‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 130 sur 415 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

toire, de petits contes, de bons mois, de distiques et d'apophthegmes.

Il est vrai qu'on ne doit pas regarder Montaigne dans ses Essais comme un homme qui raisonne, mais comme un homme qui se divertit, qui tâche de plaire et qui ne pense pointa enseigner; et si ceux qui le lisent ne faisaient que s'en divertir, il faut tomber d'accord que Montaigne ne serait pas un si méchant livre pour eux. Mais il est presque impossible de ne pasaimer ce qui plaît et de ne pas se nourrir des viandes qui flattent le goût, L'esprit ne peut se plaire dans la lecture d'un auteur sans en prendre les sentiments, ou tout au moins sans en recevoir quelque teinture, laquelle se mêlant avec ses idées les rend confuses et obscures.

Il n'est pas seulement dangereux de lire Montaigne pour se divertir, à cause que le plaisir qu*on y prend engage insensiblement dans ses sentiments; mais en- . core parce que ce plaisir est plus criminel qu'on ne pense: car il est certain que ce plaisir naît principalement de la concupiscence, et qu'il ne fait qu'entretenir et que fortifier les passions ; la manière d'écrire de cet auteur n'étant agréable que parce qu'elle nous touche et qu'elle réveille nos passions d'une manière imperceptible.

Il serait assez utile de prouver cela dans le détail, et généralement que tous les divers styles ne nous plaisent ordinairement qu'à cause de la corruption secrète de notre cœur; mais ce n'en est pas ici le lieu, et cela nous mènerait trop loin. Toutefois, si Ton veut faire réflexion sur la liaison des idées et des passions dont j'ai parlé auparavant ^, et sur ce qui se passe en soimême dans le temps qu'on lit quelque pièce bien écrite, on pourra reconnaître en quelque façon que

1 Cb. dernier de la première partie de ce livre.

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si nous aimons le genre sublime, i'air noble et libre de certains auteurs, c'est que nous avons de la vanité et que nous aimons la grandeur et Tindépendauce, et que ce goût que nous trouvons dans la délicatesse des discours efféminés n'a point d'autre source qu'une secrète inclination pour la mollesse et pour la volupté ; en un mot, que c'est une certaine intelligence pour ce qui touche les sens, et non par l'intelligence de la vérité, qui fait que certains auteurs nous charment et nous enlèvent comme malgré nous. Mais revenons à Montaigne.

11 me semble que ses plus grands admirateurs le louent d'un certain caractère d'auteur judicieux et éloigné du pédantisme, et d'avoir parfaitement connu la nature et les faiblesses de l'esprit humain. Si je montre donc que Montaigne, tout cavalier qu'il est, ne laisse pas d'être aussi pédant que beaucoup d'autres, et qu'il n'a eu qu'une connaissance très-médiocre de l'es- ^ prit, j'aurai fait voir que ceux qui l'admirent le plus n'auront pas été persuadés par des raisons évidentes, mais qu'ils auront été seulement gagnés par la force de son imagination.

Ce terme pédant est fort équivoque, mais l'usage, ce me semble, et môme la raison veulent que Ton appelle pédants ceux qui pour faire parade de leur fausse science citent à tort et à travers toutessortes d'auteurs^ qui parlent simplement pour parler et pour se faire admirer des sots, qui amassent sans jugement et sans disl cemement des apophthegmes et des traits d'histoire pour prouver ou pour faire semblant de prouver des choses qui ne se peuvent prouver que par des raisons.

Pédant est opposé à raisonnable, et ce qui rend les pédants odieux aux personnes d'esprit c'est que les pédants ne sont pas raisonnables ; car, les personnes

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d'esprit aimant naturellement à raisonner, ils ne peuvent souffrir la conversation de ceux qui ne raisonnent point. Les pédantsne peuvent pas raisonner parce qu'ils ont Tesprit petit ou d'ailleurs rempli d'une fausse éru* dition;etiIs ne veulent pas raisonner, parce qu'ils voient que certaines gens les respectent et les admirent davantage lorsqu'ils citent quelque auteur inconnu et quelque sentence d'un ancien que lorsqu'ils prétendent raisonner. Ainsi leur vanité se satisfaisant dans la vue du respect qu'on leur porte, les attache à l'étude de toutes les sciences extraordinaires qui attirent l'admiration du commun des hommes.

Les pédants sont donc vains et fiers, de grande mémoire et de peu de jugement, heureux et forts en citations, malheureux et faibles en raisons, d'une imagination vigoureuse et spacieuse, mais volage et déréglée, et qui ne peut se contenir dans quelque justesse.

Il ne sera pas maintenant fort difficile de prouver que Montaigne était aussi pédant que plusieurs autres selon cette motion du mot de pédant, qui semble la plus conforme à la raison et à l'usage ; car je ne parle pas ici de pédant à longue robe, la robe ne peut pas faire le pédant. Montaigne, qui a tant d'aversion pour la pédanterie, pouvait bien ne porter jamais robe longue, mais il ne pouvait pas de même se défaire de ses propres défauts. Il a bien travaillé à se faire l'air cavalier, mais il n'a pas travaillé à se faire l'esprit juste, ou pour le moins il n'y a pas réussi. Ainsi il s'est plutôt fait un pédant à la cavalière et d'une espèce toute singulière, qu'il ne s'est rendu raisonnable, judicieux et honnête homme.

Le livre Montaigne contient des preuves si évidentes de la vanité et de la fierté de son auteur, qu'il paraît peut-être assez inutile de s'arrêter à les faire remarquer; car il faut être bien plein de soi-même pour s'i-

Itt RECHERCHE IHB LA VÉRITÉ.

maginer comme lui, que le monde veuille bien lire un a>sez gros livre pour avoir quelque connaissance de nos humeurs. Il fallait nécessairement qu'il se séparât du commun et qu'il se regardât comme un homme tout à fait extraordinaire.

n Toutes les créatures ont une obligation essentielle de tourner les esprits de ceux qui les veulent adorer vers celui-là seul qui mérite d'être adoré; et la religion nous apprend que nous ne devons jamais souffrir que Tesprit et le cœur de l'homme qui n^est fait que pour Dieu s'occupe de nous et s'arrête à nous admirer et à nousaimer.LorsquesaintJeanseprosternadevantl'ange du Seigneur^, cet ange lui défendit de l'adorer: Je mis serviteur y lui dit-il, comme vous et comme vos frères ; ado* rez Dieu*. 11 n'y a que les démons et ceux qui participent à l'orgueil des démons qui se plaisent d'être adorés ; et c'est vouloir être adoré non pas d'une adoration extérieure et apparente, mais d'une adoration intérieure et véritable que de vouloir que les autres hommes s'occupent de nous : c'est vouloir être adoré comme Dieu veut être adoré, c'est-à-dire en esprit et en vérité.

Montaigne n'a fait son livre que pour se peindre et pour représenter ses humeurs et ses inclinations. Il l'avoue lui-même dans l'avertissement au lecteur, inséré dans toutes les éditions : C'est moi que je peins, dit- il, je suis moi-même h matière de mon livre. Et cela parait assez en le lisant; car il y a très-peu de chapitres dans lesquels il ne fasse quelque digression pourparler de lui, et il y a même des chapitres entiers dans lesquels il ne parle que de lui. Mais s'il a composé son livre pour s'y peindre, il l'a fait imprimer afin qu'on le lût II n

* Apoc. 10, 20.

* Gouservus tuuB suum, etc. ; Deum adore.

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