l'art d'écrire, toute saine littérature est
un fléau pour qui veut tromper les hommes.
La ville de Rome vit enfin reparaître les souverains pontifes ; mais le schisme d'occident affaiblit de nouveau leur puissance. Il remplit les vingtdeux dernières années du quatorzième siècle et toute la première moitié du quinzième. Alors se succédèrent presque immédiatement des sessions plus orageuses qu'édifiantes. Les destitutions de Grégoire XII et de l'Espagnol Benoît XIII signalèrent le concile de Pise. Au concile de Constance, Jean XXIII ne fut que déposé pour des crimes odieux ; et l'on brûla pour de prétendues erreurs et Jean Hus et ce Jérôme de Prague, dont le Pogge, secrétaire d'un pape, osa célébrer avec enthousiasme le savoir, l'éloquence et la mort courageuse. Les Pères du concile montrèrent plus de sagesse en élevant Martin V au pontificat suprême. Il ne fut point ambitieux, quoiqu'il fût de la maison Colonne ; il pacifia l'Eglise , il ne troubla point l'Europe; et son règne dura quatorze ans : peu de papes ont mérité un pareil éloge. Eugène IV, son successeur, fut déposé par le concile de Râle, qui élut à sa place Amédée, duc de Savoie, le même qui avait mené à Ripaille une vie très-peu pontificale. Un pape remarquable, Nicolas V, eut le bonheur de voir s'éteindre le
long schisme d'Occident, et l'honneur de recueillir, après la prise de Constantinople , les Grecs réfugiés en Italie avec les débris des lettres et des sciences. Pie II , qui avait soutenu dans ses écrits la supériorité des conciles sur les papes, lorsqu'il n'était qu'Enéas Sylvius et secrétaire du concile de Bâle, une fois devenu souverain pontife, soutint avec plus de véhémence la supériorité des papes sur les conciles. C'est lui encore qui fît sérieusement à Mahomet II la proposition comique de le déclarer empereur d'Orient et même d'Occident, s'il lui plaisait au préalable d'accepter de la main du pape un tant soit peu d'eau baptismale. Après Paul II, dont le népotisme et la fatuité sont à peine dignes d'une mention historique, le mauvais succès de la conjuration des Pazzi contre les Médicis compromit étransfement la cour de Rome; et Sixte IV fut convaincu aux yeux de l'Europe d'avoir trempé dans un complot d'assassinat. Bientôt Alexandre VI acheva de déshonorer le Saint-Siège : il surpassa, par le nombre et la variété de ses crimes, ses prédécesseurs les plus célèbres en ce genre. On peut l'affirmer, sans vouloir faire tort à aucun d'entre eux.
Le seizième siècle fut grand pour l'Italie, sans être heureux pour la puissance pontificale. Jules II, pape soldat, forme la ligue de Cambrai contre Louis XII. Ce bon roi de France avait eu la
OEuvres anciennes. IV. 2 I
322 PUISSAiNCE TEMPORELLE
faiblesse de se laisser tromper par la perfidie d'Alexandre VI; mais, plus habile à réprimer la violence belliqueuse de Jules II, il combattit le soldat avec le glaive, le pape avec le ridicule. Au reste, ce Jules II, si entêté, que l'on jouait aux halles de Paris dans les farces de Pierre Gringoire ' , n'est pourtant pas indigne de toute louange: sous lui la basilique de Saint-Pierre fut commencée; Bramante et Michel-Ange furent appréciés; les beaux arts prirent un caractère imposant. Tout le monde sait quelle hauteur ils atteignirent immédiatement après lui. Léon X suivit l'exemple de sou père, Laurent de Médicis, l'homme des modernes qui a le mieux mérité des arts. Les affaires importantes étaient loin d'être négligées par la cour de Rome. La pragmatique sanction, établie par Louis IX et renouvelée par Charles VII, fut regrettée vivement en France, lorsque, dans l'entrevue de Boulogne, Léon X eut obtenu de François F^ un concordat, qui fit plus d'honneur à la politique du pontife qu'à celle du monarque.
I. Sous le règne de Louis XII, le jour du mardi gras de l'an i5ii, il fut joué aux Halles de Paris, par la troupe du théâtre des En/ans Sans-Souci , une sotie, ou pièce satirique, dirigée contre le pape .Tulcs II et la cour de Rome. Cette pièce, composée par Pierre Gringoire, était intitulée : Jeu du Prince des Sots et Mère Sotte.
