‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 235 sur 415 · LIVRE QUATRIÈME. A · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. A

OU obscures, et il est assez rare qu'on les écoule sans tom];)er dans quelque erreur.

Or, cette manière de découvrir les erreurs des autres ou la soiidilé de leurs ser.timents est assez difficile à mettre en usage. La raison de ceci est que les faux savants ne sont pas les seuls qui veulent paraître ne rien ignorer, presque tous les hommes ont ce défaut, principalement ceux qui ont quelque lecture et quelque élude, ce qui fait qu'ils veulent toujours parler et expliquer leurs sentiments sans apporter assez d'attention pour bien comprendre celui des autres. Les plus complaisants et les plus raisonnables, méprisant dans leur coeur le sentiment des autres, montrent seulement une mine attentive, pendant que l'on voit dans leurs yeux qu'ils pensent à toute autre chose qu'à ce qu'on leur dit, et qu'ils ne sont occupés que de ce qu'ils veulent nous prouver sans songer à nous répondre. C'est ce qui rend souvent les conversations très-désagréables; car de même qu'il n'y a rien de plus doux et qu'on ne saurait nous faire plus d'honneur que d'enlrer dans nos raisons et d'approuver nos opinions, il n'y a rien aussi de si choquant que de voir qu'on ne les comprend pas et qu'on ne songe pas même à les comprendre : car enfin on ne se plaît pas à parler et à converser avec des statues, mais qui ne sont statues à notre égard que parce que ce sont des hommes qui n'ont pas beaucoup d'estime pour nous, et qui ne songent point à nous plaire, mais seulement à se contenter eux-mêmes en tâchant de se faire valoir. Que si les hommes savaient bien écouler et bien répondre, les conversations seraient non -seulement fort agréables, mais même trèsutiles. Au lieu que, chacun tâchant de paraître savant, on ne fait que s'entêter et disputer sans s'entendre ; on blesse quelquefois la charité, et l'on ne découvre presque jamais la vérité.

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Mais les égarements où tombent les faux savanis dans la conversation sont en quelque manière excusa* blés. On peut dire pour eux que l'on apporte d'ordinaire peu d'application à ce qu'on dit dans ce tempslà; que les personnes les plus exactes y disent souvent des sottises, et qu'ils ne prétendent pas qu'on recueille toutes leurs paroles comme Ton a fait celles de Scaligeretdu cardinal Perron.

Il y a raison dans ces excuses, et l'on veut bien croire que ces sortes de fautes sont dignes de quelque indulgence. On veut parler dans la conversation, mais il y a des jours malheureux dans lesquels on rencontre mal. On n'est pas toujours en humeur de bien penser et de bien dire, et le temps est si court dans certaines rencontres, que le plus petit nuage et la plus légère absence d'esprit fait malheureusement tomber dans des absurdités extravagantes les esprits mômes les pins justes et les plus pénétrants.

Mais si les fautes que les faux savants commettent dans les conversations sont excusables, les fautes où ils tombent dans leurs livres, après y avoir sérieusement pensé, ne sont pas pardonnables^ principalement si elles sont fréquentes, et si elles ne sont point réparées par quelques bonnes choses ; car enûn, lorsque l'on a composé un méchant livre, on est cause qu'un trèsgrand nombre de personnes perdent leur temps à le lire, qu'ils tombent souvent dans les mêmes erreurs dans lesquelles on est tombé, et qu'ils en déduisent encore plusieurs autres, ce qui n'est pas un petit mal.

Mais, quoique ce soit une faute plus grande qu'on ne s*imagine que de composer un méchant livre, ou simplement un livre inutile, c'est une faute dont on est plutôt récompensé qu'on n'en est puni ; car il y a des crimes que les hommes ne punissent pas, soit parce qu'ils sont à la mode, soit parce qu'on n'a pas d'ordinaire une

LrvBE quAtrièmf.. ci

raison assez ferme pour condamner des criminels qu'on estime plus que soi.

On regarde ordinairement les auteurs comme des hommes rares et extraordinaires, et beaucoup élevas au-dessus des autres; on les révère donc au lieu de ]e% mépriser et de les punir. Ainsi il n'y a guère d'apparence que les hommes érigent jamais un tribunal pour examiner et pour condamner tous les livres qui ne font que corrompre la raison.

C'est pourquoi Ton ne doit jamais espérer que la république des lettres soit mieux réglée que les autres républiques, puisque ce soiA toujours des hommes qui la composent. 11 est même très à propos, afin que Ton puisse se délivrer de l'erreur, qu'il y ait plus de liberté dansla république des lettres que dans les autres où la nouveauté est toujours fort dangereuse, car ce serait nous confirmer dans les erreurs où nous sommes que de vouloir ôter la liberté aux gens d'étude, et que de condamner sans discernement toutes les nouveautés.

On ne doit donc point' trouver à redire si je parle contre le gouvernement de la république des lettres, et si je tâché de montrer que souvent ces grands hommes qui font l'admiration des autres pour leur profonde érurlilion ne sont dans le fond que des hommes vains et superbes, sans jugement et sans aucune véritable science. Je suis obligé d'en parler de cette sorte afin qu'on ne se rende pas aveuglément à leurs décisions et qu'on ne suive pas leurs erreurs.

