LIVRE QUATRIÈME
a parlé, et non pas comme les stoïciens, qui ne connaissaient ni la nature, ni la maladie de l'esprit humain. Il leur faut dire sans cesse qu'il faut en un sens se haïr et se mépriser soi-même, et qu'il ne faut point chercher ici-bas d'établissement et de bonheur; qu'il faut tous les jours porter sa croix ou l'instrument de son supplice, et perdre présentement sa vie pour la conserver éternellement. Enfin il leur faut montrer qu'ils sont obligés de faire tout le contraire de ce qu'ils désirent, afin qu'ils sentent leur impuissance pour le bien. Car les hommes veulent invinciblement être heureux, et l'on ne peut être actuellement heureux si l'on ne fait ce qu'on veut. Peut-être que, sentant leurs maux présents, et connaissant leurs maux futurs, ils s'humilieront sur la terre. Peut-être qu'ils crieront vers le ciel, qu'ils chercheront un médiateur, qu'ils craindront les objets sensibles, et qu'ils auront une horreur salutaire pour tout ce qui flatte les sens et la concupiscence. Peut-être qu'ils entreront ainsi dans cet esprit de prière et de pénitence si nécessaire pour obtenir la grâce, sans laquelle il n'y a point de force, point de santé, point de salut à espérer.
IL Nous sommes intérieurement convaincus que le plaisir est bon; et cette conviction intérieure n'est point fausse, car le plaisir est efi'ectivement bon. Nous gommes naturellement convaincus que le plaisir est le caractère du bien, et cette conviction naturelle est certainement vraie, car ce qui cause le plaisir est certainement très-bon et très-aimable. Mais nous ne sommes pas convaincus que les objets sensibles ni que notre âme même soient capables de produire en nous du plaisir ; car il n'y a aucune raison de le croire, et il y en a mille pour ne le pas croire. Ainsi les objets sensibles ne sont point bons, ils ne sont point aimables. S'ils sont utiles à la conservation de la vie, nous en devons
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user ; mais comme ils ne sont pas capables d'agir en nous, nous ne les devons point aimer. L'âme ne doit aimer que ce qui lui est bon^ que ce qui est capable de la rendre plus heureuse et plus parfaite. Elle ne doit doue aimer qye ce qui est au-dessus d'elle, car il est évident qu*elle ne peut recevoir sa perfection que de ce qui est au-dessus d'elle.
Mais parce que nous jugeons qu'une chose est cause de quelque effet lorsqu'elle l'accompagne toujours, nous nous imaginons que ce sont les objets sensibles qui agissent en nous, à cause qu'à leur approche nous avons de nouveaux sentiments, et que nous ne voyons point celui qui les cause véritablement en nous. Nous goûtons d'un fruit et en même temps nous sentons de ta douceur ; nous attribuons donc cette douceur à ce fruit; nous jugeons qu'il la cause et même qu'il la contient. Nous ne voyons point Dieu comme nous voyons et comme nous touchons ce fruit ; nous ne pensons pas même à lui, ni peut-être à nous. Ainsi nous ne jugeons pas que Dieu soit la véritable cause de cette douceur, ni que cette douceur soit une modification de notre âme ; nous attribuons et la cause et l'efl'et à ce fruit que nous mangeons.
Ce que j'ai dit des sentiments qui ont rapport au corps se doit aussi entendre de ceux qui n'y ont point de rapport, comme sont ceux qui se reacontrent dans les pures inteUigences.
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son malheur qui produit en lui-même ce sentiment de tristesse, parce que ce sentiment suit cette vue. La véritable cause de ces sentiments, qui est Dieu seul, ne lui parait pas; il ne pense pas même à Dieu, car Dieu agit en nous sans que nous le sachions.
Dieu nous récompense d'un sentiment de joie lorsque nous connaissons que nous sommes dans l'état où nous devons être, afin que nous y demeurions, que notre inquiétude cesse, et que nous goûtions pleinement notre bonheur sans laisser remplir la capacité de notre esprit d'aucune autre chose. Mais il produit en nous un sentiment de tristesse lorsque nous connaissons que nous ne sommes pas dans l'état où nous devons être, afin que nous n'y demeurions pas, et que nous cherchions avec inquiétude la perfection qui nous manque. Car Dieu nous pousse sans cesse vers le bien, lorsque nous connaissons que nous ne le possédons pas; et il nous y arrête fortement lorsque nous voyons que nous le possédons pleinement. Ainsi il me semble évident que les sentiments de joie ou de tristesse intellectuelle, aussi bien que les sentiments de joie et de tristesse sensible, ne sont point des productiojis volontaires de l'esprit.
Nous devons donc reconnaître sans cesse par la raison, cette main invisible qui nous comble de biens, et qui se cache à notre esprit sous les apparences sensibles. Nous devons Tadorer; nous devons l'aimer; mais nous devons aussi la craindre, puisque, si elle nous comble de plaisirs, elle peut aussi nous accabler de douleurs. Nous devons l'aimer par un amour de choix,
la raison nous fait connaître digne de notre amour. Mais nous aimons les choses sensibles par un amour indigne de nous et dont aussi elles sont indignes; car étant raisonnables nous les aimons sans raison de les aimer, puisque nous ne connaissons point clairement qu'elles soient aimables, et que nous savons au contraire qu'elles ne le sont pas. Mais le plaisir nous séduit et nous les fait aimer, l'amour aveugle et déréglé du plaisir étant la véritable cause des faux jugements des hommes dans les sujets de morale.