‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 147 sur 415 · LITRE TROISIÈME. S · texte numérisé non relu

LITRE TROISIÈME. S

Cependant, la plupart de ceux qui se mettent à l'étude n'y font point tant de façon ; ils ne font point essai de leurs forces; ils ne consultent point avec eux-mêmes jusqu'où peut aller la portée de leur esprit. C'est une secrète vanité et un désir déréglé de savoir et non pas la raison qui règle leurs études. Ils entreprennent sans la consulter de pénétrer les vérités les plus cachées et les plus impénétrables, et de résoudre des questions qui dépendent d'un si grand nombre de rapports que l'esprit le plus vif et le plus pénétrant ne pourrait en découvrir la vérité avec une entière certitude qu'après plusieurs siècles et un nombre presque infini d'expériences.

Il y a dans la médecine et dans la morale un trèsgrand nombre de questions de cette nature. Toutes les sciences qui regardent le détail des corps et de leurs qualités particulières, comme des animaux, des plantes des métaux et de leurs qualités propres, sont de ces sciences qui ne peuvent jamais être assez évidentes ni assez certaines, principalementsi on ne les cultive d'une autre manière qu'on a fait et si on ne commence par les sciences les plus simples et les moins composées dont elles dépendent. Mais les personnes d'étude ne veulent passe donner la peine de philosopher par ordre; ils ne conviennent point de la certitude des principes de physique ; ils ne connaissent point la nature des corps en général ni de leurs qualités; ils en tombent d'accord eux-mêmes. Cependant ils s'imaginent pouvoir rendre raison pourquoi, par exemple, les cheveux des vieillards blanchissent et que leurs dents deviennent noires, et de semblables questions qui dépendent de tant de causes qu'il n'est pas possible d'en donner jamais de raison assurée; car il est nécessaire pour cela de savoir auvrai en quoi consiste la blancheur des cheveux en particulier, les humeurs dont ils sont nourris,

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les filtres qui sont dans le corps pour laisser pdbser ces humeurs, la conformation de la racine des cheveux ou de la peau où elles passent, et la différence de toutes ceschoses dans un jeune homme et dans un vieillard, ce qui est absolument impossible ou du moins très-difûcile à connaître.

II. Aristote, par exemple, a prétendu ne pas ignorer la cause de cette blancheur qui arrive aux cheveux des vieillards; il en a donné plusieurs raisons en différents endroits de ses livres. Mais parce que c'est le génie de la nature, il n'en est pas demeuré là ; il a pénétré bien plus avant. Il a encore découvert que la cause qui rendait blancs les cheveux des vieillards était celle-là môme qui faisait que quelques personnes et quelques chevaux ont un œil bleu et l'autre d'une autre couleur. Voici ses paroles : ^ErepoYXauxoi Bi [AaXtorx Y^vovTat xal ot dtvôpw- -jtoi xal 01 lîticot oià: rJiv auTÎjv aÎTtav, ^vicep h ftèv avôpWTCoç tco- XiouTai [Aovov ^. Cela est assez surprenant, mais il n'y a rien de caché à ce grand homme, et il rend raison d'un si grand nombre de choses dans presque tous ses ouvrages de physique que les plus éclairés de ces tempsci croient impénétrables, que c'est avec raison qu'on dit de lui qu'il nous a été donné de Dieu afin que nous n'ignorassions rien de ce qui peutêtre connu. Aristoielà doctnna est summa teritas, quoniam ejus intelkctus fuit finis humani intellectus. Quare bene dicùur de illo qtiod ipse fuit creatxis et d^xtus nobis divina providentia, ut non ignoremus possibiiia scitn, Averroès devait même dire que la divine providence nous avait donné Aristote pour nous apprendre ce qu'il n'est pas possible desavoir. Car il est vrai que ce philosophe ne nous apprend pas seulement les choses que l'on peut savoir; mais puisqu'il le faut croire sur sa parole, sa doctrine étant la

* Lib. V, De gêner, anim.t c. i.

