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que ces messieurs n'eussent barbouillé leurs canevas, semblait avoir été devancé par eux, et se traîner à leur suite sur un sujet épuisé.
Le public, à la vérité, sentit bien la différence du pinceau. Vous l'avez attesté vous-mêmes , messieurs : aucune pièce de l'auteur ne fut plus généralement applaudie; mais elle eut moins de succès d'affluence, précisément parce que le sujet, prodigué sans intervalle à deux théâtres, commençait à inspirer une espèce de satiété. Mais si l'on peut affaiblir pour un temps l'impression d'un ouvrage de génie, l'effet en est indestructible. Ainsi l'on a vu la Phèdre de Racine se relever plus brillante de l'outrage d'une indigne concurrence; et cette injure, renouvelée avec tant d'audace et par des écrivains si inférieurs à Pradon, devient un motif de plus pour moi de rendre à l'auteur la justice qui lui est due.
J'ose le dire, avec ce sentiment qui m'a toujours animé pour la gloire des arts, je ne connais point d'ouvrage qui présentât plus de difficultés à vaincre, et qui pût donner mie idée plus haute du talent cajiable de les surmonter.
Avoir soutenu le fardeau de cinq actes en commençant cette tragédie précisément où elle devait commencer, le jour même du jugement de Calas; avoir osé mettre en action, ce qui jusqu'alors était sans exemple, un interrogatoire juridique,
et en avoir fait une des plus intéressantes scènes de la pièce; avoir affranchi une difficulté peutêtre encore plus grande, en faisant un honnête homme du juge qui a le malheur de condamner l'innocence (et prenez garde, messieurs, que, sans cette difficulté surmontée, l'ouxTage n'avait plus de but moral, et ne pouvait plus s'appeler V École des juges) ^ c'était assurément avoir remporté le prix de son art. Mais si vous ajoutez à ce prodigieux mérite celui que suppose l'invention du personnage de La Salle, l'un des plus beaux modèles de vertu qui aient jamais été mis au théâtre, quel rang assignerez-vous à l'auteur, qui, en moins de deux années, des succès de Charles IX et de Henri VIII, s'était élevé à cette nouvelle gloire? Quelle sublime leçon de morale que cette pièce! Et, depuis les chefs-d'œuvre de notre scène, sur quel théâtre avions-nous entendu une pareille suite non interrompue de beaux vers? Où ce jeune auteur, à qui l'on disputait la sensibilité, a-t-il puisé cette foule de sentiments exquis, délicieux, sublimes sans aucune ostentation, et uniquement par leur extrême vérité? De quelles richesses il a su semer un sujet en apparence si stérile, et dont l'action n'égale, pour ainsi dire , que la durée de la représentation ! Quel tableau que celui des cruautés de Baville en Lani'uedoc, et des funestes effets de la révocation de
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l'édit de Nantes! Quelle savante opposition que celle des deux portraits de Louis XIV! Enfin , quel magnifique éloge de Voltaire, et qu'il se trouve heureusement placé dans une des plus glorieuses époques de sa vie!
Oh ! je sens que je n'écouterais jamais avec patience l'homme injuste qui se permettrait des propos légers, non sur le talent mais sur le caractère moral du jeune poète qui a su rendre la vertu si respectable, et qui a trouvé dans son cœur cette abondance de sentiments puisés dans la plus belle nature.
Cependant, il faut l'avouer, ce n'est pas à lui seul que nous devons tout le plaisir que nous a fait son ouvrage : il a été secondé par le talent le plus digne du sien. Quiconque n'a pas vu Monvel dans le personnage de Calas ne connaît qu'imparfaitement le talent supérieur de cet acteur célèbre. Je me plais d'autant plus à lui rendre cette justice, que j'avais eu le malheur de me laisser prévenir contre lui. On m'avait dit (peutêtre avec plus de perfidie que de vérité, mais enfin j'avais eu la faiblesse de le croire) qu'il avait cherché à nuire au succès d'un de mes ouvrages. Je déclare que j'ignore et que je veux ignorer si réellement il a eu ce léger tort envers moi ; mais je ne m'en accuse pas moins d'injustice à son égard, et je la répare autant qu'il est en moi par
l'aveu que j'en fais. Si le public m'a fait l'honneur d'adopter quelquefois mes jugements, je crois me donner de nouveaux droits à sa confiance en lui prouvant qu'une rétractation n'est qu'un plaisir pour moi, quand je reconnais que des préventions ont pu m'égarer. Oui, Monvel, j'aime à vous témoigner publiquement l'estime que je fais de vos talents, et à vous dire que vous serez toujours compté parmi les plus grands maîtres de votre art. Je vous ai admiré sur l'une et l'autre scène; mais vous ne m'avez jamais paru plus sublime que dans ce personnage de Calas, infiniment plus intéressant à mon gré que celui de Socrate.
Qu'il me soit permis de revenir encore un moment à l'ouvrage que vous avez si bien fait valoir. Par quelle heureuse magie un sujet qui pouvait ne sembler que sombre et atroce a-t-il pu devenir si touchant? Comment l'auteur est-il venu à bout de réaliser son propre vers.
Qu'il soit attendrissant, qu'il ne soit point horrible?
C'est sans doute par le caractère de constance et de dignité qu'il a su donner au personnage de son héros. C'est lui, c'est la victime elle-même qui console pendant toute la pièce tous les infortunés qui prennent part à son malheur; c'est lui qui, dans la situation la pins terrii^le, entouré ■A G
(le sa femme et de ses enfans, étend encore sa sensibilité sur une servante qui pleure, et dont le rôle a été parfaitement bien rempli. Enfin c'est le sommeil de Calas dans sa prison, ce sommeil tranquille de l'innocence opprimée, mais soumise aux ordres de la Providence, qui a produit ime scène d'une beauté si neuve et si touchante, une scène qui adoucit la terreur; et le public, au lieu d'un spectacle atroce, ne voit plus dans cette paix du juste qu'un spectacle digne des regards de Dieu même. Eh! quoi de plus beau, de plus grand, de plus auguste, dit Sénèque, que lame d'un juste luttant avec sa seule vertu contre fous les orages de l'adversité?
JEAN CALAS
PERSONNAGES
JEAN CALAS