‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 20 sur 415 · LIVRE TREHIER. %Z · texte numérisé non relu

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qu'on D*attend point d'être instruit par les hommes. 11 faut interroger celui qui éclaire le monde afin qu'il nous éclaire avec le reste du monde; et s'il ne nous éclaire pas après que nous l'aurons interrogé, ce sera sans doute que nous l'aurons mal interrogé.

Soit donc qu'on lise Aristote, soit qu'on lise Descartes, il ne faut croire d'abord ni Aristote ni Descartes : mais il faut seulement méditer comme ils ont fait ou comme ils ont dû faire, avec toute l'attention dont on est capable, et ensuite obéir à la voix de notre maître commun, et nous soumettre de bonne foi à la conviction intérieure, et à ces mouvements que l'on sent en méditant.

C'est après cela qu'il est permis de former un jugement pour ou contre les auteurs. Mais c'est après avoir ainsi digéré les principes de la philosophie de Descartes et d' Aristote, qu'on rejette l'un et qu'on approuve l'autre ; que Ton peut même assurer du dernier qu'on n'expliquera jamais aucun phénomène de la nature, par les principes qui lui sont particuliers, comme ils n'y ont encore de rien servi depuis deux mille ans, quoique sa philosophie aitété l'élude des plus habiles gens dans presque toutes les parties du monde ; et qu'au contraire, on peut dire hardiment de l'autre, qu'il a pénétré ce qui paraissait le plus caché aux yeux des hommes, et qu'il leur a montré un chemin très-sûr pour découvrir toutes les vérités qu'un entendement limité peut comprendre.

Mais, sans nous arrêter au sentiment qu'on peut avoir de ces deux philosophes et de tous les autres, regardons-les toujours comme des hommes, et que les sectateurs d'Aristote ne trouvent pas à redire, si, après avoir marché pendant tant de siècles dans les ténèbres, sans se trouver plus avancé qu'on était auparavant, on veut enfin voir clair à ce qu'on fait, et si,

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après s'être laissé mener comme des aveugles, on se souvient que Ton a des yeux avec lesquels on veut essayer de se conduire.

Soyons donc pleinement convaincus que cette règle : qu*t7 ne faut jamais donner un consentement entier qu*aux choses qu'on voit avec évidence y est la plus nécessaire de toutes les règles dans la recherche de la vérité; et n'admettons dans notre esprit pour vrai que ce qui nous parait dans l'évidence qu'elle demande. Il faut que nous en soyons persuadés pour nous défaire de nos préjugés; et il est absolument nécessaire que nous soyons entièrement délivrés de nos préjugés pour entrer dans la connaissance de la vérité ; parce qu'il faut absolument que l'esprit soit purifié avant que d'être éclairé : Sapientia prima stuîtitia caruisse,

II. Mais avant que de finir ce chapitre, il faut remarquer trois choses. La première est que je ne parle point ici des choses de la foi que l'évidence n'accompagne pas, comme les sciences naturelles, dont il semble que la raison est que nous ne pouvons apercevoir les choses que par les idées que nous en avons. Or Dieu ne nous a donné des idées que selon les besoins que nous en avions pour nous conduire dans Tordre naturel des choses, selon lequel il nous a créés. De sorte que les mystères de la foi étant d'un ordre surnaturel, il ne faut pas s'étonner si nous n'en avons pas l'évidence, puisque nous n'en avons pas même d'idées : parce que nos âmes sont créées en vertu du décret général, par lequel nous avons toutes les notions qui nous sont nécessaires, et les mystères de la foi n'ont ^té établis nue nar l'ordre de la ffrâce ani. selon

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Il faut donc distinguer les mystères de la foi des choses de la nature. Il faut se soumettre également à la foi et à l'évidence; mais dans les choses de la foi il ne faut point chercher d'évidence, comme dans celles de la nature il ne faut point s'arrêter à la foi, c'est-àdire à l'autorité des philosophes. En un mot, pour être fidèle, il faut croire aveuglément, mais pour être philosophe il faut voir évidemment.

On ne laisse pas dé tomber d'accord qu'il y a encore des vérités outre celles de la foi, dont on aurait tort de demanderdesdémonstrations incontestables, comme sont celles qui regardent des faits d'bisloire, et d'autres choses qui dépendent de la volonté des hommes. Car il y a deux sortes de vérités, les unes sont nécessaires et les autres contingentes. J'appelle vérités nécessaires celles qui sont immuables par leur nature et celles qui ont été arrêtées par la volonté de Dieu, lacpielle n'est point sujette aux changements. Toutes les autres sont des vérités contingentes. Les mathémati-' ques, la métaphysique, et même une grande partie de' la physique et de la morale contiennent des vérités nécessaires. L'histoire, la grammaire, le droit particulier ou les coutumes, et plusieurs autres qui dépendent de la volonté changeante des hommes, ne contiennent que des vérités contingentes.

On demande donc qu'on observe exactement la règle que l'on vient d'établir dans la recherche des vérités nécessaires, dont la connaissance peut être appelée science, et l'on doit se contenter de la plus grande vraisemblance dans l'histoire qui comprend les choses contingentes. Car on peut généralement appeler du nom d'histoire la connaissance des langues, des cou-

La seconde chose qu'il faut remarquer, est que dans la morale, la politique, la médecine et dans toutes les sciences qui sont de pratique, on est obligé de se contenter de la vraisemblance, non pour toujours, mais pour un temps; lîon parce qu'elle satisfait l'esprit, mais parce que le besoin presse, et que si l'on attendait, pour agir, qu'on se fût entièrement assuré du succès, souvent l'occasion se perdrait. Mais, quoiqu'il arrive qu'il taille agir, l'on doit, en agissant, douter du succès des choses que l'on exécute, et il faut tâcher de faire de tels progrès dans ces sciences, qu'on puisse dans les occasions agir avec plus de certitude; car ce devrait être là la On ordinaire de l'étude et de l'emploi de tous les hommes qui font usage de leur esprit.

La troi:>ième chose enfin, c'est qu'il ne faut pas mépriser absolument les vraisemblances, parce qu'il arrive ordinairement que plusieurs, jointes ensemble, ont autant de force pour convaincre que des démons- . trations très-évidentes. Il s'en trouve une infinité d'exemples dans la physique et dans ia morale, de sorte qu'il est souvent à propos d'en amasser un nombre suffisant sur les matières qu'on ne peut démontrer autrement, afin de pouvoir trouver la vérité qu'il serait impossible de découvrir d'une autre manière.

Il faut que j'avoue encore ici que la loi que j'impose est bien rigoureuse, qu'une infinité de gens aimeront mieux ne raisonner jamais que de raisonner à ces conditions; qu'on ne courra pas si vite avec des circonspections si incommodes. Mais il faut aussi que l'on m'accorde qu'on marchera avec sûreté en la suivant ; que jusqu'à présent, pour avoir couru trop vite, on a été obligé de retourner sur ses pas ; et même un grand nombre de personnes conviendront avec moi, que puisque M. Descartes a découvert en trente années plus de vérités que tous les autres philosophes, à cause qu'il

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