LIVRE QUATHIEMË
ordinaires, ou qai tiennent qaelque chose de Tinfini, la volonté souffre pour quelque temps qu'il les examine avec attention, parce qu'elle espère y trouver ce qu'elle cherche, et que ce qui parait infini porte le caractère de son vrai bien; mais, avec le temps, elle s'en dégoûte aussi bien que desautres. Elle estdonc toujoursinquiète, parce qu'elle est portée à chercher ce qu'elle ne peut jamais trouver et ce qu'elle espère toujours de trouver; et elle aime le grand, l'extraordinaire et ce qui tient de l'infini, parce que, n'ayant pas trouvé son vrai bien dans les choses communes et familières, elle s'imagine le trouver dans celles qui ne lui sont point connues. Nous ferons voir, dans ce chapitre^ que l'inquiétude de notre volonté est une des principales causes de l'ignorance où nous sommes et des erreurs où nous tombons sur une infinité de sujets; et, dans les deux suivants, nous expliquerons ce que produit en nous l'inclination que nous avons pour tout ce qui a quelque chose de grand et d'extraordinaire.
II. Il est assez évident par les choses que l'on a dites, premièrement, que la volonté n'applique guère l'entendement qu'à des objets qui ont quelque rapport avec nous, et qu'elle néglige fort les autres; car, souhaitant toujours la félicité avec ardeur et par l'impression de la nature, elle ne tourne l'entendement que vers les choses qui nous paraissent utiles et qui nous causent quel- * que plaisir.
Secondement, que la volonté ne permet pas que l'entendement s'occupe longtemps à des choses môme qui lui donnent quelque plaisir, parce que, comme on vient de dire, toutes les choses créées peuvent bien nous plaire pour quelque temps, mais nous nous en dégoûtons bientôt après, et alors notre esprit s'en détourne et cherche ailleurs de quoi se satisfaire.
Troisièmement, que la volonté est excitée à faire
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ainsi courir l'esprit d'objet en objet, parce qu'il n'esl jamais sans lui représenter confusément, et comme de loin, celui qui contient en soi tous les êtres, comme nous l'avons dit dans le troisième livre. Car la volonté voulant, pour ainsi dire, approcher davantage de soi son vrai bien pour en être touchée et pour en recevoir le mouvement qui l'anime, elle excite l'entendement à se le représenter par quelque endroit. Mais alors ce n'est plus l'être général et universel, ce n'est plus l'être infiniment parfait que l'esprit aperçoit; c'est quelque chose de borné et d'imparfait, qui ne pouvant arrêter le mouvement de la volonté ni lui plaire longtemps, elle l'abandonne pour courir après quelque autre objet.
Cependant l'attention et l'application de l'esprit étant absolument nécessaire pour découvrir les vérités un peu cachées, il est manifeste que le commun des hommes doit être dans une ignorance très-grossière à l'égard môme des choses qui ont quelque rapport à eux, et qu'ils sont dans un aveuglement inconcevable à l'égard de toutes les vérités abstraites et qui n'ont point de rapport sensible avec eux. Mais il faut tâcher de faire sentir ces choses par des exemples.
III. Il n'y a point de science qui ait tant de rapport à nous que la morale; c'est elle qui nous apprend tous nos devoirs à l'égard de Dieu, de notre prince, de nos parents, de nos amis, et généralement de tout ce qui nous environne. Elle nous enseigne môme le chemin • qu'il faut suivre pour devenir éternellement heureux; et tous les hommes sont dans une obligation essentielle, ou plutôt dans une nécessité indispensable de s'y appliquer uniquement. Cependant il y a six mille ans qu'il y a des hommes, et cette science est encore fort imparfaite.
Cette partie de la morale qui regarde ce que l'on doit à Dieu, et qui sans doute est la principale, puisqu'elle
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a rapport à Téternité, n*a presque poinl été connue des plus savants, et l'on trouve encore à présent des personnes d'esprit qui n'en ont aucune connaissance. Cependant c'est la partie de la morale la plus facile ; car, premièrement, quelle difficulté y a-t-il à reconnaître qu'il y a un Dieu? Tout ce que Dieu a fait le prouve; tout ce que les hommes et les bêtes font le prouve ; tout ce que nous pensons, tout ce que nous voyons, tout ce que nous sentons le prouve ; en un mot, il n'y a rien qui ne prouve l'existence de Dieu ou qui ne la puisse prouver à des esprits attentifs et qui s'appliquent sérieusement à rechercher l'auleur de toutes choses.
En second lieu, il est évident qu'il faut suivre les ordres de Dieu pour être heureux; car, étant puissant et juste, on ne peut lui désobéir sans être puni, ni lui obéir sans être récompensé. Mais que demande-t-il de nous? Que nous l'aimions, que notre esprit soit occupé de lui, que notre cœur soit tourné vers lui. Car pourquoi at-il créé les esprits? Certainement il ne peut rien faire que pour lui : il ne nous a donc faits que pour lui, et nous sommes indispensablement obligés à ne point détourner ailleurs l'impression d'amour qu'il conserve sans cesse en nous afin que nous l'aimions sans cesse.
Ces vérités ne sont pas fort difficiles à découvrir pour peu que l'on s'y applique. Cependant ce seul principe de morale : que, pour être vertueux et heureux, il est absolument nécessaire d'aimer Dieu sur toutes choses et en toutes choses, est le fondement de toute la morale chrétienne. Une faut pas aussi s'appliquer extrêmement pour en tirer toutes les conséquences dont nous avons besoin, pour établir les règles générales de notre conduite, quoiqu'il y ait très-peu de personnes qui les tirent, et que l'on dispute encore tous les jours sur des questions de morale qui sont des suites immédiates et nécessaires d'un principe aussi évident qu'est celui-là.