lil. Les preuves de leur vanité, de leur peu de jugement et de leur ignorance se tirent manifestement de* leurs ouvrages, car si l'on prend la peine de les examiner avec dessein d'en jug*^r selon les lumières du sens commun, et sans préoccupation d'estime pour ces auteurs, on trouvera que la plupart des desseins de leurs études sont des desseins qu'une vanité peu judi-

cieuse a formés, et que leur principal but n'est pas de perfectionner leur -raison et encore moins de bien régler les mouvements de leur cœur, mais seulement d*élonrdir les autres et de paraître plus savants qu'eux. C'est dans celte vue qu'ils ne traitent, comme nous avons déjà dit, que des sujets rares et extraordinaires, et qu'ils ne s'expliquent que par des termes rares et extraordinaires, et qu'ils ne citent que des auleui^ rares et «extraordinaires. Ils ne s'expliquent guère jn kur langue, elle est trop commune ; ni avec un latin simple, net et facile : ce n'est pas pour se faire entendre qu'ils parlent, mais* pour parler et pour se faire admirer. Ils s'appliquent rarement à des sujets qui peuvent servir à la conduite de la vie, cela leur semble trop commun ; ce qu'ils cherchent n'est pas d'être utile aux autres ni à eux-mêmes, c'est seulement d'être estimés savants : ils n'apportent point de raisons des choses qu'ils avancent, ou ce sont des raisons mystérieuses et incompréhensibles que ni eux ni personne he conçoit avec évidence ; ils n'ont point de raisons claires ; mais s'ils en avaient, ils ne les diraient pas. Ces raisons ne surprennent point l'esprit, elles semblent trop simples et trop communes, tout le monde en est capable. Ils apportent plutôt des autorités pour prouver, ou pour faire semblant de prouver leurs pensées, car souvent les autorités dont ils se servent ne prouvent rien par le sens qu'elles contiennent ; elles ne prouvent que parce que c'est du grec ou de l'arabe. Mais il est peut-être à propos de parler de leurs citations,

^ cela lera connaître en quelque manière la disposition de leur esprit.

Il est, ce nie semble, évident qu'il n'y a que la fausse érudition et l'esprit de polymathie qui ait pu rendre les citations à la morle comme elles ont été jusqu'ici, et comme elles sont encore maintenant chez quelques

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savants ; car il n'est pas fort difficile de trouver des auteurs qui citent à tous moments de grands passages sans aucune raison de citer, soit parce que les choses qu'ils avancent sont si claires que personne n'en doute, soit parce qu'elles sont si cachées que Tautorité de leurs auteurs ne les peut pas prouver, puisqu'ils n'en pouvaient rien savoir, soit enfin parce que les citations qu'ils apportent ne peuvent servir d'aucun ornement à ce qu'ils disent.

11 est contraire au sens commun d'apporter un grand passage grec pour prouver que l'air est transparent, parce que c'est une chose connue à tout le monde ; de se servir de l'autorité d'Aristote pour nous faire croire qu'il y a des intelligences qui remuent les cieux, parce qu'il est évident qu'Arislote n'en pouvait rien savoir ; et enQn de mêler des langues étrangères, des proverbes arabes et persans dans des livres fra::çais ou latins faits pour tout le monde, parce que ces citations n'y peuvent servir d'ornement, ou bien ce sont des ornements bizarres qui choquent un très-grand nombre de personnes et qui n'en peuvent satisfaire que très-peu.

Cependant la plupart de ceux qui veulent paraître savants se plaisent si fort dans ces sortes de citations qu'ils n'ont quelquefois point de honte d'en rapporter en des langues môme qu'ils n'entendent point, et ils font de grands efforts pour coudre dans leurs livres un passage arabe qu'ils ne savent quelquefois pas lire; ainsi ils s'embarrassent fort de venir à bout d'une chose contraire au bon sens, mais qui contente leur vanité et qui les fait estimer des sots.

Ils ont encore un antre défaut fort considérable, c'est qu'ils se soucient fort peu de paraître avoir lu avec choix et discernement; ils veulent seulement paraître avoir beaucoup lu, çt principalement des livres obscurs, afin qu'on les croie plus savants; des livres rares et

ti» RECBBRClie DE LA VÉRITÉ.

ohers, atin qti'on s'imagine que rien ne leur manque; (les livres méchants et impies que les honnêtes gens n'osent lire, à peu près par le même esprit que des gens se vantent d'avoir fait des crimes que les autres n'osent faire. Ainsi ils vous citeront plutôt des livres fort chers, fort rares, fort anciens et fort obscurs, que non pas d'autres livres plus communs et plus intelligibles; des livres d'astrologie, de cabale et de magie, que de bons livres, comme s'ils ne voyaient pas que la lecture étant la môme chose que la conversation ils doivent souhaiter de paraître avoir recherché avec soin la lecture des bons livres et de ceux qui sont le plus intelligibles, et non pas la lecture de ceux qui sont méchants et obscurs. Car de même que c'est un renversement d'esprit que de rechercher la conversation ordinaire des gens que l'on n'entend point sans interprète, lorsqu'on peut savoir d'une autre manière les choses qu'ils nous apprennent; ainsi il est ridicule de ne lire que des livres qu'on ne peut entendre sans dictionnaire, lorsqu'on peut apprendre ces mêmes choses dans ceux qui nous sont plus intelligibles; et comme c'est une marque de dérèglement que d'aifecter la compagnie et la conversation des impies, c est aussi le caractère d'un cœur corrompu que de se plaire dans la lecture des méchants livres. Mais c'est un orgueil extravagant que de vouloir paraître avoir lu ceux-là môme qu'on n'a pas lus, ce qui arrive toutefois assez souvent, car il y a des personnes de trente ans qui vous citent dans leurs ouvrages plus de méchants livres qu'ils n'en pourraient avoir lu en plusieurs siècles, et cependant ils veulent persuader aux autres qu'ils les ont lus fort exactement; mais la plupart des livres de certains savants ne sont fabriqués qu'à coups de dictionnaires, et ils n'ont guère lu que les tables des livres qu'ils citent, ou quelques lieux communs ramassés de différents auteui's.

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