LIVRE QUATRIÈME. gY
que nous savons d'ailleurs que l'esprit de rhomme n'en saurait découvrir la vérité. La plupart des questions que l'on traite dans la morale et principalement dans la physique sont de cette nature, et nous devons, par cette raison, nous défier beaucoup des livres que Ton compose tous les jours sur ces matières très-obsciires et très-embarrassées. Car, quoique absolument parlant, les questions qu'ils contiennent se puissent résoudre, cependant il y a encore si peu de vérités découvertes et il y en a tant d'autres à savoir avant que de venir à celles dont traitent ces livres, qu'on peut ne les pas lire sans se hasarder de perdre beaucoup.
Cependant ce n'est pas ainsi que les hommes se conduisent, ils font tout le contraire. Ils n'examinent point si ce qu'on leur dit est possible. Il n'y a qu'à leur pro* mettre des choses extraordinaires, comme la réparation de la chaleur naturelle, de Y humide radical^ des esprits vitaux^ ou d'autres choses qu'ils n'entendent point, pour exciter leur vaine curiosité et pour les préoccuper. Il suffit pour les éblouir et pour les gagner de leur proposer des paradoxes; de se servir de paroles obscures, de termes d'influences, de l'autorité de quelques auteurs inconnus, ou bien de faire quelque expérience fort sensible et fort extraordinaire, quoiqu'elle n'ait même aucun rapport à ce qu'on avance, car il suffit de les étourdir pour les convaincre.
Si un médecin, un chirurgien, un empirique citent des passages grecs et latins et se servent de termes nouveaux et extraordinaires pour ceux qui les écoutent, ce sont de grands hommes. On leur donne droit de vie et de mort ; on les croit comme des oracles ; ils s'imaginent eux-mêmes qu'ils sont bien au-dessus du commun des hommes et qu'ils pénètrent le fond des choses ; et si l'on est assez indiscret pour témoigner qu'on ne prend pas pour raison cinq ou six mois qui ne signifient et qui
commun et que l'on nie les premiers principes. En effet, les premiers principes de ces gens-là sont cinq ou six mots latins d'un auteur, ou bien quelque passage grec s'ils sont plus habiles.
Il est môme nécessaire que les savants médecins parlent quelquefois une langue qae leurs malades n'en* tendent pas, pour acquérir quelque réputation et pour se faire obéir.
Un médecin qui ne sait que du latin peut bien être estimé au village, parce que du latin c'est du grec et de l'arabe pour les paysans. Mais si un médecin ne sait au moins lire le grec, pour apprendre quelque aphorisme d'Hippocrate, il ne faut pas qu'il s'attende de passer pour savant homme dans l'esprit des gens de ville qui savent ordinairement du latin. Ainsi les médecins, même les plus savants, connaissant cette fantaisie des hommes, se trouvent obligés de parler comme les affronteurset les ignorants, et l'on ne doit pas toujours fuger de leur capacité et de leur bon sens par les choses qu'ils peuvent dire dans leurs visites. S'ils parlent grec quelquefois, c'est pour charmer le malade et non pas la maladie, car ils savent bien qu'un passage grec n'a jamais guéri personne.