HÉLOÏSE, AMÉLIE
AMÉLIE
Mes sens sont accablés dans cet horrible lieu. Ces arcs, ce souterrain, ce silence, cette ombre. Tout porte au fond du cœur un abattement sombre. Sur cette pierre usée, un lugubre flambeau Semble, de son feu pâle, éclairer un tombeau. C'en est un. Qu'as-tu fait, malheureuse victime? Et comment peux-tu vivre au fond de cet abîme? Du pain! de l'eau! des fers! je n'ose m'approcher : D'un intérêt puissant mon cœur se sent toucher. Malgré tant de malheur ses traits sont pleins de charmes. Ciel ! de ses yeux fermés je vois couler des larmes ! Par celui qui voit tout c'est un être oublié. Divine Providence, humanité, pitié, Accourez, sauvez-la, tandis qu'elle respire! Tu peux dormir!... ici!... Je l'entends qui soupire; Elle vient d'achever son pénible sommeil.
290 FENELON.
Quelle est donc cette voix qui cause mon réveil ?
AMÉLIE
Je n'ai jamais été si tendrement émue.
HÉLOÏSE
A mon oreille encore elle n'est point connue.
AMÉLIE
Je vous aime , et vous plains : n'ayez aucun effroi.
HÉLOÏSE
Ah! qui que vous soyez, approchez -vous de moi: Mais vos yeux sur les miens s'arrêtent en silence ! Vos pleurs compatissans coulent en abondance ! Vous avez, je le vois, pitié de mes douleurs.
AMÉLIE
Vous m'attirez à vous, contez-moi vos malheurs. Ne craignez rien : versez dans mon ame attendrie Tous les chagrins amers de votre ame flétrie : Ils sont déjà les miens; je veux les partager. Et mes soins caressans pourront les soulager.
HÉLOÏSE
Vous voyez mon néant : vous plaignez ma détresse. J'ai connu des grandeurs la pompe enchanteresse , Vain éclat dont mes yeux n'étaient point éblouis. Des princes d'Arlemont le sang me fut transmis; Comme eux j'ai vu le jour au sein de la Provence, Et le nom d'Héloïse embellit ma naissance. Ce nom, qu'ont illustré l'amour et le malheur, Semblait de mon destin présager la rigueur.