‹ uvres de Maine de BiranChapitre 59 sur 63 · DE L'ANALYSE DES IDÉES · texte numérisé non relu

DE L'ANALYSE DES IDÉES

Quand je dis que l'analyse d'une idée générale consiste dans une suite de jugements, dont aucun n'emporte avec lui le sentiment d'une liaison nécessaire, on pourrait m'objecter la constance des lois de la nature toujours présente à notre pensée, et qui communique un caractère si remarquable de fixité aux classifications des phénomènes. Mais il faut bien remarquer que cett« idée d'une constance dans les lois de la nature est toute fondée sur la notion de causalité, et n'est qu'une application de ce principe que dans tout ce qui arrive, dans tout ce qui se suit régulièrement, il y a ime cause permanente de l'événement ou de la succession régulière des phénomènes, cause bien distincte de chacun des phénomènes en particulier. Or im tel principe est une de ces notions premières qui ne comportent aucune analyse, que nous ne faisons point comme nous faisons nos idées de classes ou d'espèces, mais que nous trouvons au dedans de nous, et que nous appliquons aux phénomènes; il est donc en dehors des idées générales dont nous parlons.

En second lieu, l'expérience confirme chaque jour

que les classifications ou les systèmes dont se composent les sciences naturelles sont fondés le plus souvent sur des rapports de ressemblance variables, que d'autres expériences démentent, ou sur la supposition d'une constance ou d'une uniformité qui n'est que dans nos idées et non point dans la nature. La natxu'e ne nous manifeste de lois vraiment constantes que dans les relations de ces notions premières et régulatrices de l'espace, du temps, du mouvement, relations qui sont une conséquence nécessaire de l'existence des choses, et que notre esprit déduit de cette existence même, sans avoir besoin de recourir à une suite d'expériences.

J'ai comparé l'analyse des notions générales avec celle des idées individuelles; mais on a dû voir que s'il y a une parfaite ressemblance dans l'ordre des jugements qui s'appuient sur l'essence réelle d'une part, et le signe qui en tient la place, d'autre part, il y a tme différence très réelle dans la matière même de ces jugements, dans les qualités ou modes attribués au sujet réel et logique.

L'analyse d'une idée individuelle procède toujours du composé au simple, du sensible à l'intellectuel ; elle s'arrête là où il n'y a plus rien de sensible ou de composé et là oïl finit l'expérience extérieure. L'analyse d'une notion générale procède en allant du simple au composé, de l'intellectuel au sensible. Celle-ci ressemble à l'opération par laquelle on ajoute successivement des quantités les unes aux autres pour en composer une somme; l'autre ressemble à l'opération inverse par laquelle on soustrait d'une quantité donnée une autre quantité dont on veut connaître la différence.

Mais, si l'on compare ce prétendu simple d'une notion générale, au prétendu composé de l'idée individuelle, on verra peut-être qu'ils diffèrent moins qu'on est

TKOISIÈME APPENDICE 641

enclin à le poser d'abord. Les différents modes ou qualités, que nos sens externes ajoutent à l'essence d'un individu, ou aux attributs qui constituent l'être individuel, lui sont ajoutés du dehors, par ime suite de jugements qui ont pour sujet simple cette essence ou l'un de ses attributs. Dans ce qu'elle a d'essentiel ou de propre, cette idée nous est donnée dans le fait primitif de son existence; nous ne la faisons pas, et l'expérience ne fait que grossir ce premier fond donné, en y ajoutant des éléments de diverses espèces. De là vient que l'analyse n'a pour objet que de distinguer les ims des autres ces modes surajoutés par l'expérience, et qu'elle s'arrête aux individus.

L'idée particulière de Pavl est formée de tout l'ensemble des qualités ou propriétés qui constituent cet individu. Pour en faù-e l'idée de l'espèce homme, il faut en soustraire plusieurs images accidentelles comme grand ou petit, jeune ou vieux, etc. ; pour en faire l'idée du genre animal, il faut encore en soustraire des qualités communes à l'espèce, comme celles d'une certaine forme corporelle, de certaines facultés intellectuelles, pour ne retenir que celles du mouvement spontané, de la nutrition et de l'accroissement.

En procédant par retranchements successifs, on parvient ainsi successivement aux idées de plante, corps organisé, corps inorganique, étendue, résistance, être.