Voyez, pour plus an)i)lcs détails, V Histoire de Paris, par Dulaurr , tome III, page A'^o, 9/^ édition. [Note de l'Editeur.^
DES PAPES. 3i3
Mais déjà Martin Luther s'élevait en Allemagne. Les successeurs de Léon X héritèrent des querelles du pontificat, et lui acquirent de nouveaux ennemis. Adrien VI, toutefois, est digne d'une exception, puisque, étant souverain pontife, il fit réimprimer un recueil d'argumentations théologiques contre ]'inf;^illibilité des papes : livTC qu'il avait composé ou compilé, quand il était docteur en l'Université de Louvain. Clément VII, considérant quelle était en Italie la prépondérance de Charles-Quint, entra dans la ligue formée contre lui, et la nomma ligue sainte; mais, quand Rome fut prise par les troupes impériales , il vit bien que Charles-Quint avait raison : aussi lui fut-il soumis. Il écrivit même sous sa dictée une bulle qui déclarait indissoluble le mariage du roi d'Angleterre Henri VIII et de Catherine d'Aragon. Les manières de voir sont si différentes, que cette bulle fit perdre l'Angleterre à la cour de Rome. Henri AIII n'en répudia pas moins Catherine, n'en épousa pas moins Anne de Boulen , et pourtant écrivit contre Luther, selon son ancien usage. Le théologien despote, faisant des prélats, un clergé, une religion à .sa mode, devenant le pape des Anglais, réfuta, persécuta péle-méle et Luthériens et papistes.
Trois choses diversement remarquables ont signalé le pontificat de Paul III : l'ouverture du
concile de Trente, la bulle in Cœnâ DoTnini, et l'approbation donnée aux constitutions des nouveaux religieux formés sous le nom de Jésuites. Jules m ayant excommunié le roi de France Henri II , ce prince défendit à ses sujets de porter de l'argent à Rome: on comprit au Vatican qu'il était fort bon catholique; et Jules retira son excommunication. Le vieux Paul IV, dont la tête, selon Muratori, était une image raccourcie du Vésuve, aigrit sans retour la reine d'Angleterre, Elisabeth, rassasia l'Inquisition de supplices, et mourut exécré du peuple de Rome. Les rigueurs dont il avait accablé les hérétiques furent rendues à ses neveux par son successeur Pie IV, le même qui ferma le concile de Trente, après dix-huit ans de sessions. Ce fut le dernier concile œcuménique ; et nul, jusque-là , n'avait reconnu en termes aussi solennels la suprématie illimitée du souverain pontife. « En conséquence, '( dit l'auteur, on convint en France que le Concile "de Trente, infaillible quant aux dogmes, ne « l'était pas quant à la législation; et, pour n'y « être pas surpris, on ne publia ni sa législation ni « ses dogmes. » Pie V, étant pape, se souvint qu'il avait étéinquisiteur, et mit au rang de ses victimes Paléarius, qui avait écrit contre l'Inquisition. Du règne de ce pontife, commence l'usage, suivi jusqu'à nos jours, de publier chaque année, le
DES PAPES. 3a5
jeudi saint, clans les églises de Rome, la fameuse bulle in Cœnâ Domini. Les princes, anathématisés collectivement, ne s'alarmaient pas de cette publication périodique: elle ne fut qu'insolente, même a son origine; et, depuis long-tems, les voyageurs n'v voyaient plus qu'une cérémonie divertissante. Grégoire XII fit allumer des feux de joie , et rendre des grâces à Dieu pour le massacre de la Saint- Barthélemi. La Ligue obtint son approbation , et fut ensuite favorisée par Sixte-Quint, vieillard sanguinaire et dissimulé , qui comparait l'assassinat commis par Jacques Clément à l'incarnation du Verbe, a la résurrection de Jésus-Christ. Il estimait d'ailleurs Henri IV et la reine Elisabeth. S'il les excommuniait de teras en tems, chez lui c'était affaire de forme, et comme on dit, style de notaire. Il n'excommuniait pas, mais il méprisait beaucoup Philippe II, qui le lui rendait. Tous deux pouvaient avoir raison, vu leur extrême ressemblance.
