Necker
a. LafayeUe.
'1 Bailly (Jean-Sylvain), élu maire de Paris en 1789.
i\pÔTRE de la tolérance,
Bienfaiteur de l'humanité,
Qui, durant soixante ans en France,
Combattis pour la vérité;
Voltaire, du sein d'Elisée, Prête-moi ces accens et cette aimable voix Par qui la raison même, en plaisir déguisée. Sur les humains séduits reprenait tous ses droits; Cette chaleur divine, et jamais épuisée.
Dont ton âme fut embrasée; El ce courage heureux qui bravait à la fois
Le vil courroux des fanatiques,
Les cris des stupides critiques.
Et la mauvaise humeur des rois.
Tes succès de bonne heure ont agrandi la scène. Plein d'amour pour la gloire, avec moins de talens.
OEnvres anciennes. Fil. ^
GG ÉPITllE
Voltaire, ainsi que toi, dès mes plus jeunes ans
J'offris des vœux à Melpomène.
Les obstacles nombreux ne m'ont point arrêté; J'ai voulu rappeler la Melpomène antique; Et, dans les premiers jours de notre liberté, J'attachai sur son front, avec quelque fierté,
La cocarde patriotique.
, J'ai servi les beaux-arts, j'ai vengé mes rivaux; Et, le premier de tous, j'ai franchi la barrière
Dont les censeurs, nommés royaux.
Avaient fermé notre carrière.
J'ai, parmi ces rivaux, trouvé beaucoup d'ingrats;
Car, en fait de reconnaissance.
L'espèce des auteurs, dont pourtant je fais cas, Avec celle des rois a de la ressemblance. Mais bien d'autres écueils ont entouré mes pas : Des Carmes-déchaussés la mâle république,
Avant d'en connaître un seul vers.
S'avisait de juger mon ouvrage pervers.
Le tout par instinct prophétique; Et devant la commune, en très-mauvais français,
Poujaut, la veille du succès.
Me dénonçait comme hérétique.
Malgré son éloquente voix,
Il parut enfin cet ouvrage.
Où tous les préjugés, sapés avec courage, Ébranlés, abattus, s'écroulent cà la fois;
Et qu'un citoyen véridiquc,
Dans l'élan d'une âme énergique, Proclamait VEcole des Rois.
Le soir, le lendemain, vingt lettres anonymes
M'annonçaient un assassinat; J'allais être égorgé; mes vers étaient des crimes; Vengeurs des droits du peuple, ils renversaient l'Etat. Vieux seigneurs, histrions, courtisanes et prêtres,
Contre moi tout s'est déchaîné; Des Gantiers, des Chamois, disciple infortuné,
La férule de ces grands maîtres
M'a souvent un peu mal mené; Et , ne pouvant fléchir leur goût inexorable ,
Ainsi qu'un esclave coupable, Je me vois tous les jours aux bêtes condamné.
De quelques vers heureux les cuisantes blessures,
Même lorsque ces beaux esprits Iraient dans le tombeau rejoindre leurs écrits, Me vengeraient encor de leurs faibles morsures.
Mais quoi! faut-il, à force d'art.
Rendre la sottise immortelle?
Faut-il que la race nouvelle Apprenne et l'existence et le nom d'un Suard? A changer la nature on ne saurait prétendre : Louis doit présenter un grand modèle aux rois;
Sieys doit inventer les lois
Que I^a Fayette doit défendre.
Tout suit aveuglément les ordres du destin :
Le cygne, au bord d'une onde pure, Fait entendre sa voix , honneur de la nature ; La grenouille coasse en un marais voisin; L'eau doit baigner les champs; les champs doivent produire; Tj'homme est né pour créer, le tigre pour détruire;
Le renard est fait pour tromper;
L'aigle pour fixer la lumière;
L'insecte et Chamois pour ramper
Entre la fange et la poussière.