\i RECHERCHE DE LA YÉUITÉ.
Les géomètres font toujours quelques nouvelles découvertes dans leur science ; ou, s'ils ne la perfectionnent pas beaucoup, c'est qu'ils ont déjà tiré de leurs principe^ les conséquences les plus utiles et les plus né*cessaires. Mais la plupart des hommes semblent incapables de rien conclure du premier principe de la morale : toutes leurs idées s'évanouissent et se dissipent lorsqu'ils veulent seulement y penser, parce qu'ils ne le veulent pas comme il faut ; et ils ne le veulent pas parce qu'ils ne le goûtent pas ou parce qu'ils s'en dégoûtent trop tôt après qu'ils l'ont goûté. Ce principe est abstrait, métaphysique^ purement intelligible : il ne se sent pas^ il ne s'imagine pas. Il ne parait donc pas solide à des yeux charnels ou à des esprits qui ne voient que par les yeux. 11 ne se trouve rien dans la considération sèche et abstraite de ce principe qui puisse faire cesser l'inquiétude de leur volonté et qui puisse fixer la vue de leur esprit pour le considérer avec quelque attention. Quelle espérance donc qu'ils le voient bien, qu'ils le comprennent bien et qu'ils en concluent directement ce qu'ils en doivent conclure.
Si les hommes ne comprenaient qu'imparfaitement cette proposition de géométrie : que les côtés des triangles semblables sont proportionnels entre eux» certainement ils ne seraient pas de grands géomètres. Mais si, outre celte vue confuse et imparfaite de celte proposition fondamentale de géométrie, ils avaient encore quelque intérêt que les côtes des triangles semblables ne fussent pas proportionnels, et que la fausse géométrie fût aussi commode pour leurs inclinations perverses que la fausse morale, ils pourraient bien faire des paralogismes aussi absurdes en géométrie qu'en matière de morale, parce que leurs erreurs leur seraient agréables, et que la vérité ne ferait que les embarrasser^ que les étourdir et que les fâcher.
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Il ne faut donc pas s*étonner de l'aveuglement des hommes qui vivaient dans les siècles passés, pendant lesquels Tidolàtrie régnait dans le monde, ou de ceux qui vivent maintenant, et qui ne sont point encore éclairés par la lumière de l'Évangile. Il fallait que la sagesse éternelle se rendit enfin sensible pour instruire des hommes qui n'interrogent que leurs sens. Il y avait quatre mille ans que la vérité parlait à leur esprit; mais, ne rentrant point dans eux-mêmes, ils ne l'entendaient pas : il fallait qu'elle parlât à leurs oreilles. La lumière qui éclaire tous les hommes luisait dans leurs ténèbres sans les dissiper, ils ne pouvaient même la regarder; il fallait que la lumière intelligible se voilât et se rendit visible; il fallait que le Verbe se fît chair, et que la sagesse cachée et inaccessible aux hommes charnels les instruisit d'une manière charnelle, camaliter, dit saint Bernard ^. La plupart des hommes, et principalement les pauvres, qui sont le plus digne objet de la miséricorde et de la providence du Créateur, ceux qui sont obligés de travailler pour gagner leur vie, sont extrêmement grossiers et stupides : ils n'entendent* que parce qu'ils ont des oreilles, et ils ne voient que parce qu'ils ont des yeux. Ils sont incapables de rentrer en euX'* mêmes par quelque effort d'esprit, pour y interroger la vérité dans le silence de leurs sens et de leurs passions. Us ne peuvent s'appliquer à la vérité, parce qu'ils ne peuvent la goûter; et souvent ils ne s'avisent pas tnèmc
moins la vanité, et que Ton est toujours dans l'espérance d'y rencontrer le vrai bien que l'on désire.
Ainsi, quoique les conseils que Jésus-Christ, comme homme, comme auteur de notre foi, nous donne dans l'Évangile, soient beaucoup plus proportionnés à la faiblesse de notre esprit que ceux que le même Jésus-Christ, comme sagesse éternelle, comme vérité intérieure, comme lumière intelligible, nous inspire dans le plus secretdenolre raison; quoique Jésus-Christ rende ces conseils agréables par sa grâce, sensibles par son exemple, convaincants par ses miracles, les hommes sont si stupides et si incapables de réflexion, môme sur les choses qu'il leur est de la dernière conséquence de bien savoir, qu'ils n'y pensent presque jamais comme ils le doivent. Peu de gens voient la beauté de TÉvangile ; peu de gens conçoivent la solidité et la nécessité des conseils de Jésus-Christ; peu les méditent, peu s'en nourrissent et s'en fortifient, l'agitation continuelle de la volonté qui cherche le goût du bien ne permettant pas que l'on s'arrête à des vérités qui semblent l'en priver. Voici une autre preuve de ce que je dis.
IV. Les impies doivent sans doute se mettre fort en peine de savoir si leur âme est mortelle, comme ils le pensent, ou si elle est immortelle, comme la foi et la raison nous l'apprennent. C'est là une chose de la dernière conséquence pour eux, il y va de leur éternité, et le repos même de leur esprit en dépend. D'où vient donc qu'ils ne le savent pas, ou qu'ils demeurent dans le doute, si ce n'est qu'ils ne sont pas capables d'une attention un peu sérieuse, et que leur volonté inquiète et corrompue ne permet pas à leur esprit de regarder ûxementles raisons, qui sont contraires aux sentiments qu'ils voudraient être véritables? Car enfin est-ce une chose si difficile à reconnaître que la diff'érence qu'il y a entre l'âme et le corps, entre ce qui pense et ce qui