Grégoire XIV, qui ne régna que dix mois, eut le tems d'excommunier et de combattre Henri IV. Clément VIII, après de longues difficultés, se vit contraint de l'absoudre et de le reconnaître pour roi de France. Pithou pubha son livre sur les hbertés de l'église gaUicane. VÉdit de Nantes, qui assurait en France les droits civils des protestans, fut un nouvel échec pour le Saint-Siège,
daG puissance temporelle
qui, durant l'espace de soixante ans, avait déjà perdu, par des révolutions successives , une moitié de l'Allemagne, l'Angleterre, la Suède et la Hollande. Qu'est devenue cette cour de Rome autrefois si impérieuse? craignant de heurter les princes qui voulaient bien lui rester fidèles , circonspecte envers la France , souple envers la maison d'Autriche, et surtout envers la branche espagnole; tremblante au nom de Philippe II, qu'elle détestait; orgueilleuse encore au milieu des ruines, et réduite à feindre une autorité qu'elle n'avait plus, elle perfectionne l'art d'obéir pour conserver l'air de commander.
IjCS papes du dix-septième siècle eurent peu d'influence; et, quand ils en eurent, elle fut malheureuse : telle fut celle que Paul V exerça sur les catholiques d'Angleterre du tems du roi Jacques 1*^'. Urbain VÏII voulut s'entremettre dans les démêlés de la France et de l'Espagne ; mais il fut réprimé par le cardinal de Richelieu , qui aimaità gouverner seul. Innocent X accabla le faible duc de Parme ; et ce prêtre , en faisant raser Castro, perpétua par un monument le souvenir de sa cruauté. Mais il parut ridicule quand il refusa de reconnaître Jean de Bragance pour roi de Portugal; il fut ridicule et odieux lorsque, improuvant les traités de Munster et d'Osnabruck, il prétendit empêcher la pacification de l'Europe.
A lui commence riiilenuiuable affaire du Jauscnisme : il condamna les cinq propositions; et son successeur, Alexandre YIl, ordonna de signer le trop célèbre formulaire. De tout cela qu'est- il resté? les Lettres provinciales ; et il fallait bien que ce livre fût un chef-d'œuvre pour smnivre à des querelles aussi absurdes. Elles se prolongèrent pourtant jusqu'au milieu du dernier siècle; mais, comme l'auteur l'observe avec non moins de justesse que d'énergie, « elles devinrent tellement «ignobles, qu'à vaincre et même à succomber ii « n'y avait plus que du déshonneur. »
Malgré ses confesseurs jésuites, Louis XIV ne poussa jamais la dévotion jusqu'à de molles complaisances pour la cour de P.^ome. Lorsque soi* ambassadeur Créqui fut insulté par la garde pontificale, il fallut que le cardinal Chigi , neveu d'Alexandre Vil, vint faire à A'ersailles, au nom du pape, ime réparation solennelle: T^ouis ne restitua qu'à cette condition le comtat d'Avignon, dont il s'était emparé. Ses troupes l'occupèrent une seconde fois, lorsque, dans l'affaire des franchises, Innocent XI osa résister à Louis XIV, qui peut-être avait tort dans cette circonstance. Rien de plus raisonnable au contraire que l'édit rendu sur le droit de régale, quelques années auparavant. Deux évêques firent entendre des réclamations; mais le clergé de France adhéra pleinement à Fédil ; et,
dans l'assemblée de 1682, Bossiiet fit adopter ce?» quatre fameux articles : que la puissance ecclésiastique ne s'étend point sur le temporel des rois ; que le concile général est supérieur au pape ; que le jugement du pape , en matière de foi^ nest une régie infaillible quapi^es le consentement de l'Eglise ; que les coutumes et les lois reçues dans r Eglise gallicane doivent être maintenues. Ces articles déplurent à Rome: on le conçoit ; mais qu'au mépris d'une ordonnance les jésuites français se soient constamment dispensés de les enseigner dans leurs écoles ; que même , par les intrigues d'une partie du clergé, la défense des quatre articles, faite par Bossuet, n'ait pu être imprimée que vingt-cinq ans après sa mort : voilà ce qui a lieu d'étonner. Ces quatre articles étaient-ils donc si terribles ? Contenaient-ils autre chose qu'une doctrine fort répandue en France, et déjà depuis plusieurs siècles ? Ne laissaient-ils pas au souverain pontife plus d'un droit qu'on aurait pu cesser de reconnaître? Certes, à moins d'avoir d'étranges préjugés, ou de s'en faire par malveillance, ce qui est pire, on ne saurait y voir, en les relisant aujourd'hui, que l'esprit religieux de l'assemblée dont ils émanaient, et la modération du prince qui voiilait bien s'en contenter.
