‹ uvres de M. J. ChénierChapitre 130 sur 141 · DERNIER HYMNE D'OSSIAN · texte numérisé non relu

DERNIER HYMNE D'OSSIAN

JA.OULE tes flots d'azur en ces rians bocages, Torrent! viens de Lutha visiter les vallons; Penchez-vous, ô forêts des monts!

Du séjour de Toscar ombragez les rivages , Quand le midi brûlant y darde ses rayons.

En inclinant son front, la fleur à peine éclose Dit : « Souffle du printems! permets que je repose : u Ce matin belle encor, le soir va me flétrir. « Ma tête, qui déjà se penche languissante,

« A besoin de se rafraîchir « Dans la rosée humide et caressante

« Dont la nuit vient de me couvrir.

«Le chasseur qui m'a vue en ma beauté naissante,

« Le chasseur reviendra demain ; « Ses yeux me chercheront au sein de la prairie , « Par mon éclat fragile un moment embellie:

« Ses yeux m'y chercheront en vain. »

f^io CHANTS IMITÉS D'OSSIAN.

Ainsi les voyageurs, quaud l'aurore vermeille

D'une lueur timide aura semé les cieux,

Près du toit d'Ossian viendront prêter l'oreille

A ses accens harmonieux.

Ossian dormira: leur oreille attentive Ne retrouvera plus ni sa harpe plaintive, Ni sa voix , des héros céléhrant les malheurs. «Qu'est devenu celui qui chantait la victoire, « Le fils du grand Fingal, l'héritier de sa gloire? »

Diront-ils en versant des pleurs.

Viens donc, 6 Malvina! que ma tomhe isolée Sous tes mains à Lutha s'élève quelque jour; Viens conduire l'aveugle en la douce vallée Oii ton père Toscar a fixé son séjour. Malvina ! les accens de ta voix noble et tendre A mon oreille encor ne sont point parvenus; Tes pas harmonieux ne se font plus entendre; Dans Selma désormais seront-ils inconnus?

LE FILS d'alpin.

Ossian! j'ai vu les collines;

De Toscar j'ai vu le palais; I^a chasse avait cessé dans les forêts voisines; Les feux n'échauffaient plus la salle des banquets; Un silence immobile habitait les montagnes. J'ai crié Malvina dans l'épaisseur du bois; .l'ai vu, l'arc à la main, ses aimables compagnes Revenir l'œil baissé, sans répondre à ma voix;

LE DERNIER HYMNE D'OSSIAN. /i^r Une morne douleur voilait leur front timide. Ainsi des astres de la nuit, Dans les flancs d'un brouillard humide, L'éclat léger s'évanouit oxio'iJ nor-

Sur les monts, étoile charmante, Tes feux n'ont pas brillé long-tems :

Souvent dans l'onde caressaHte La lune pale et décroissante Réfléchit ses rayons tremblans.

Jeune étoile, ainsi ta lumière S'éteignit avec majesté; Mais, en achevant ta carrière, Tu laisses la colline entière Dans le deuil et l'obscurité.

A travers la nuit effrayante, "^ Les météores menaçans Font jaillir leur clarté sanglante.

Sur les monts, étoile charmante.

Tes feux n'ont pas brillé long-tems.

Approche, fils d'Alpin! Les aquilons mugissent; La tempête s'élève aux accens de ma voix; Les sombres flots du lac frémissent ;

Mène l'aveugle au fond des bois.

Ton œil ne voit-il pas un chêne sans feuillage Courber ses longs rameaux penchés sur les vallons? Son tronc noueux, robuste, et vainqueur de l'orage,

Couronne la cime des monts.

Conduis -moi près de lui; muette et détendue, A ses rameaux sèches ma harpe est suspendue; C'est ici : je l'entends; mais ses cordes en deuil Ne rendent qu'un bruit sourd et les sons du cercueil. Est-ce le vent, ma harpe, est-ce une ombre légère Qui forme en te touchant ces lugubres accords ? Oui , de mon fils , d'Oscar c'est l'ombre solitaire : L'amant de Malvina vient visiter ces bords !

Le besoin de chanter m'enflamme :

Apporte-moi ma harpe , apporte , fils d'Alpin ! Des chants signaleront le Barde à son déclin;

Des chants exhaleront mon âme.

Mes aïeux vont m'entendre en leur palais d'azur; Je reconnais leur voix, qui déjà m'encourage; Au sommet du Mora je les vois tous assis; lis m'écoutent, penchés sur le bord du nuage.

Et tendent les bras à leur fils.

Un pin, couvert de mousse et courbé sur les ondes,

Y baigne ses rameaux tremblans ; Ija fougère, élançant ses feuilles vagabondes.

Se mêle à mes longs cheveux blancs.

Renais, force de mon génie!

