LIVRE TROISliHE
les personnes de piété y demeurent fermes, parce qu'ils ne s'appuient que sur des fondements immobiles qui ne dépendent pas d'une chose aussi inconstante qu'est la circulation des humeurs et du sang.
Yoici donc pourquoi le commun des hommes juge que les personnes de piété sont opiniâtres aussi hien <{ue les personnes vicieuses. C'est que les gens de bien sont passionnés poar la vérité et pour la vertu, comme les méchants le sont pour le vice et pour le mensonge. Les uns et les autres parlent presque de la même manière pour soutenir leurs sentiments ; ils sont semblables en cela quoiqu'ils diffèrent dans le fond. En voilà assez afin que le monde, qui ne pénètre pas la diflérence des raisons, juge qu'ils sont semblables en tout à cause qu'ils sont semblables en la manière dont tout le monde est capable de juger.
Les dévots ne sont donc pas opiniâtres, ils sont seulement fermes comme ils le doivent être, et les vicieux et les libertins sont toujours opiniâtres, quand ils ne demeureraient qu'une heure dans leur sentiment : parce qu'on est seulement opiniâtre lorsqu'on défend une fausse opinion^ quand môme on ne la défendrait que peu de temps.
Il en est de même de certains philosophes, qui ont iioulenu des opinions chimériques dont ils reviennent. Ils veulent que les autres qui défendent des vérités constantes et dont ils voient la certitude avec évidence les quittent comme de simples opinions ainsi qu'ils ont fait de celles dont ils s'étaienl entêtés mal à propos. Et parce qu'il n'est pas iacile d'avoir de la déférence pour eux au préjudice de la vérité, et que l'amour qu'on a naturellement pour elle porte à la défendre avec ardeur, ils jugent que Ton est opiniâtre.
Ces personnes avaient tort de défendre avec obstination leurs chimères, mais les autres ont raison de
soutenir la vérité avec forcje et fermeté d'esprit. La ma nière des uns et des autres est la môme, mais les sentiments sont différents; et c'est celte différence de sentiments qui fait que les uns sont fermes et que les autres étaient des opiniâtres.