CHAPITRE VII
. Des erreurs de nos yeux touchant les figures. — II. Nous n'avons aucune connaissance des plus petites. — III. Que la connais- ' naissance que nous avons des plus grandes n'est pas exacte. — IV. Explication de certains jugements naturels, qui nous empèclient de nous tromper. — V. Que ces mêmes Jugements nous trompent dans des rencontres particulières.
I. Notre vue nous porle moins à Terreur quand elle nous représente les figures que quand elle nous représente toate autre chose; parce que la figure eu soi n'est rien d'absolu, et que sa nature consiste dans le rapport qui est entre les parties qui terminent quelque espace et un point que Ton conçoit dans cet espace, et que l'on peut appeler, comme dans le cercle, centre de la figure. Cependant nous nous trompons en mille manières dans les figures, et nous n'en connaissons jamais aucune par les sens dans la dernière exactitude.
II. Nous venons de prouver que notre vue ne nous fait pas voir toute sorte d'étendue, mais seulement celle qui a un rapport assez considérable avec notre corps, et que pour cette raison nous ne voyons pas toutes les parties des plus petits animaux ni celles qui composent tous les corps tant dursque liquides. Ainsi ne pouvant apercevoir ces parties à cause de leur petitesse, il s'en-
figures, et même le plus grand, que nos yeux ne nous découvrent point ; et ils portent même Tesprit qui se fie trop à letir capacité, et qui n'examine pas assez les choses, à croire que ces figures ne sont point.
III. Pour les corps proportionnés à notre vue, qui sont en très-petit nombre en comparaison des autres, nous découvrons à peu près leur figure, mais nous ne la connaissons jamais exactement par les sens. Nous ne , pouvons pas même nous assurer par la vue si un rond et un carré, qui sont les deux figures les plus simples, ne sont point une ellipse et un parallélogramme, quoique ces figures soient entre nos mains et tout proche de nos yeux.
Je dis plus, nous ne pouvons distinguer exactement si une ligne est droite ou non, principalement si elle est un peu longue ; il nous faut pour cela une régie. Mais quoi ? nous ne savons pas si la règle même est telle que nous la supposons devoir être, et nous ne pouvons nous en assurer entièrement. Cependant sans la connaissance de la ligne on ne peut jamais connaître aucune figure, comme tout le monde sait assez.
Voilà ce que l'on peut dire en général des figures qui sont tout proche de nos yeux et entre nos mains ; mais si on les suppose éloignées de nous, combien trouverons-nous de changement dans la projection qu'elles feront sur le fond de nos yeuxl Je ne veux pas m'arrêter ici à les décrire, on les apprendra aisément dans quelque livre d'optique ou dans l'examen des figures qui se trouvent dans les tableaux. Car, puisque les peintres sont obligés de les changer presque toutes afin qu'elles paraissent dans leur naturel, et de peindre par exemple des cercles comme des ovales, c'est une marque infaillible des erreurs de notre vue dans les objets qui ne' sont pas peints. Mais ces erreurs sont corrigées par de nouvelles sensations qu'on pourrait peut-être regar-