Qui plus que toi, grand homme, a ressenti les coups
De ces gens qui, traînant leur vie
Dans une obscure ignominie, De tout ce qui reluit sont bêtement jaloux ? Si tu frappais encor ces nocturnes hibous.
Blessés des rayons du génie!
Si tu vivais encor pour nous inspirer tous! Pour voir autour de toi l'Europe, rajeunie, A vingt usurpateurs redemander ses droits.
Et, sur les débris formidables De ce double pouvoir des prêtres et des rois,
Elever du trône des lois
Les fondemens inébranlables!...
Tu nous as fait un demi-dieu
D'un agent de la tyrannie;
Et de ton brillant Richelieu
La mémoire est un peu ternie;
Il est d'autres héros qu'il te faudrait chanter: Pour la France et Louis tu monterais ta lyre ; Et , rangés près de toi , sans pouvoir imiter Ton aimable et docte délire, Nous pourrions au moins t'écouter.
NOTES
Page 66, vers l\.
J'ai voulu rappeler la Melpomène antique; Et, dans les premiers jours de notre liberté, J'attachai sur son front, avec quelque fierté, La cocarde patriotique.
Non pas en composant la tragédie de Charles IX, qui était faite depuis long-temps ; mais en ajoutant au rôle du chancelier de l'Hôpital seize vers , où il prédit la révolution.
Page 66 , vers 8 .
J'ai servi les beaux-arts, j'ai vengé mes rivaux;
Avant la révolution du mois de juillet, dans mon écrit sur la liberté du théâtre; depuis cette révolution, dans plusieurs ouvrages, où j'ai attaqué avec énergie toute espèce de censure; mais surtout dans ma tragédie de Charles IX , qui a brisé pour jamais les chaînes dont on avait chargé, en France, le génie des poètes dramatiques.
Page 86, vers 17.
Des Carmes-déchaussés la mâle république.
NOTES. 71
Avant d'eu connaître un seul vers, S'avisait de juger mon ouvrage pervers.
Quelques citoyens du district des Carmes eurent la bonhomie, car il faut être poli, de dénoncer à leur district la tragédie de Charles IX , dont ils ne connaissaient que le nom. Ce district eut aussi la bonhomie, car il faut toujours être poli, de députer vers les comédiens français et la commune de Paris pour faire suspendre la représentation de la pièce; mais cette démarche n'eut point de suite.
Page 66 , vers 2 1 .
Et devant la comnuuie, en très-mauvais français, Poujaut, la veille du succès, Me dénonçait comme hérétique.
C'est le 3 novembre, veille de la première représentation de Charles IX , que Cicéron Poujaut jugea à propos de dénoncer cette tragédie. Il n'en connaissait pas un mot, non plus que le district des Carmes. L'accusation d'hérésie n'est pas avérée, comme il est facile de le croire; mais la dénonciation est très-réelle. A l'objet du discours de l'orateur, et à son discours même, une partie de l'assemblée crut qu'il était subitement devenu fou; mais il est constant, malgré l'apparence, qu'en dénonçant Charles IX Cicéron Poujaut avait bien sa tète à lui, et qu'il n'était pas plus fou qu'à son ordinaire.
Page 66, vers 28.
Et qu'un citoyen véridique, Dans l'élan d'une âme énergique, Proclamait V École des Rois.
A la première représentation de Charles IX , au quatrième
acte, un citoyen dit assez haut pour être entendu de ses voisins : « Cette pièce devrait s'appeler {'École des Rois.» J'ai adopté le second titre. Le citoyen dont je parle est M. Maumené, négociant à Paris. Les gens curieux d'anecdotes sauraient quelque gré à un auteur de leur avoir conservé le nom du vieillard qui, à la représentation des Prérieuses ridicules , s'écria du fond du parterre : « Courage, Molière! voilà la bonne comédie. »
Page 67, vers 3.
