VI PREFACE
mille fois convaincus par la raison el par Texpérience que ce n'est point un avantage fort considérable que d'avoir de la réputation, des richesses, de la santé pour quelques années ; et généralement que tous les biens du corps, et ceux qu'on ne possède que par le corps et qu'à cause du corps, sont des biens imaginaires et périssables. Les hommes savent qu'il vaut mieux être juste que d'être riche, être raisonnable que d'être savant, avoir l'esprit vif et pénétrant que d'avoir le corps prompt et agile. Ces vérités ne peuvent s'eflFacer de leur esprit, et ils les découvrent infailliblement lorsqu'il leur plaît d'y penser. Homère, par exemple, qui loue son héros d'être vite à la course, eût pu s'apercevoir, s'il l'eût voulu, que c'est la louange que l'on doit donner aux chevaux el aux chiens de chasse. Alexandre, si célèbre dans les histoires par ses illustres brigandages, entendait quelquefois dans le plus secret de sa raison les mêmes reproches que les assassins et les voleurs, malgré le bruit confus des flatteurs qui Tenvironnaient ; et César, au passage du Rubicon, ne put s'empêcher de faire connaître que ces reproches l'épouvantaient, lorsqu'il se résolut enfin de sacrifier à son ambition la liberté de sa patrie.
L'àme, quoique unie au corps d'une manière fort étroite, ne laisse pas d'être unie à Dieu ; et dans le temps même qu'elle. reçoit par son corps ces sentiments vifs et confus que ses passions lui inspirent.
PHËFAOE. VII
trompe ; lorsqu'il la ilalte, Dieu la blesse ; et lorsqu'il la loue et qu'il lui applaudit, Dieu lui fait intérieurement de sanglants reproches, et il la condamne par la manifestation d'une loi plus pure et plus sainte que celle de la chair qu*elle a suivie,
Alexandre n'avait pas besoin que les Scythes lui vinssent apprendre son devoir dans une langue étran* gère ; il savait de celui même qui instruit les Scythes et les nations les plus barbares les règles de la justice qu'il devait suivre. La lumière de la vérité qui éclaire tout le monde l'éclairait aussi ; et la voix de la nature, qui ne parle ni grec, ni scythe, ni barbare, lui parlait comme au reste des hommes un langage très-clair et très-intelligible^. Les Scythes avaient beau lui faire des reproches sur sa conduite, ils ne parlaient qu'à ses oreilles; et Dieu ne parlant point àson cœur, ou plu« tôtDieu parlant à son cœur, mais lui n'écoutant que les Scythes qui ne faisaient qu'irriter ses passions, et qui le tenaient ainsi hors de lui-môme, il n'entendait point la voix de la vérité, quoiqu'elle l'étonnât ; et il ne voyait point sa lumière, quoiqu'elle le pénétrât.
Il est vrai que notre union avec Dieu diminue et s affaiblit à mesure que celle que nous avons avec les choses sensibles augmente et se fortifie; mais il est impossible que cette union se rompe entièrement sans que notre être soit détruit. Car encore que ceux qui sont plongés dans le vice et enivrés des plaisirs soient insensibles à la vérité, ils ne laissent pas d'y être unis.
VIII PBÉFACË.
elle ne les dissipe pas toujours; de même que la lumière du soleil environne les aveugles et ceux qui ferment les yeux, quoiqu'elle n'éclaire ni les uns ni les autres *.
Il en est de même de l'union de notre esprit avec notre corps. Cette union diminue à proportion que celle que nous avons avec Dieu s'augmente ; mais il n'arrive jamais qu'elle se rompe entièrement, que par notre mort ^. Car quand nous serions aussi éclairés et aussi détachés de toutes les choses sensibles que les apôtres, il est nécessaire depuis le péché que notre esprit dépende de notre corps, et que nous sentions la loi de notre chair résister et s'opposer sans cesse à )a loi de notre esprit.
L'esprit devient plus pur, plus lumineux, plus fort et plus étendu à proportion que s'augmente l'union qu'il a avec Dieu, parce que c'est elle qui fait toute sa perfection. Au contraire, il se corrompt, il s'aveugle, il s'affaiblit et il se resserre à mesure que l'union qu'il a avec son corps s'augmente et se fortifie, parce que cette union fait aussi toute son imperfection. Ainsi un homme qui juge de toutes choses par ses sens, qui suit en toutes choses les mouvements de ses passions, qui n'aperçoit que ce qu'il sent, et qui n'aime que ce qui le flatte, est dans la plus misérable