IH
est pas de même des biens, et nous n'en connaissons aucun sans quelque raison de douter que nous le devions aimer. Nos passions et les inclinations que nous avons, naturellement pour les plaisirs sensibles sont des raisons confuses^ mais très-fortes à cause de la corruption de notre nature, lesquelles nous rendent froids et indifférents dans Tamour môme de Dieu ; et ainsi nous sentons manifestement notre indifférence, .et nous sommes intérieurement convaincus que nous faisons usage de noire liberté quand nous aimons Dieu. Mais nous n'apercevons pas dé même que nous fassions usage de notre liberté quand nous consentons à la vérité; principalement lorsqu'elle nous parait entièrement évidente; et cela nous fait croire que le consentement à la vérité n'est pas volontaire. Comme s'il fallait que nos actions fussent indifférentes pour être volontaires, et comme si les bienheureux n'aimaient pas Dieu très-volonlairement sans en être détournés par quoi que ce soit, de même que nous consentons à cette proposition évidente que deux fois 2 sont 4, sans être détournés de la croire par quelque apparence de raison contraire.
Mais afm que l'on reconnaisse distinctement la différence qu'il y a entre le consentement de la volonté à la vérité et son consenleménl à la bonté, il faut savoir la différence qui se trouve entre la vérité et la bonté prise dans le sens ordinaire et par rapport à nous. Celte différence consiste en ce que la bonté nous regarde et nous touche, et que la vérité ne nous touche pas; car la vérité ne consiste que dans le rapport que deux ou plusieurs choses ont entre elies^ mais la bonté consiste dans le rapport de convenance que les choses ont avec nous '. Ce qui fait qu'il n'y a
t Les géomètres n'aiment pas la vérité, mais la connaissance de la vérité, quoiqu'on le dise autrement.
LTVRB PRBMIBB* 15
qa'une seule action de la volonté aun^egard de la vérité, qui est son acquiescement ou son consentement à la représentation du rapport qui est entre les choses, et qu'il y en a deux au regard de la bonté, qui sont son acquiescement ou son consentement au rapport de convenance de la chose avec nous, et son atnour ou son mouvement vers cette chose, lesquelles actions sont bien différentes, quoiqu'on les confonde ordinairement. Car il y a bien de la différence entre acquiescer simplement et se porter par amour à ce que l'esprit représente, puisqu'on acquiesce souvent à des choses que l'on voudrait bien qui ne fussent pas et que Ton fuit.
Or, si on considère bien ces choses, on reconnaîtra visiblement que c'est toujours la volonté qui acquiesce, non pas aux choses si elles ne lui sont agréables, mais à la représentation des choses; et que la raison pour laquelle la volonté acquiesce toujours à la représentation des choses qui sont dans la dernière évidence est, comme nous l'avons déjà dit, qu'il n'y a plus dans ces choses aucun rapport qu'il ait fallu considérer que l'entendement ne l'ait aperçu. De sorte qu'il est comme nécessaire que la volonté cesse de s'agiter et de se fatiguer inutilement, et qu'elle acquiesce avec une pleine assurance qu'elle ne s'est pas trompée, puisqu'il n'y a plus rien vers quoi elle puisse tourner son entendement.
Il faut principalement remarquer que dans l'état oh nous sommes, nous ne connaissons les choses qu'imparfaitement, et que, par conséquent, il est absolument nécessaire que nous ayons cette liberté d'indifférence par laquelle nous pouvons nous empêcher de consentir.
Pour ea reconnaître la nécessité, il faut considérer que nous sommes portés par nos inclinations naturelles
vers la vérité eUvers la bonté ; de sorte que la volonté ne se portant qu'aux choses dont Tesprit a quelque connaissance, il faut qu'elle se porte à ce qui a l'apparence de la vérité et de la bonté. Mais parce que tout ce qui a l'apparence de la vérité et de la bonté, n'est pas tpujours tel qu'il parait^ il est visible que si la volonté n'était pas libre, et si elle se portait infailliblement et nécessairement à tout ce qui a ces apparences de bonté et de vérité, elle se tromperait presque toujours. D'où on pourrait conclure que l'auteur de son être serait aussi l'auteur de ses égarements et de ses erreurs.
m. La liberté, nous est donc donnée de Dieu afin que nous nous empêchions de tomber dans l'erreur, et dans tous les maux qui suivent de nos erreurs, en ne nous reposant jamais pleinement dans les vraisemblances, mais seulement dans la vérité, c'est-à-dire en ne cessant jamais d'appliquer l'esprit, et de lui commander qu'il examine jusqu'à ce qu'il ait éclairci, et développé tout ce qu'il a à examiner. Car la vérité ne se trouve presque jamais qu'avec l'évidence, et l'évidence ne consiste que dans la vue claire et distincte de toutes les parties, et de tous les rapports de l'objet, qui sont nécessaires pour porter un jugement assuré.
L'usage donc que nous devons faire de notre liberté, c'est de nous en servir autant que nous le pouvons; c'està-dire de ne consentir jamais à quoi que ce soit, jusqu'à ce que nous y soyons comme forcés par des reproches intérieurs de notre raison.
C'est se faire esclave contre la volonté de Dieu que de se soumettre aux fausses apparences de la vérité ; mais c'est obéir à la voix de la vérité éternelle, qui nous parie intérieurement, que de nous soumettre de bonne foi à ces reproches secrets de notre raison qui accompagnent le refus que l'on fait de se rendre à Té-