‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 232 sur 415 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

fausses études, c'est qu'ils ont attaché Tidée de savant à des connaissances vaines et infructueuses, au lieu de ne l'attacher qu'aux sciences solides et nécessaires. Car quand un homme se met en tète de devenir savant, et que l'esprit de polymathie commence à l'agiler, il n'examine guère quelles sont les sciences qui lui sont les plus nécessaires, soit pour se conduire en honnête homme, soit pour perfectionner sa raison; il regarde seulement ceux qui passent pour savants dans le monde et ce qu'il y a en eux qui les rend considérables. Toutes les sciences les plus solides et les plus nécessaires étant assez communes, elles ne font point admirer ni respecter ceux qui les possèdent; car on regarde sans attention et sans émotion les choses communes, quelque belles et admirables qu'elles soient en elles-mêmes. Ceux qui veulent devenir savants ne s'arrêtent donc guère aux sciences nécessaires à la conduite de la vie et à la perfection de Tesprit. Ces sciences ne réveillent point en eux cette idée des sciences qu'ils se sont formée, car ce ne sont pas ces sciences qu'ils ont admirées dans les autres et qu'ils souhaitent qu'on admire en eux. ^

L'Évangile et la morale sont des sciences trop communes et trop ordinaires ; ils souhaitent de savoir la critique de quelques termes qui se rencontrent dans les philosophes anciens ou dans les poètes grecs. Les langues, et principalement celles qui ne sont point en usage dans leur pays, comme l'arabe et le rabbinage ou quelques autres semblables, leur paraissent dignes de leur application et de leur étude.' S'ils lisent l'Écriture sainte^ ce n'est pas pour y apprendre la religion et la piété; les points de chronologie, de géographie, et les dilficultés de grammaire, les occupent tout entiers ; ils désirent avec plus d'ardeur la connaissance de ces choses que les vérités salutaires de l'Évangile. Ils veu-

lent posséder dans eux-mêmes la science qu'ils oat admirée sottement dans les autres, et que les sots ne manqueront pas d'admirer en eux.

De môme dans les connaissances de la nature ils ne recherchent guère les plus utiles, mais les moins communes. L'anatomie est trop basse pour eux, mais l'astronomie est plus relevée. Les expériences ordinaires sont peu dignes de leur application; mais ces expériences rares et surprenantes, qui ne nous peuvent jamais éclairer l'esprit, sont celles qu'ils observent avec plus de soin.

Les histoires les plus rares et les plus anciennes sont celles qu'ils font gloire de savoir. Us ne savent pas la généalogie des princes qui régnent présentement, et ils recherchent avec soin celle des hommes qui sont morts il y a quatre mille ans. Us négligent d'apprendre les histoires de leur temps les plus communes, et ils tâchent de savoir exactement les fables et les Actions des poètes. Us ne connaissent pas même leurs propres parents; mais si vous le souhaitez, ils vous apporteront plusieurs autorités pour vous prouver qu'un citoyen romain était allié d'un empereur,^ et d'autres choses semblables.

A peine savent-ils le nom des vêtements ordinaires dont on se sert de leur temps, et ils s'amusent à la recherche de ceux dont se servaient les Grecs et les Romains. Les animaux de leur pays leur sont peu connus, et ils ne craindront pas d'employer plusieurs anpées à composer de grands volumes sur les animaux de la Bible, pour paraître a'voir mieux deviné que les autres ce que signifient des termes inconnus. Un tel livre fait les délices de son auteur et des savants qui le lisent, parce qu'étant tout cousu de passages grecs, hébreux, arabes, etc., de citations de rabbins et d'autres auteurs obscurs et extraordinaires, il satisfait la vanité de son

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