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souveraine vérité, summa yeritas, il nous apprend même les choses qu'il est impossible de savoir*

Certainement il faut avoir bien de la foi pour croire ainsi Arislote lorsqu'il ne nous donne que des raisons de logique et qu'il n'explique les effets de la nature que parles notions confuses des sens; principalement lorsqu'il décide hardiment sur des questions qu'on ne voit pas qu'il soit possible aux hommes de pouvoir jamais résoudre. Aussi Arislote prend-il un soin particulier tl'avertir qu'il faut le croire sur sa parole ; car c'est un axiome incontestable à cet auteur qu'il faut que le distîiple croie, 3eî TuiaTcuetv tov {jiavOavovTa.

Il est vrai que les disciples sont obligés quelquefois de croire leur maître, mais leur foi ne doit s'étendre qu'aux expériences et aux faits ; car s'ils veulent devenir véritablement philosophes, ils doivent examiner les raisons de leurs maîtres et ne les recevoir qu'après qu'ils en ont reconnu l'évidence par leur propre lumière. Mais, pour être philosophe péripapéticien, il est seulement nécessaire de croire et de retenir, et il faut apporter la même disposition d'esprit à la lecture de cette philosophie qu'à la lecture de quelque histoire ; car si on prend la liberté de faire usage de son esprit et de sa raison, il ne faut pas espérer de devenir grand philosophe ; 8et yâip irtaTeueiv tov {iiavOavovTa.

Mais la raison pour laquelle Aristote et un très-grand nombre d'autres philosophes ont prétendu savoir ce t}ui ne se peut jamais savoir, c'est qu'ils n'ont pas bien connu la différence qu'il y a entre savoir et savoir, -entre avoir une connaissance certaine et évidente et n'en avoir qu'une vraisemblable; et la raison pourquoi ils n'ont pas bien fait ce discernement, c'est que les sujets auxquels ils se sont appliqués ayant toujours eu plus d'étendue que leur esprit, ils n'en ont ordinairement vu que quelques parties sans pouvoir les ero*

brasser tx>ules ensemble, ce qui suffit biea pour découvrir plusieurs vraisemblances, mais non pas pour découvrir la vérité avec évidence. Outre que ne cherchant la science que par vanité, et les vraisemblances étant plus propres pour gagner Testime des hommes que la vérité même, à cause qu'elles sont plus proportionnées à la portée ordinaire des esprits, ils ont négligé de chercher les moyens nécessaires pour augmenter la capacité de Tesprit et lui donner plus d'étendue qu'il n'en a, de sorte qu'ils n'ont pu pénétrer le fond des vérités un peu cachées.

III-IY. Les seuls géomètres ont bien reconnu le peu d'étendue de l'esprit ; du moins se sont-ils conduits dans leurs études d'une manière qui marque qu'ils la connaissent parfaitement, surtout ceux qui se sont servis de l'algèbre et de l'analyse que Yiète et Descartes ont renouvelée et perfectionnée en ce siècle. Cela paraît en ce que ces personnes ne se sont point avisées de résoudre des difficultés fort composées qu'après avoir connu très-clairement les plus simples dont elles dépendent: ils ne se sont appliqués à la considération des lignes courbes comme des sections coniques qu'après qu'ils ont bien possédé la géométrie ordinaire» Mais ce qui est de particulier aux analystes, c'est que,, voyant que leur esprit ne pouvait pas être en même temps appliqué à plusieurs figures, et qu'il ne pouvait pas même imaginer des solides qui eussent plus de trois dimensions^ quoiqu'il soit souvent nécessaire d'en concevoir qui en aient davantage, ils se sont servis des lettres ordinaires qui nous sont fort familières afin d'exprimer et d'abréger leurs idées. Ainsi l'esprit n'étant point embarrassé ni occupé dans la représentation qu'il serait obligé de se faire de plusieurs figures et d'un nombre infini de lignes, il peut apercevoir tout d'une vue ce qu'il ne lui serait pas possible de voirautre-

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