LIVRE TROISIÈME
point, et qui, étant réveillé, ne peut distinguer ces songes des pensées qu'il a eues pendant le jour.
C'est une chose assez ordinaire à certaines personnes d'avoir la nuit des songes assez vifs pour s'en ressouvenir exactement lorsqu'ils sont réveillés, quoique le sujet de leur songe ne soit pas de soi fort terrible. Ainsi il n'est pas difficile que les gens se persuadent d'avoir été au sabbat; es^ il suffit, pour cela, que leur cerveau conserve les traces qui s'y font pendant leur sommeil.
La principale raison qui nous empêche de prendre nos songes pour des réalités, est que nous ne pouvons lier nos songes avec les choses que nous avons faites pendant la veille ; car nous reconnaissons par là que ce ne sont que des songes. Or, les sorciers par imagination ne peuvent reconnaître par là si leur sabbat est un songe; car on ne va au sabbat que la nuit, et ce qui se passe dans le sabbat ne se peut lier avec les autres actions de la journée. Ainsi il est moralement impossible de les détromper par ce moyen-là. Et il n'est point encore nécessaire que les choses que ces sorciers prétendus croient avoir vues au sabbat gardent entre elles un ordre naturel ; car elles paraissent d'autant plus réelles qu'il y a plus d'extravagance et de confusion dans leur suite. Il suffit donc, pour les tromper, que les idées des choses du sabbat soient viveset effrayantes ; ce qui ne peut manquer, si on considère qu'elles représentent des choses nouvelles et extraordinaires.
Mais afin qu'un homme s'imagine qu'il est coq, chèvre, loup, bœuf, il faut un si grand dérèglement d'imagination, que cela ne peut être ordinaire ; quoique ces renversements d'esprit arrivent quelquefois, ou par une punition divine, comme l'Écriture le rapporte de Nabuchodonosor, ou par un transport naturel de mélancolie au cerveau, comme on en trouve des exemples dans les auteurs de médecine.
ËQCore que je sois persuadé que les véritables sorciers soient très-rares, que le sabbat ne soit qu'un songe, et que les parlements qui renvoient les accusations des sorcelleries soient les plus équitables, cependant je ne doute point qu'il ne puisse y avoir des sorciers, des charmes, des sortilèges, etc^ et que le démoiv n'exerce quelquefois sa malice sur les hommes par une permission particulière d'une puissance supérieure. Mais rÉcriture sainte nous apprend que le royaume de Satan est détruit ; que Tange du ciel a enchaîné le démon et Ta enfermé dans les abtmeç, d'où il ne sortira qu'à la fin du monde ; que Jésus-Christ a dépouillé ce forl armé, et que le temps est venu auquel le prince du monde est chassé hors du monde.
Il avait régné jusqu'à la venue du Sauveur, et il régne môme encore, si on le veut, dans les lieux où le Sauveur n'est point connu ; mais il n'a plus aucun droit ni aucun pouvoir sur ceux qui sont régénérés en Jésus-Christ ; il ne peut même les tenter, si Dieu nç le permet; et si Dieu le permet, c'est qu'ils peuvent le vaincre. C'est donc faire trop d'honneur au diable que de rapporter des histoires comme des marques de sa puissance, ainsi que font quelques nouveaux démonographes, puisque ces histoires le rendent redoutable anx esprits faibles.
Il faut mépriser les démons comme on méprise les
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respecte et qu'on le craigne, et son orgueil se satisfait lorsque notre esprit s'abat devant lui.
II. II est temps de finir ce second livre et de faire remarquer, par les choses que Ton a dites dans ce livre et dans le précédent, que toutes les pensées qu'a Tâme par le corps, ou par dépendance du corps, sont toutes pour le corps ; qu'elles sont toutes fausses ou obscures ; qu'elles ne servent qu'à nous unir aux biens sensibles et à tout ce qui peut nous les procurer; et que cette union nous engage dans des erreurs infinies et dans de très-grandes misères, quoique nous ne sentions pas toujours ces misères, de même que nous ne connaissons pas les erreurs qui les ont causées. Voici l'exemple le plus remarquable.
L'union que nous avons eue avec nos mères dans leur sein, laquelle est la plus étroite que nous puissions avoir avec les hommes, nous a causé les* plus grands maux, savoir, le péché et la concupiscence, qui sont L'origine de toutes nos misères. Il fallait néanmoifls, pour la conformation de notre corps, que cette union fdt aussi étroite qu'elle a été.
A cette union qui ^ été rompue par notre naissance une autre a succédé, par laquelle les enfants tiennent à leurs parents et à leurs nourrices. Cette seconde union n'a pas été si étroite que la première ; aussi no^^ a-t-elle fait moins de mal ; elle nous a seulement portés à croire et à vouloir imiter nos parents et nos tvo^^' rices en toutes choses. Il est visible que celte sea^ode union nous était encore nécessaire, non, conam© Içi pr^' mière, pour la conformation de notre corps, mais jpo^^ sa conservation, pour connaître toutes les choses ^aiJ
338 Rl!:CH£RCnE DS LA VÉRITÉ.
coup de mal, quoiqu'elle ne soit pas si étroite, parce qu'elle est moins nécessaire à la conservation de notre corps ; car c'est à cause de cette union que nous vivons d'opinions, que nous estimons et que nous aimons tout ce qu'on aime et ce qu'on estime dans le monde, malgré les remords de notre conscience et les véritables idées que nous avons des choses. Je ne parle pas ici de l'union que nous avons avec l'esprit des autres hommes, car on peut dire que nous en recevons quelque instruction; je parle seulement de l'union sensible, qui est entre notre imagination et l'air et la manière de ceux qui nous parlent. Voilà comment toutes les pensées que nous avons, par dépendance du corps, sont toutes fausses et d'autant plus dangereuses pour notre âme qu'elles sont plus utiles à notre corps.
[ Ainsi tâchons de nous délivrer peu à peu des illusions de nos sen», des visions de notre imagination, et de impression que l'imagination des autres hommes fait
! sur notre esprit. Rejetons avec soin toutes les idées confuses que nous avons par la dépendance où nous sommes de notre corps, et n'admettons que les idées claires et évidentes que l'esprit reçoit par l'union qu'il a nécessairement avec le Verbe, ou la sagesse et la vérité éternelle, comme nous expliquerons dans le livre suivant, qui est de l'entendement ou de l'esprit pur.