‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 269 sur 415 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

coûsidèrent comme parties, est différente en différentes personnes, puisqu'elle est plus étendue dans ceux qui ont plus de connaissance, qui sont de plus grande condition, qui ont de plus grands emplois et qui ont l'ima^ gihation plus spacieuse; et qu'elle est plus étroite et plus forte dans ceux qui sont plus sensibles, qui ont l'imagination plus vive etqui suivent plus aveuglément les mouvements de leurs passions.

Il est extrêmement utile de faire souvent réflexion sur les manières presque infinies dont les hommes sont liés aux objets sensibles; et un des meilleurs moyens p ur se rendre assez savant dans ces choses, c'est de s'étudier et de s'observer soi-même. C'est par l'expérience de ce que nous sentons dans nous-mêmes que nous nous instruisons avec une entière assurance de toutes les inclinations des autres hommes^ et que nous connaissons avec quelque certitude une grande partie des passions auxquelles ils sont sujets. Que si nous ajoutons à ces expériences la connaissance des engagements particuliers oh ils se trouvent et celle des jugements propres à chacune des passions desquelles nous parlerons dans la suite, nous n'aurons peut-être pas tant de difficulté à deviner la plupart de leurs actions que les astronomes en ont à prédire les éclipses. Car encore que les hommes soient libres, il est trèsrare qu'ils fassent usage de leur liberté contre leurs inclinations naturelles et leurs passions violentes.

Avant que de finir ce chapitre, il faut encore que je fasse remarquer que c'est une des lois de l'union de Tâme avec le corps que toutes les inclinations de l'âme, même celles qu'elle a pour les biens qui n'ont point de rapport au corps, soient accompagnées des émotions des esprits animaux qui rendent ces inclinations sensibles ; parce que l'homme n'étant point un esprit pur, il est impossible qu'il ait quelque inclination toute

pure sans mélange de quelque passion petite ou grande. Aiïifsi l'amour de la vérité, de la justice, de la vertu, de Dieu même, est toujours accompagné de quelques mouvements d'esprits qui rendent cet amour sensible, quoiqu'on ne s'en aperçoive pas à cause que l'on a presque toujours d'autres sentiments plus vifs, de même que la connaissance des choses ^irituelles est toujours accompagnée de quelques traces du cerveau qui rendent cette connaissance plus vive, mais d'ordinaire plus confuse. Il est vrai que bien souvent on ne reconnaît pas que Ton imagine quelque peu dans le même temps que l'on conçoit une vérité abstraite. La raison en est que ces vérités n'ont point d'images ou de traces instituées de la nature pour les représenter, et que toutes les traces qui les révèlent n'ont point d'autre rapport avec elles que celui que la volonté des hommes ou Je hasard y a mis. Car les arithméticiens et les analystes mêmes, qui ne considèrent que des choses abstraites, se servent très-fort de leur imagination pour arrêter la vue de leur esprit sur leurs idées. Les chiffres, les lettres de l'alphabet et les autres figures qui se voient ou qui s'imaginent, sont toujours jointes aux idées qu'ils ont des choses, quoique les traces qui se forment de ces caractères n'y aient point de rapport, et qu'ainsi elles ne les rendent point fausses ni confuses ; ce qui fait que, par un usage réglé de chiffres et de lettres, ils découvrent des vérités très-difficiles et que sans cela il serait impossible de découvrir.

Les idées des choses qui ne peuvent être aperçues que par l'esprit pur pouvant donc être liées avec les traces du cerveau, et la vue des objets que l'on aime, que l'on hait, que l'on craint par une inclination naturelle, pouvant être accompagnée du mouvement des esprits, il est visible que la pensée de l'éternité, la crainte de l'enfer, l'espérance d'une félicité éternelle, quoique ce

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soient des objets qui ne frappent point les sens^ peuvent exciter en nous des passions violentes.

Ainsi nous pouvons dire que nous sommes unis d*une manière sensible non-seulement à toutes les choses qui ont rapport à la conservation de la vie, mais encore aux choses spirituelles auxquelles l'esprit est uni immédiatement par lui-même. Il arrive même très-souvent, que la foi, la charité et l'amour-propre rendent cette union aux choses spirituelles plus forte que celle par laquelle nous tenons à toutes les choses sensibles. L'âme des véritables martyrs était plus unie à Dieu qu'à leurs corps ; et ceux qui meurent pour soutenir une fausse religion qu'ils croient vraie, font assez connaître que la crainte de l'enfer a plus de force sur eux que la crainte de la mort. Il y a souvent tant de chaleur et d'entêtement de part et d'autre dans les guerres de religion et dans la défense des superstitions, qu'on ne peut douter qu'il n'y ait de la passion, et même une passion bien plus ferme et bien plus constante que toutes les aulres, parce qu'elle est soutenue par les apparences de la raison aussi bien dans ceux qui sont trompés que dans les autres.

Nous sommes donc unis par nos passions à tout ce qui nous parait être le bien ou le mal de l'esprit comme à tout ce qui nous parait être le bien ou le mal du corps. Il n'y a rien que nous puissions connaître avoir quelque rapport avec nous qui ne soit capable de nous agiter ; et de toutes les choses que^ous connaissons» il n'y en a aucune qui n'ait quelque rapport avec nous. Nous prenons toujours quelque intérêt dans les vérités même les plus abstraites lorsque nous les connaissons^ parce qu'au moins il y a ce rapport entre elles et notre esprit que nous les connaissons». Elles sont nôtres pour ainsi dire par notre connaissance. Nous sentons qu'on nous blesse lorsqu'on les combat ; et si l'on nous blesse»

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