‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 276 sur 415 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

douceur dans l'amour de Dieu que dans Tusage des choses sensibles, puisque Dieu est le vrai ou plutôt Tunique bien de l'esprit. Cela arrivera certainement un jour, et il y a quelque apparence que cela était ainsi avant le péché. Au moins est-il constant qu'avant le péché on ne sentait point de douleur dans l'exercice de son devoir.

Mais Dieu s'est retiré de nous depuis la chute du premier homme. Il n'est plus notre bien par nature, il ne l'est plus que par grâce ; car nous ne sentons plus naturellement de douceur dans son amour ; et bien loin de nous porter à l'aimer, il nous éloigne de lui. Si nous le suivons, il nous repousse ; si nous courons après lui, il nous frappe. Si nous nous opiniâtrons à le poursuivre, il continue de nous maltraiter, il nous fait souffrir des douleurs très-vives et très-sensibles. Mais lorsque, étant lassés de marcher dans les voies dures et pénibles de la vertu, sans être soutenus par le goût du bien ni fortifiés par quelque nourriture, nous nous repaissons des biens sensibles, il nous y attache par le goût du plaisir, et il semble qu'il nous veuille récompenser de ce que nous lui tournons le dos pour courir après ces faux biens. Enfin depuis le péché il semble que Dieu ne veuille plus que nous l'aimions, ni que nous pensions à lui, ou que nous le regardions comme notre seul et unique bien. Ce n'est que parla douceur de la grâce de notre médiateur Jésus-Curist que nous sentons que Dieu est notre bien : car le plaisir étant la marque sensible du bien, nous sentons que Dieu est notre bien; puisque, par la grâce de Jésus-Christ, nous aimons Dieu avec plaisir.

Ainsi l'âme ne reconnaissant point son bien, ni par une vue claire ni par sentiment, sans la grâce de Jésus- Christ, elle prend le bien du corps pour le sien propre, elle Taime et s'y attache encore plus étroitement par

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sa volonlé, qu'elle n'y était attachée par la première institution de la nature. Car le bien du corps étant demeuré le seul qui se fasse maintenant sentir, il agit nécessairement sur l'homme avec plus de force. Le cerveau en est plus vivement frappé, et par conséquent Tâme le sent et l'imagine d'une manière plus touchante. Les esprits animaux en sont agités avec plus de violence, et par conséquent la volonté l'aime avec plus d'ardeur et plus de plaisir.

L'âme pouvait avant le péché eCTacer du cerveau l'image trop vive du bien du corps et faire évanouir le plaisir sensible qui accompagnait cette image. Le corps étant soumis à l'esprit, l'âme pouvait en un instant arrêter l'ébranlement des fibres du cerveau et l'émo" tion des esprits par la seule considération de son devoir. Mais depuis le péché cela n'est plus en sa puissance. Ces traces de l'imagination et ces mouvements des esprits ne dépendent plus d'elle, et, par une suite nécessaire, le plaisir qui est attaché par l'ordre de la nature à ces traces et à ces mouvements devient seul le maître du cœur. L'homme ne peut résister longtemps par ses propres forces à ce plaisir: il n'y a que la grâce qui le puisse vaincre entièrement ; la raison seule ne le peut, parce qu'en un mol il n'y a que Dieu comme auteur de la grâce qui, pour ainsi dire, se puisse vaincre comme auteur de la nature, ou plutôt qui se puisse fléchir comme vengeur de la désobéissance d'Adam.

Les stoïciens, qui n'avaient qu^une connaissance confuse des désordres du péché originel, ne pouvaient répondre aux épicuriens* Car leur félicité n'était qu'une idée; puisqu'il n'y a point de félicité sans plaisir, et qu'ils ne pouvaient goûter de plaisir dans les actions d'une solide vertu. Ils sentaient bien quelque joie en suivant les règles de leur vertu imaginairej

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parce que la joie est une suile naturelle de la connaissance qu'a notre âme qu'elle est dans le meilleur état où elle puisse être. Cette joie de l'esprit pouvait leur soutenir le courage pour quelque temps» mais elle n'était pas assez forte pour résister à la douleur et pour vaincre le plaisir. L'orgueil secret, et non pas la joie faisait bonne mine ; et lorsqu'ils n'étaient plus en vue ils perdaient toute leur sagesse et toute leur force, comme ces rois de théâtre qui perdent toute leur grandeur en un moment

Il n'en est pas de même des chrétiens qui suivent exactement les règles de l'Évangile. Leur joie. est solide, parce qu'ils savent très-certainement qu'ils sont dans, le meilleur état oh ils puissent être. Leur joie est grande, parce que le bien qu'ils goûtent par la foi . et par l'espérance est infini. Car l'espérance d'un grand bien est toujours accompagnée d'une grande joie; et celle joie est d'autant plus vive que l'espérance est plus forte, parce qu'une forte espérance, faisant imaginer le bien comme présent^ produit nécessairement la joie, et même le plaisir sensible qui accompagne toujours la présence du bien. Leur joie n'est point inquiète, parce qu'elle est fondée sur les promesses d'un Dieu, conQrmée par le sang du Fils de Dieu, entretenue par la paix intérieure et par la douceur inexpli* cable de la charité que le Saint-Esprit répand dans leur cœur. Ilien ne les peut séparer de leur vrai bien, lorsqu'ils le goûtent et qu'ils se plaisent en lui par la délectation de la grâce. Les plaisirs des biens du corps ne sont point si grands que ceux qu'ils ressentent dans l'amour de Dieu. Ils aiment le mépris et la douleur, ils se nourrissent d'opprobre, ^t le plaisir qu'ils trouvent dans les souITrances, ou plutôt le plaisir qu'ils trouvent en Dieu lorsqu'ils méprisent tout le reste pour s'unir à lui, est si violent qu'il les transporte, qu'il leur fait

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