H y a plusieurs choses à considérer dans cette marche ou ce progrès de généralisation successive, depuis l'idée de tel individu particuber, jusqu'à ceUe du genre le plus élevé, comme on dit ordinairement :

1° On peut observer que plus le nombre des modes abstraits, comparés dans divers individus, est petit, plus le genre s'élève, plus est grand le nombre des espèces

OU des individus compris sous ce genre, auquel le même terme générique peut s'appliquer. En empruntant le langage de l'école, je dirai : plus l'idée générale a d'extension, moins elle a de compréhension; celle-là est en raison inverse de celle-ci (1).

20 En prenant l'idée de substance pour celle du genre le plus élevé, et la considérant sous le rapport de la compréhension, cette idée ne serait donc plus susceptible de résolution ultérieure ; elle se trouverait au sommet de nos connaissances comme la pointe de la pyramide. Au contraire, en la prenant sous le rapport de son extension, comme elle embrasse et comprend tout, il n'y a pas d'idée qui soit plus susceptible d'analyse, puisqu'en nous rendant compte de la manière dont nous y sommes parvenus, nous pourrons en déduire successivement les notions ou idées individuelles, dont les ressemblances génériques ou spécifiques ont conduit à sa formation.

30 Mais il faut bien remarquer que le mot analyse a deux sens différents qui sont trop souvent confondus.

Cette opération, qui consiste à rétrograder du genre aux individus, peut être appelée analyse, en tant qu'on la considère comme ayant pour objet de faire une énumération plus ou moins exacte ou détaillée de toutes les idées spécifiques ou individuelles, dont la notion géné-

(1) Au lieu de dire : tout homme est anim/xl, il faudrait dire, dans le langage d'Aristote : Vanimal est compris dans Vhomme. La première manière de s'énoncer regarde plutôt les individus, comme dit Leibnitz, la seconde a plus d'égard aux idées ou aux universaux. Il est bien vrai que le terme animal comprend plus d'individus que celui d'homme, mais celui d'homme comprend plus d'idées, de formalités; l'un a plus d'exemples, l'autre a plus de réalité; l'un a plus d'extension, l'autre plus d'int«nsion. Aussi peut-on dire vraiment que toute la doctrine syUogistiquë pourrait être démontrée par la théorie du contenant et du contenu, qui diffère de celle du tout et de la partie. Le tout excède toujours la partie, mais le contenant et le contenu sont quelquefois égaux, comme il arrive dans les propositions réciproques.

raie exprime les rapports de ressemblance ; car, sous ce point de vue, l'analyse appliquée à une notion générale est à peu près la même que celle qui s'applique à ime idée particulière, pour en connaître ou énumérer les

léments. Mais ces éléments sont des idées de modes ou des qualités sensibles, quand il s'agit d'une idée indi-

iduelle; ce sont des rapports de ressemblance quand il - agit d'une notion générale.

De même que le nombre des modes ou qualités qui composent une idée individuelle est le plus grand dans ridée totale qui sert de point de départ à l'analyse, et diminue toujours jusqu'à ce qu'on arrive à l'idée simple de l'essence ou de l'existence de cet individu, ainsi le nombre des termes des rapports de ressemblance est le plus grand dans le plus haut genre d'oii part cett« analyse, et il est le plus petit dans l'espèce la plus basse, jusqu'à l'individu qui ne ressemble qu'à lui-même.

4° Mais, si l'on a égard à la compréhension ou à la qualité, et non pas seulement au nombre des éléments constitutifs, alors il n'y aura aucune parité à établir entre les deux séries d'opérations ou de jugements. L'une consiste non seulement à énumérer les éléments dont se forme une idée individuelle, mais de plus à constater la nature ou l'espèce de ces éléments; et l'autre consiste simplement à énumérer les idées spécifiques ou individuelles entre lesquelles existent tels rapports de ressemblance. Alors, aussi, la notion du dernier genre se refuse à toute analyse de décomposition, puisqu'elle est absolument simple en elle-même; on ne peut rien en déduire, et il faudra y ajouter d'abord une qualité sensible, puis une autre, et ainsi de suite, pour arriver enfin à l'idée de quelque individu.

Ce sera donc par une véritable synthèse qu'on étendra

la compréhension de l'idée générale, en la rendant toujours moins générale, ou en ôtant à son extension. Ainsi le procédé par lequel on revient du genre à l'individu est le même que celui par lequel on composera nos idées individuelles, en partant de l'attribut le plus simple; et celui par lequel on s'élève de l'individu au genre est le même que celui qui décompose.

