‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 32 sur 415 · LITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LITRE PREMIER

Puisqu'il n'est pas certain qu'il y ait deux hommes dans le monde qui voient les objets de la même grandeur, et que quelquefois un même homme les voit plus grands de l'œil gauche que du droit, selon les observations que l'on en a faites, qui sont rapportées dans le Journal des Savants de Rome, du mois de janvier 4669, il est visible qu'il ne faut pas nous ûer au rapport de nos yeux pour en juger. Il vaut mieux écouter la raison qui nous prouve que nous ne saurions déterminer quelle est la grandeur absolue des corps qui nous environnent, ni quelle idée nous devons avoir de l'étendue d'un pied en carré, ou de celle de notre propre corps, afin que cette idée nous le. représente te) qu'il est. Car la raison nous apprend que le plus petit de tous les corps ne serait point si petit s'il était seul, puisqu'il est composé d'un nombre infini de parties, de chacune desquelles Dieu peut former une terre qui ne serait qu'un point à l'égard des autres jointes ensemble. Ainsi l'esprit de l'homme n'est pas capable de se former une idée assez grande pour comprendre et pour embrasser la plus petite étendue qui soit au monde^ puisqu'il est borné et que cette idée doit être infinie.

Il est vrai que Tesprit peut connaître à peu près les rapports qui se trouvent entre ces infinis dont le monde est composé; que l'un, par exemple, est double de l'autre, et qu'une toise contient six pieds; mais cependant il ne peut se former une idée qui représente ce que ces choses sont en elles-mêmes.

ie veux toutefois supposer que l'esprit soit capable d'idées qui égalent ou qui mesurent l'étendue des corps que nous voyons; car il est assez difficile de bien per suader aux hommes le contraire. Examinons donc ce qu'on peut conclure de cette supposition. On en conclura sans doute que Dieu ne nous trompe pas ; qu'il m. &

ne nous a pas donné des yeux semblables aux lunettes qui grossissent ou qui diminuent les objets, et qu'ainsi nous devons croire que nos yeux nous représentent les choses comme elles sont.

II est vrai que Dieu ne nous trompe jamais; mais nous nous trompons souvent nous-mêmes en jugeant des choses avec trop de précipitation. Car nous ju^ geons souvent que les objets dont nous avons des idées existent, et même qu'ils sont tout à fait semblables à ces idées, et il arrive souvent que ces objets ne sont point semblables à nos idées, et même qu'ils n'existent point.

De ce que nous avons l'idée d'une chose, il ne s'ensuit pas qu'elle existe, et encore moins qu'elle soit entièrement semblable à l'idée que nous en avons. De ce que Dieu nous fait avoir une telle idée sensible de grandeur, lorsqu'une toise est devant nos yeux, il ne s'ensuit pas que cette toise n'ait que l'étendue qui nous est représentée par cette idée. Car premièrement tous les hommes n'ont pas précisément la même idée sensible de cette toise, puisque tous n'ont pas les yeux disposés de la même façon. Secondement, une même personne n'a quelquefois pas la même idée sensible <i'une toise, lorsqu'il voit cette toise avec l'œil droit, et ensuite avec le gauche, comme nous avons déjà dit. Enfin il arrive souvent que la même personne a des idées toutes différentes des mêmes objets en différents temps, selon qu'elle les croit plus ou moins éloignés, comme nous expliquerons ailleurs.

LIYRE PREMIER. St

dans ces objets une infinilc de parties qu'ils ne nt)ufr découTrent point.

Mais pour mieux comprendre ce que nous devons juger de l'étendue des corps sur le rapport de nos yeux^ . imaginons-nous que Dieu ait fait en petit, et d^une portion de matière de la grosseur d'une balle, un ciel et une terre, et des hommes sur celle terre, avec les mêmes proportions qui sont observées dans ce grand monde. Ces petits hommes se verraient les uns les autres, et les parties de leurs corps, et môme les petits animaux qui seraient capables de les incommoder; car autremeiit leurs yeux leur seraient inutiles pour leur conservation. Il est donc manifeste dans celte supposition, que ces petits hommes auraient des idées de la grandeur des corps, bien diflérentes de celles que nous en avons ; puisqu'ils regarderaient leur petit monde, qui ne serait qu'une balle à notre égard,. comme des espaces infinis, à peu près de même que nous jugeons du monde dans lequel nous sommes.

Ou si nous le trouvons plus facile à concevoir, pensons que Dieu ait fait une terre infiniment plus vaste que celle que nous habitons, de sorte que cette nouvelle terre soit à la nôtre, comme la nôtre serait à celle dont nous venons de parler dans la supposition précédente. Pensons, outre cela, que Dieu ait gardé dans toutes les parties qui composeraient ce nouveau monde la même proportion que dans celles qui composent le nôtre. Il est clair que les hommes de ce dernier monde seraient plus grands qu'il n^y a d'espace entre notre terre, et les étoiles les plus éloignées que nous voyons; et cela étant, il est visible que s'ils avaient les mêmes idées de l'étendue des corps que nous en avons, il^ ne pourraient pas distinguer quelques-unes des parties de leur propre corps, et qu'ils en verraient quelques autres d'une grosseur énorme. De

sorte qu'il est ridicule de penser qu'ils vissent les choses de la même grandeur que nous les voyons.

Il est manifeste dans les deux suppositions que nous venons de fairCj. que les hommes du grand ou du petit monde auraient des idées de la grandeur des corps, bien différentes des nôtres^ supposé que leurs yeux leur fissent avoir des idées des objets qui seraient autour d'eux^ proportionnées à la grandeur de leur propre corps. Or si ces hommes assuraient hardiment, sur le témoignage de leurs yeux, que les corps seraient tels qu'ils les verraient, il est visible qu'ils se tromperaient; personne n'en peut douter. Cependant il est certain que ces hommes auraient tout autant de raison que nous de défendre leur sentiment. Apprenons donc, par leur exemple, que nous sommes très-incertains de la véritable grandeur des corps que nous voyons, et que tout ce que nous en pouvons savoir par notre vue, n'est que le rapport qui est entre eux et le nôlre, rapport nullement exact ; en un mot, que nos yeux ne nous sont pas donnés pour juger de la vérité des choses, mais seulement pour nous faire connaître celles qui peuvent nous incommoder ou nous être utiles en quelque chose.

IL Mais les hommes ne se fient pas seulement à leurs yeux pour juger des objets visibles : ils s'y fient môme pour juger de ceux qui sont invisibles. Dès qu'ils ne voient point certaines choses, ils en concluent qu'elles ne sont point; attribuant ainsi à la vue une pénétration en quelque façon infinie. C'est ce qui les empêche de reconnaître les véritables causes d'une infinité d'effets naturels ; car s'ils les rapportent à des facultés et k des qualités imaginaires, c'est souvent parce qu'ils ne voient pas les réelles, qui consistent dans les différentes configurations de ces corps.

Ils ne voient point, par exemple, les petites parties

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