Le pi-emier pape du dix-huitième siècle. Clément XI, est surtout coiniu i)ar cette bulle Uni-
genitus , qui éleva parmi nous de si longs orages. C'est après dix-sept ans de refus que les parleraens de France se virent contraints de l'accepter, grâce à la toute-puissance du cardinal de Fleury; mais ils furent plus heureux dans leur résistance , lorsqu'il plut au fanatique Benoît XIII de canoniser Grégoire VII, que deux papes avaient déjà béatifié : la France pensa comme les parlemens, et l'Europe entière comme la France. On sentit partout qu'Hildebrand pouvait être le patron des papes, mais que ni les rois ni les peuples ne pouvaient chanter son office. Hildebrand ne fut un saint qu'en Italie. Apres Clément XII, qui eut des vertus pontificales, vint le célèbre Lambertini, Benoît XIV. Le brillant portrait qu'en fait l'auteur mérite d'être cité tout entier. « Il montait « sur la chaire de saint Pierre en même teras que « Frédéric II sur le trône de Prusse; et ils ont été, « durant dix-huit ans, les deux monarques de 1 Eu- « rope les plus distingués par leurs qualités per- « sonnelles. Frédéric, tout séparé qu'il était de la « communion du Saint-Siège, offrait à Benoît XIV « des témoignages d'estime qui les honorent l'un V et l'autre. Lambertini inspira les mêmes senti- « mens à la schismatique Elisabeth Petrowna, im- « pératrice 'de Russie; et les Anglais, attirés à « Rome par la renommée de ce pontife autant « que par le goût des arts, dont il était le protec-
33o PUISSANCE TEMPORELLE
«teiir, le louaient avec enthousiasme quand ils « voulaient le peindre avec vérité. Son esprit ai- « mable et ses moeurs douces obtenaient d'autant « plus d'éloges qu'il savait allier les talens et les « grâces de son siècle aux vertus austères de son « état et à la pratique de tous les devoirs religieux. « Benoît XIV avait réconcilié l'Europe à la pa- « pauté. On ne pouvait, en le voyant, se souvenir « de Grégoire VII , ni d'Alexandre VI , ni même « de Benoît XIII. La tolérance évangélique raffer- « missait , au milieu d'un siècle raisonneur , ce « trône pontifical tant ébranlé par l'inquiète am- « bition de ses devanciers ; et ses successeurs u'a- » valent besoin que de lui ressembler pour gaie rantir leurs jouissances temporelles par les « bienfaits de leur ministre pastoral. »
Comme il faut des contrastes, après Benoît XiV vint Clément XIII. C'était un Vénitien fanatique et borné, qui prenait pour du caractère un entêtement incurable. xAttaché aux jésuites avec la ferveur du plus candide novice, il parut moins leur protecteur que leur agent subalterne. 11 fallut qu'en Portugal le jésuite Malagrida, qui pouvait être justement condamné, comme assassin, par les tribiuiaux séculiers, fût injustement condamné, comme faux prophète, par le tribunal de l'Inquisition. Des réformes utiles et conformes à l'esprit du siècle se faisaiojit dans les états du duc
DES PAPES. 33i
de Parme : Clément lança contre lui les foudres éteints du Vatican. Toutes les rigueurs de la bulle in Cœnâ Domini furent appliquées aux ministres de Ferdinand ; mais cette farce usée n'était plus un épouvantail. La cause du duc de Parme devint celle de tous les monarques, de tous les gouvernemens : l'Autriche, l'Espagne, Venise, réclamèrent les droits du pouvoir civil ; le roi de Naples saisit Bénévent et Ponte-Corvo; les troupes du roi de France occupèrent de nouveau le Comtat- Venaissin ; un cri universel de réprobation s'éleva contre les jésuites. Le pape était sourd, excepté pour eux. Enfin le sage et vertueux Ganganelli mit un terme à tant de scandales. La raison se fit entendre à Rome, ainsi qu'aux jours de Lambertini. On cessa d'y publier chaque jeudi saint la bulle absurde de Paul III; et, si Clément XIII s'était brouillé avec l'Europe en faveur des jésuites. Clément XH', égal à son siècle, et d'accord avec lEurope, s'empressa de détruire une société ambitieuse, qui, depuis sa naissance, mêlant les crimes éclatans aux sourdes intrigues , trahissait les rois, agitait les peuples ^ compromettait les souverains pontifes, et ne servait bien que les jésuites.