6° Le dernier terme simple, dans l'analyse de décomposition d'une idée individuelle, est le premier et le plus composé dans la résolution d'une idée générale dans ses éléments et vice versa. Il y a donc là deux manières bien opposées d'entendre le simple et le composé, et l'on peut voir par la lecture des ouvrages métaphysiciens, combien cette opposition de points de vue sous les mêmes signes a occasionné de mécomptes et de discussions sur la natm-e des idées abstraites, sur les véritables fonctions de l'analyse et de la synthèse.

Pour appliquer la même espèce d'analyse aux idées individuelles et aux idées générales, il faut avoir égard à la compréhension de ces dernières, c'est-à-dire à la nature, à la qualité des éléments constitutifs, et non pas seulement à la quantité des espèces ou des individus, ou au nombre des rapports de ressemblance que ces notions embrassent. En appliquant l'analyse de décomposition aux idées générales, considérées sous ce dernier point de vue, il n'y a plus d'équivoque sur le procédé de l'esprit qui consiste à abstraire et à généraliser, et l'analyse, commençant toujours par l'idée particulière la plus composée, ira toujours de l'individu à l'espèce, de l'espèce à la classe, et de celle-ci au genre le plus élevé, où elle s'arrête comme au simple indécomposable.

Il semble d'abord que le procédé d'analyse appliqué à la décomposition d'une même idée individuelle ne

diffère pas de celui de la généralisation, ou du moins que l'un se fonde sur l'autre; mais ils diffèrent essentiellement l'un de l'autre et peuvent même se nuire ou s'exclure. Rien, en effet, n'empêche plus l'attention de se fixer sur une même idée, pour y démêler tout ce qui y est compris, que le rapprochement d'autres idées analogues auxquelles on cherche toujours à la comparer pour trouver des ressemblances (1). Le point de vue sous lequel il faut considérer un individu, pour le faire entrer dans xme certaine classe, diffère absolument de celui sous lequel il faudrait le considérer pour le connaître en lui-même, pour constater la nature ou le caractère de ses divers éléments. S'agit -il, par exemple, de rapporter l'idée spécifique d'homme à la classe d'animal, on ne considérera les qualités d'homme que dans leur rapport de ressemblance avec celles qui sont propres à toutes les espèces d'êtres vivants. Ce seront, par exemple, les caractères de sensibilité ou de motilité animale qui occuperont l'attention; on négbgera les caractères propres de ces facultés telles qu'elles sont dans un être actif, qui pense et agit en même temps qu'il sent. Précisément parce qu'on

(1) Nous avons déjà remarqué la pente naturelle qui entraîne l'esprit à chercher et à trouver partout des rapports de ressemblance. C'est par une suite de ce penchant que la plupart des hommes qui cultivent leurs facultés ont une prédilection marquée pour les sciences naturelles qui reposent sur la classification, telles que la botanique, la minéralogie, et qu'il en est si peu qui s'adonnent par goût aux sciences de réflexion et de pur raisonnement. H est bien remarquable que ces deux sortes de culture s'excluent l'une l'autre, et que l'habitude de procéder par classification d'idées peut détruire la réflexion, comme l'habitude de la réflexion éloigne l'esprit de ces sciences de mémoire qui reposent sur des classifications. Ce qu'il y a de certain, c'est que je n'ai guère connu de métaphysicien ou de géomètre qui eût du goût pour les sciences dont il s'agit. Je ne veux point conclure de là qu'elles ne soient très utiles et très estimables, mais seulement que les facultés qu'elles mettent en jeu sont d'un tout autre ordre que celles que j'appelle réflexion et raison.

veut que l'homme appartienne à la classe animale, on méconnaîtra ce qui le constitue homme.

Combien cette espèce de connaissance que requiert la généralisation, même la plus exacte et la mieux fondée, n'est-elle pas différente de celle qui s'attache à un seul objet d'étude pour en connaître toutes les propriétés! Combien l'habitude de s'attacher aux ressemblances ne doit -elle pas détruire ce tact profond qui démêle les différentes sortes d'éléments qui entrent dans une même idée ! En examinant un objet sous les rapports de ressemblance qui l'unissent à plusieurs autres, et le font appartenir à une certaine classe, on doit laisser à l'écart toutes ses qualités ou propriétés différentielles.

Introduction de l'Éditeur

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