Le soir, le lendemain, vingt lettres anonymes M'annonçaient un assassinat :
Le jour même de la première représentation , on m'avertit que la pièce ne serait pas seulement commencée ; que je serais sifflé, hué, et, qui pis est, égorgé. Beaucoup de gens au parterre avaient des pistolets dans leur poche. Un quart d'heure avant le lever du rideau un homme eut la bêtise ou la méchanceté d'aller dire à madame Vestris qu'on tirerait sur elle et sur le Cardinal aussitôt qu'ils paraîtraient; mais le public imposa silence à la cabale irabécille qui se flattait d'écraser cette tragédie patriotique : elle fut écoutée avec une attention parfaite ; et le silence ne fut troublé que par des applaudissemens universels. La pièce fut bien jouée; et dans les i-eprésentations suivantes le jeu des acteurs s'est encore perfectionné. MM. Vanhove, Naudet, Saint-Prix et Saint-Fal, rendent avec beaucoup de vérité les rôles de l'Hôpital, de Coligni, du cardinal de Lorraine et du roi de Navarre. Catherine de Médicis et son fils Charles IX sont représentés supérieurement par madame Vestris et M= Talma, qui, très-jeune encore, a déployé dans cette pièce un talent fort rare. Plusieurs personnes ont déposé dans le procès de l'insensé marquis de Favras qu'il avait voulu faire tomlicr Charles IX , à la troisième représentation, moyennant 18 ou 20,000 livres.
Page 67, vers g.
Des Gantiers, des Chamois disciple infortuné.
M. Gautier, qui n'est pas même Gautier Garguille, est un écrivain des Charniers, auteur d'une misérable feuille intitulée : Journal général de la cour et de la ville. Les gens qui lisent tout m'assurent que je suis souvent attaqué dans ce journal. Si M. Gautier peut gagner un écu de plus en me dénigrant, il fait son métier de folliculaire; et je l'exhorte à continuer.
M. de Chamois, écrivain très-inférieur à la classe médiocre, est pourtant supérieur à M. Gautier. Il a, comme Porrin Dandin, la fureur de juger; niais il se borne à vouloir juger de littérature, et surtout de littérature dramatique. Il est d'ailleurs fort ignorant. Il fait aussi un journal intitulé : le Spectateur national. Il s'y est permis plusieurs mensonges sur la tragédie de Charles IX ;]£ ne compte pas les absurdités. M. de Chamois a déjà été traîné dans la boue par M. de La Harpe, M. Palissot et plusieurs autres écrivains distingués. Vouloir augmenter son ridicule serait une entreprise impossible. C'est un de ces gens auxquels on ne saurait dire pis que leur nom.
Page 67, vers 21 et 22.
Faut-il que la race nouvelle Apprenne et l'existence et le nom d'un Suard?
M. Suard était ci-devant censeur du théâtre; il est de plus membre de l'Académie Française. On a tort de lui contester ses titres Httéraires; il n'a tenu qu'à lui d'avoir une grande réputation: il lui suffisait de signer les lettres (ju'il adressait au Journal de l'aiiA. Des gens dignes de foi m'ont assuré qu'il
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avait fait d'autres ouvages. M. Suard jouit de sa i;loire , avec modestie : c'est une vertu de plus ■.
Page 67, vers aS et 26.
Sieys doit inventer les lois Que La Fayette doit défendre.
M. l'abbé Sieys , député de Paris à l'Assemblée nationale , est un de ceux à qui la France devra le plus de reconnaissance pour l'admirable Constitution dont elle va jouir. Depuis J. J. Rousseau , je ne connais pas d'écrivain qui ait appliqué la philosophie à la politique avec autant de profondeur et de hardiesse.
Quant au nom de M. La Fayette, il figurera dans l'histoire parmi les noms glorieux des défenseurs des peuples et de la liberté.
I. Alors l'excellent Tableau de la Uctérature n'avait pas encore paru. IVons y renvoyons les lecteurs curieux d'apprendre comment Chénier sut réparer ses torts envers an des écrivains distingués du dix -huitième siècle. ( Note de F éditeur. ) Voyez chap. III , Rhétorique et Critique littéraire, t. III, Œuvres posthumes.