‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 343 sur 415 · IV. tJ> y · texte numérisé non relu

IV. tJ> y

Il est évident que tous les corps grands et pelils n'ont point la force de se remuer. Une montagne, une maison, une pierre, un grain de sable, enfin le plus petit ou le plus grand des corps que Ton puisse concevoir n'a point la force de se remuer. Nous n'avons que deux sortes d'idées, idées d'esprit, idées de corps ; et ne devant dire que ce que nous concevons, nous ne devons raisonner que suivant ces deux idées. Ainsi, puisque l'idée que nous avons de tous les corps nous fait connaître qu'ils ne se peuvent remuer, il faut conclure que ce sont les esprits qui les remuent. Mais quand on examine l'idée que l'on a de tous les esprits finis, on ne voit point de liaison nécessaire entre leur volonté et le mouvement de quelque corps que ce soit; on voit au contraire qu'il n y en a point et qu'il n'y en peut avoir. On doit donc aussi conclure, si on veut raisonner selon ses lumières, qu'il n^y a aucun esprit créé qui puisse remuer quelque corps que ce soit comme cause véritable ou principale, de môme que l'on a dit qu'aucun corps ne se pouvait remuer soi-même.

Maislorsqu'on pense à ridée de Dieu; c'est-à-dire d'un être infiniment parfait et par conséquent tout-puissant, on connaît qu'il y a une telle liaison entre sa volonté et le mouvement de tous les corps, qu'il est impossible de concevoir qu'il veuille qu'un corps soit mû et que ce corps ne le soit pas. Nous devons donc dire qu'il n'y a que sa volonté qui puisse remuer les corps, si nous voulons dire les choses comme nous les concevons et non pas comme nous les sentons. La force mouvante des corps n'est donc point dans les corps qui se remuent, puisque cette force mouvante n'est autre chose que la volonté de Dieu. Ainsi, les corps n'ont aucune action ; et lorsqu'une boule qui se remue en rencontre et en meut une autre, elle ne lui communique rien qu'elle ait, car elle n'a pas elle-même la force qu'elle loicoo)-

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munique. Cependant une boule est cause naturelle du mouvement qu'elle communique. Une cause naturelle n'est donc point une cause réelle et véritable, mais seulement une cause occasionnelle et qui détermine Tau* teur de la nature à agir de telle et telle manière en telle et telle rencontre.

Il est constant que c'est par le mouvement des corps visibles ou invisibles que toutes cboses se produisent, car Texpérience nous apprend que les corps dont les parties ont plus de mouvement sont toujours ceux qui agissent davantage et qui produisent plus de cbangement dans le monde. Toutes les forces de la nature ne sont donc que la volonté de Dieu toujours efficace. Dieu a créé le monde parce qu'il Ta voulu : Dixit^ et fada sunt; et il remue toutes choses et produit ainsi tous les effets que nous voyons arriver, parce qu'il a voulu aussi certaines lois selon lesquelles les mouvements se communiquent à la rencontre des corps; et parce que ces lois sont efficaces, elles agissent, et les corps ne peuvent agir. Il n'y a donc point de forces, de puissances, de causes véritables dans le monde matériel et sensible; et il n'y faut point admettre de formes, de facultés et de qualités réelles pour produire des effets que les corps ne produisent point et pour partager avec Dieu la force et la puissance qui lui sont essentielles. ' Mais non-seulement les corps ne peuvent être cause» véritables de quoi que ce soit, les esprits les plus nobles

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une puissance que le Tout-Puissant n'a pas, dit quelque part saint Augustin; Si les hommes tenaient d'eux-mêmes la puissance d'aimer le bien, on pourrait dire qu'ils auraient quelque puissance; mais les hommes ne peu- Tentaimer que parce que Dieu veut qu'ils aiment et que sa volonté est efficace. Les hommes ne peuvent aimer que parce que Dieu les pousse sans cesse vers le bien en général, c'est-à-dire vers lui ; car Dieu ne les ayant créés que pour lui, il ne les conserve jamais sans .les tourner et sans les pousser vers lui. Ce ne sont pas eux qui se meuvent vers le bien en général, c'est Dieu qui les meut. Ils suivent seulement par un choix entièrement libre cette impression selon la loi de Dieu, ou ils la déterminent vers.de faux biens selon la loi de la chair; mais ils ne peuvent la déterminer que par la vue du bien, car, ne pouvant que ce que Dieu leur fait faire, ils ne peuvent aimer que le bien.

Mais quand an supposerait, ce qui est vrai en un sens^ que les esprits ont eux-mêmes la puissance de connaître la vérité et d'aimer le bien; si leurs pensées et leurs volontés ne produisaient rien au dehors, on pourrait toujours dire qu'ils ne peuvent rien. Or, il me paraît très-certain que la volonté des esprits n'est pas capable de mouvoir le plus petit corps qu'il y ait au monde ; car il est évident qu'il n'y a point de liaison nécessaire entre la volonté que nous avons, par exemple, de remuet* notre bras, et le mouvement de notre bras. Il est vrai qu'il 3e remue lorsque nous le voulons; et qu'ainsi nous sommes la cause naturelle du mouvement de notre bras. Mais les causes naturelles ne sont point de véritiibles causes^ ce ne sont que des causes occasion^ nelles qui n'agissent que par la force et reHicace de la volonté de Dieu, comme je viens de l'expliquer.

Car comment pourrions- nous remuer notre bras? Pour le remuer il faut avoir des esprits animaux, les

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