Tel qu'un rayon du jour, que la douce harmonie

LE DERNIER HYMNE D'OSSIAN. ^i'5

Dissipe et la tempête et l'humide brouillard; Ossian va chanter: Vents, déployez vos ailes! Portez jusqu'à Fingal, aux voûtes éternelles, Les derniers accens du vieillard.

Le Nord ouvre à mes yeux le ciel qui t'environne ; Des guerriers, 6 Fingal! tu n'es plus la terreur;

Une vapeur forme ton trône;

Fingal même est une vapeur.

Les yeux humides des étoiles Percent ton bouclier, semé de faibles voiles,

Et ton glaive à demi brûlant.

Comment a-t-il perdu sa force et sa lumière

Celui qui, durant sa carrière, Au milieu des héros marchait étincelant?

Quelquefois menaçant nos têtes , Promenant ta fureur sur le vent des déserts,

Tu tiens en ta main les tempêtes ; Le soleil devant toi pâlit au sein des airs.

Dans les nuages qui s'assemblent

Tu caches cet astre immortel ;

Les descendans des lâches tremblent; Et la pluie en torrens fond des sommets du ciel. Mais, lorsque, t'avançant sur la voûte éthérée. De ton paisible aspect tu réjouis les cieux,

Le zépliyr du matin suit tes pas radieux; Le soleil te sourit dans sa plaine azurée; Le chevreuil bondit; les ruisseaux Serpentent plus brillaus dans la verte prairie Leur onde rafraîchit les jeunes arbrisseaux , Qui balancent leur tête odorante et fleurie.

Qu'entends-je? Quel'bruit sourd, sorti du fond des bois.

S'élève, grossit et s'avaiice?

Sur le mont rayonnant c'est Fingal qui s'élance; C'est lui : j'entends gronder les foudres de sa voix.

« Viens, Ossian ! rejoins tes pères; « Les exploits de Fingal sont assez éclatans :

« Tels que des flammes passagères ,

a Nous avons lui quelques instans.

« Dans la plaine où nos mains ont semé l'épouvante

« Régnent le silence et le deuil ;

« Mais notre gloire, encor vivante,

« Est debout sur notre cercueil.

« Ta harpe a de Selma fait retentir la voûte ; « Ossian s'est chargé de notre souvenir; « Ses chants ont pénétré dans l'immense avenir,

« Et nous en ont frayé la route. »

Attends, Roi des héros! je suis prêt, je le sens: Oui, je vais te rejoindre; oui, je vais disparaître;

LE DERNIER HYMNE D'OSSIAN. /jaS

Sêlma dans quelques jours ne va plus reconnaître

Ni ma trace, ni mes accens.

J'aperçois le nuage où doit planer mon ombre; Je vois l'épais brouillard de neige et de glaçons

Qui doit former ma robe sombre.

Quand j'apparaitrai sur les monts.

Nos descendans, cachés dans la caverne obscure.

Viendront des héros, leurs aïeux, Admirer les grands corps et l'immense stature; Ils pâliront de crainte en regardant les cieux ; Ils verront Ossian marcher sur les nuages : Dans l'abîme des airs, abaissés devant moi ,

Ils entendront avec effroi

Rouler à mes pieds les orages.

Le sommeil vient fermer mes yeux appesantis; Près du roc de Mora je repose ma tête:

Je ne crains plus que la tempête Sifïïe, le long des bois, dans mes cheveux blanchis. Vents! dont le souffle humide au sein des nuits m'éveille. Vous fuirez mon tombeau paisible et respecté ; Vous ne troublerez pas le Barde qui sommeille

Dans la nuit de l'éternité.

IVIais, 6 fils de Fingal ! pourquoi donc ce nuage

' Qui couvre ton âme de deuil ?

Tout naît, croît et finit; la terre est un passage; Des antiques héros la gloire est au cercueil;

La mort parcourt le monde en déployant ses ailes. Ils passeront aussi les fils de l'avenir ! Remplacés par leurs fils, à des races nouvelles Ils légueront à peine un léger souvenir.

Les générations fécondes

Se succéderont à jamais,

Comme les flots des mers profondes

Ou les feuilles de nos forets.

Ryno! j'ai vu pâlir ta beauté mâle et fière; Le tems, mon cher Oscar! a fait ployer ton bras; J'ai vu du grand Fingal s'éclipser la lumière; Son palais a perdu l'empreinte de ses pas. Et toi, Chef des guerriers! toi. Chantre de la guerre! Mêlant à tes accords de stériles sanglots, Vieux Barde! tu vivrais oublié sur la terre.

Aujourd'hui veuve des héros!

Non : cédant au commun naufrage , Ossian doit passer; sa gloire restera:

De peuple en peuple, d'âge en âge.

Le nom d'Ossian grandira.

Sur les bois de Morven ainsi levant la tête, Contemporain du monde, un chêne ambitieux Oppose son front large aux coups de la tempête.

Et rit des vents séditieux.

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