LOUIS CALAS, LE RELIGIEUX, LA SALLE
( La foudre commence à gronder au loin vers la fin de cette scène. )
LOUIS CALAS
(A La Salle.)
On approche. Est-ce vous , mon généreux soutien ?
LA SALLE
C'est moi.
LOUIS CALAS
Le jugement...
LA SALLE
Vient de se rendre.
LOUIS CALAS
Eh bien !
Achevez. Qu'a-t-on fait?
Je n'ai rien à vous dire,
LOUIS CALAS
Rien à me dire , ô ciel ! et votre cœur soupire ;
Vos yeux versent des pleurs ; vous semblez consterné :
Ah ! vous m'avez tout dit ; mon père est condamné !
LA SALLE
L'œuvre du fanatisme est enfin consommée, Les juges satisfaits, l'innocence opprimée. Hélas! j'ai fait long-temps parler la vérité, La raison , la nature , et surtout l'équité ,
126 JEAN CALAS
Tout ce qui peut toucher un cœur juste et sensible.
Tout ce qui rend surtout ce forfait impossible :
Mais clans les tribunaux , comme au sein des combats ,
Un mortel s'accoutume à l'aspect du trépas,
Et, se croyant toujours entouré de coupables,
Voit couler d'un œil sec le sang de ses semblables.
Rien n'a pu ramener des juges endurcis.
Toutefois sur la peine on semblait indécis,
Les voix se partageaient; j'avais quelque espérance:
Une voix tout à coup fait pencher la balance ;
Un jeune homme entraîné s'unit aux magistrats
Dont les cris demandaient la mort de Jean Calas.
xlu milieu du sénat un des juges s'élance :
« Réunis par le crime ou bien par l'innocence,
« Votre arrêt , nous dit-il , ne peut leur pardonner ;
« Il faut tous les absoudre, ou tous les condamner. »
Je me lève avec lui; nous nous faisons entendre,
Lui pour les accuser, et moi pour les défendre.
Cependant tous les deux nous parlons vainement ,
Et l'on prononce enfin le fatal jugement.
Un vil trépas attend votre malheureux père ;
Ils ont loin de ces bords exilé votre frère;
Les autres accusés , échappant à leurs coups ,
Du prétendu forfait sont déclarés absous.
Ainsi les magistrats, ayant forgé les crimes,
Au gré de leur caprice ont choisi les victimes.
Afin de conserver la même absurdité
Et dans leur indulgence, et dans leur cruauté.