Là finit la partie historique. Les considérations générales sont courtes; il faut les lire dans l'ouvrage même : toute analyse les affaiblirait. L"au-
teur y montre , comme partout , sagesse et circonspection. Peut-être, il y a quarante années, quand les livres philosophiques produisaient seuls quelque effet sur un public accoutumé à lire, cette circonspection, d'ailleurs si louable, eùt-elle paru un peu timide; mais le précepte, conformez-vous au tenu ^ est très-judicieux. Si le fond des choses doit rester invariable , le ton peut changer, selon l'époque où l'on écrit. I^e demijour est nécessaire aux yeux délicats. Quant à l'exécution littéraire, elle est constamment digne d'éloges; et nous l'avons souvent fait sentir. Un plan sage, des faits bien choisis et bien coordonnés entre eux, une narration rapide, un style correct, élégant et précis : voilà ce qui distingue cet ouvrage, déjà plein de mérite, et qui doit, en se perfectionnant , atteindre et conserver une place éminente parmi nos livres d'histoire. Aussi vient-il d'obtenir un succès brillant : la première édition en est épuisée, au moment où nous terminons cet extrait; la seconde est prête à paraître. L'auteur se cachera-t-il encore sous son manteau espagnol ? compose-t-on des écrits de ce genre et de cet ordre, lorsqu'on a étudié à Salamanque ou dans l'université d'Alcala? Ne sera-t-il pas permis de reconnaître un des hommes les plus éclairés et les plus modestes qui aient paru dans nos assemblées politiques, \\w des esprits les plus éten-
DES PAPES. :i^3
dus qui ornent l'Institut de France, un des meilleurs écrivains dont puisse aujourd'hui s'honorer notre littérature ?
Des ouvrages faits dans ces principes concourent aux vues d'un gouvernement aussi éclairé qu'heureux et ferme; et qu'on nous permette de l'observer en finissant : les espérances des ennemis de la raison paraissent déçues. En vain des écrivains périodiques, et d'autres, nous préchentils depuis dix ans lous les préjugés du treizième siècle : hvpocrites qui flattent les passions d'un certain parti, pour obtenir des abonnés, ou même des proneurs; mais hypocrites honteux, qui veulent les profits de l'hypocrisie, et non les ridicules de la crédulité; qui rient tout haut, dans leurs sociétés les moins intimes, des capucinades dont ils remplissent leurs écrits, et qui seraient fort humiliés si on avait l'horrible injustice de leur supposer une conscience. Heureusement ils ne trompent personne, et n'ont d'autres partisans que ceux qui les emploient, dans l'intention de tromper. En attendant, l'intolérance religieuse est détruite. Si la triple tiare se relève un jour, on ne verra plus du moins les couronnes s'abaisser devant elle : l'éclat de la pourpre romaine a semblé pâlir. L'Inquisition ne souillera plus les belles contrées du midi de l'Europe; le monachisme est à peu près aboli : des vœux forcés n'enlèveront plus la
jeunesse aux vœux de la nature, les femmes aux devoirs d'épouse et de mère, les hommes à la gloire des camps, aux travaux de l'agriculture, au perfectionnement des arts. Toutes les institutions du moyen âge s'écroulent les unes sur les autres; malgré quelques obstacles accidentels , l'esprit humain suit sa route; on peut ajouter qu'il hâte sa course. Il est appuyé sur la force ; et les plans qu'au siècle philosophique avait osé concevoir le génie des lettres, c'est le génie de la victoire qui maintenant les adopte, les exécute et les agrandit.
