CHAPITRE XUI
I. De la troisième inclination naturelle, qui est l'amitié que nous avons pour les autres hommes. — II. Elle porte à approuver les pensées de nos amis et à les tromper par de fausses louanges.
De toates nos inclinations prises en général et au sens que je Tai expliqué dans le premier chapitre, il ne reste plus que celle que nous avons pour ceux arec qui nous vivons et pour tous les objets qui nous environnent, de laquelle je ne dirai presque rien, parce que cela regarde plutôt la morale et la politique que notre sujet. Comme cette inclination est toujours jointe avec les passions, il serait peut-être plus à propos de n'en parler que dans le livre suivant; mais l'ordre n'est pas en cela de si grande conséquence.
I. Pour bien comprendre la cause et les effets de cette inclination naturelle, il faut savoir que Diea aime tous ses ouvrages, et qu'il les unit étroitement les uns avec les autres pour leur mutuelle conservation ; car, aimant sans cesse les ouvrages qu'il produit, puisque c'est son amour qui les produit, il imprime aussi sans cesse dans notre cœur un amour pour ses ouvrages, puisqu'il produit sans cesse dans notre cœur un amour pareil au sien. Et, afin que l'amour naturel que nous avons pour nous-mêmes n'anéantisse et n'affaiblisse pas trop celui que nous avons pour les choses qui sont hors de nous, et qu'au contraire ces deux amours que Dieu met en nous s'en-
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treliennenl et se fortifient l'un l'autre, il nous a liés de telle manière avec tout ce qui nous environne, et principalement avec les êtres de môme espèce que nous, que leurs maux nous affligent naturellement, que leur joie nous réjouit, et que leur grandeur, leur abaissement, leur diminution, semble augmenter ou diminuer notre ôtre propre. Les nouvelles dignités de nos parents et de nos amis, les nouvelles acquisitions de ceux qui ont le plus de rapport à nous, les conquêtes et les victoires de noire prince, et môme les nouvelles découvertes du nouveau monde, semblent ajouter quelque chose à notre substance. Tenant à toutes ces choses, nous nous réjouissons de leur grandeur et de leur étendue : nous voudrions même que ce monde n'eût point de bornes; et cette pensée de quelques philosophes, que les étoiles et les tourbillons sont infinis, non-seulement semble digne de Dieu, mais elle parait encore très-agréable à l'homme, qui sent une secrète joie de faire partie de Tinflni; parce que, tout petit qu'il est en lui-même, il lui semble qu'il devienne comme infini en se répandant dans les êtres infinis qui Tenvironnent.
Il est vrai que l'union que nous avons avec tous les corps qui roulent dans ces grands espaces n'est pas fort étroite. Ainsi, elle n'est pas sensible à la plupart des hommes, et il y en a qui s'intéressent si peu dans les découvertes que l'on fait dans les cieux,que l'on pourrait bien coire qu'ils n'y sont point unis par la nature, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est ou faute de connaissance, ou parce qu'ils tiennent trop à d'autres choses.
L'âme, quoique unie au corps qu'elle anime, ne sent pas toujours tous les mouvements qui s'y passent; ou bien, si elle les sent, elle ne s'y applique pas toujours : la passion qui l'agite étant souvent plus grande
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que le sentiment qui la touche, elle semble tenir davantage à Tobjet de sa passion qu'à son propre corps ; car c'est principalement par les passions que l'àme se répand au dehprs et qu'elle sent qu'elle tient effectivement à tout ce qui l'environne; comme c'est principalement par le sentiment qu'elle se répand dans son corps et qu'elle reconnaît qu'elle est unie à toutes les parties qui le composent. Mais, comme on ne peut pas conclure que l'âme d'un passionné n'est pas unie à son corps, à cause qu'il s'offre à la mort, et qu'il ne s'intéresse point pour la conservation de sa vie; de même on ne doit pas s'imaginer que nous ne tenions point naturellement à toutes choses, à cause qu'il y en a auxquelles nous ne prenons point de part. Voulez-vous, par exemple, savoir si les hommes tiennent à leur prince, à leur patrie; cherchez-en qui en connaissent les intérêts et qui n'aient point d'affaires particulières qui les occupent : vous verrez alors combien grande sera leur ardeur pour les nouvelles, leur inquiétude pour les batailles, leur joie dans les victoires, leur tristesse dans les défaites. Vous verrez alors clairement que les hommes sont étroitement unis à leur prince et à leur patrie.
De même, voulez-vous savoir si les hommes tiennent la Chine et au Japon, aut planètes et aux étoiles fixes : cherchez-en, ou bien imaginez-vous-en quelques-uns dont le pays et la famille jouissent d'une profonde paix, qui n'aient point de passions particulières et qui ne sentent point actuellement l'union qui les tient attachés aux choses qui sont plus proche de nous que les cieux; et vous reconnaîtrez que s'ils ont quelque connaissance de la grandeur et de la nature de ces astres, ils auront de la joie si l'on en découvre quelques-uns; ils les considéreront avec plaisir; et s'ils sont assez habiles, ils se donneront volontiers la