LETTRE
Paris, ce 17 mars 178S.
Je viens de lire, messieurs, dans les Élémens de littérature de M. Marmontel, l'article Satire, qui m'a paru aussi bien pensé que bien écrit. Aurezvous la bonté d'insérer dans votre journal quelques réflexions que cette lecture m'a suggérées? Je les soumets à ce célèbre académicien, aux gens de lettres et au public de toutes les classes. Certainement, je conviens avec M. Marmontel que la satire personnelle est odieuse , du moins quand on est l'agresseur. On est forcé, pour peu qu'on soit conséquent, de la condamner, même dans Boileau. Il avait besoin de son extrême mérite pour se faire pardonner le plaisir qu'il goûtait, je ne sais comment, à humilier des gens qui ne l'avaient jamais offensé.
Quantité de gens, qui ont imité, ou cru imiter ce poète illustre, l'ont très-souvent surpassé
en malice; mais, par respect pour lui, ou, si l'on veut, par compensation, ils ont jugé à propos de se passer d'esprit. Ils n'ont pas réfléchi qu'il n'est ni prudent ni civil de se moquer ouvertement de son voisin , quand ce voisin ne dit mot; que, d'ailleurs, certains travers , ne troublant en rien l'ordre public, pourraient sans inconvénient ne pas être dénoncés au public; qu'on ferait bien de laisser en paix les honnêtes gens qui ont le malheur d'être ridicules, et que personne en ce genre ne devrait s'arroger un privilège exclusif.
Mais, lorsqu'un oisif a voulu faire rire les oisifs à vos dépens, la représailîe est de droit rigoureux. Il n'est pas même nécessaire que le plaisant ait réussi ; et l'intention doit être réputée pour le fait. Quand on n'est pas né très - patient , il faut au moins se montrer reconnaissant , et rendre ce qu'on a reçu tout au plus vite , et, s'il est possible, avec usure.
Quand un brigand demande à un voyageur la bourse ou la vie, si le voyageur tue le brigand, il est certain qu'il n'est pas répréhensible; le mal que le brigand voulait faire au voyageur, en s'emparant de son argent , n'est pourtant pas proportionné au châtiment qu'il éprouve en perdant la vie. Ceux de vos lecteurs qui ont de l'imagination se convaincront, en y réfléchissant, que le tort
est toujours à l'agresseur dans mille autres hypothèses.
En suivant encore celle-ci, le voyageur pourrait souvent éviter de se faire justice à lui-même : il y a des prévôts , des magistrats , qui sont chargés de veiller à la sûreté publique ; mais, si quelque citoyen de la classe de ceux qui n'ont que du mérite allait se plaindre sérieusement d avoir été vilipendé dans une brochure , à Paris , où l'on aime à rire, il est certain qu'on lui rirait au nez; et tont ce qu'il pourrait gagner serait de donner matière aune seconde brochure. Personne auraonden'estchargédeluifairejustice; et, comme il faut pourtant que justice se fasse, il parait clair qu'il se la doit à lui-même. Il se doit encore à luimême et au public de combattre à front découvert.
La clandestinité n'est pas toujours condamnable. Je suppose que, sous Tibère ou Caliguia, un citoyen de Rome eût écrit en faveur du gouvernement républicain, j'avouerai qu'en cachant son nom il n'aurait fait qu'un acte de prudence; mais, grâce à de vrais philosophes, dont les écrits ont formé de vrais hommes d'état, les gens de lettres, en France , ne doivent plus craindre d'avoir raison; et l'on peut appliquer aux tems où nous vivons ce que Tacite a dit de l'empire de Nerva et de
Œuvres anciennes. IV. 2 2
Trajan : Tems heureux, où Von peut penser librement, et s'exprimer comme on pense ^ .
Personne cependant n'a le droit de blâmer un auteur qui, pour des raisons particulières, croit devoir ne point se nommer à la tête d'un ouvrage de morale ou de politique, ou d'une pièce de théâtre ; mais , en fait de satire , je pense qu'on doit être de l'avis d'Ariste :
Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.
I. « Rarâ temporum felicitate ubi sentire quae vehs, et quae « sentias dicere Ucet! » (Tacite, Hist. Hv. I.)
LETTRE