LIVRE PREIIIBH
m. Le premier^ le plus universel, et quelquefois le plus sûr moyen que nous ayons pour juger de la distance des objets, est l'angle que font les rayons de nos jeux duquel l'objet en est le sommet, c'est-à-dire, duquel l'objet est le point où ces rayons se rencontrent Lorsque cet angle est fort grand, nous voyons l'objet fort proche, et au contraire quand il est fort petit, nous le voyons fort éloigné. Et le changement qui arrive dans la situation de nos yeux selon les changements de cet angle, est le moyen dont notre Âme se sert ponr juger de l'éloignement ou de la proximité des objets. Car de même qu'un aveugle qui aurait dans ses deux mains deux bâtons droits desquels il ne saurait pas la longueur, pourrait, par une espèce de géométrie naturelle, juger à peu près de la distance de quelque corps en le touchant du bout de ces deux bâtons, à cause de la disposition et de l'éloignement où ses mains se trouveraient ; ainsi on peut dire que l'âme juge de la distance d'un objet par la disposition de ses yeux qui n'est pas la même quand l'angle par lequel elle le voit est grand que quand il est petit, c'est-à-dire quand l'objet est proche que quand il est éloigné *.
On se persuadera facilement de ce que je dis, si l'on prend la peine de faire cette expérience qui est fort facile. Que l'on suspende au bout d'un filet une bague dont l'ouverture ne nous regarde pas, ou bien qu'on enfonce un bâton dans la terre, et qu'on en prenne un autre à la main qui soit courbé par le bout; que l'on se retire à trois ou quatre pas de la bague ou du bâton; que Ton ferme un oeil d'une main et que de l'autre on tâche d'enfiler la bafirue. ou de toucher de travers et à
7 s RECHERCHE DE LA YÉRITÉ:.
la hauteur environ de ses jeux le bâton avec celui qoe Ton tient à sa main ; et on sera surpris de ne pouvoir peut-être faire en cent fois ce que Ton croyait trèsfacile. Si Ton quitte môme le bâton et qu'on veuille encore enfiler de travers la bague avec quelqu'un de ses doigts, on y trouvera quelque difficulté, quoique Ton en soit tout proche.
Mais il faut bien remarquer que j'ai dit qu'on tâchât d'enûler la bague ou de toucher le bâton de travers, et non point par une ligne droite de notre œif à la bague; car alors il n'y aurait aucune difficulté, et môme il serait encore plus facile d*en venir à bout avec un œil fermé que les deux yeu^ ouverts, parce que cela nous réglerait.
Or Ton peut dire que la difficulté qu'on trouve à enfiler une bague de travers n'ayant qu'un œil ouvert, vient de ce que l'autre étant fermé, l'angle dont je viens de parler n'est point connu. Car il ne suffit pas, pour connaître la grandeur d'un angle, de savoir celle de la base et celle d'un angle que fait un de ses côtés sur cette base; ce qui est connu par l'expérience précédente. Mais il est encore nécessaire de connaître l'autre angle que fait l'autre côté sur la base, ou la longueur d'un des côtés, ce qui ne se peut exactement savoir qu'en ouvrant l'autre œil. Ainsi l'âme ne se peut servir de sa géométrie naturelle pour juger de la distance de la bague.
La disposition des yeux qui accompagne l'angle formé des rayons visuels qui se coupent et se rencon« trent dans l'objet, est donc un des meilleurs et des plus universels moyens dont l'âme se serve pour juger de la distance des choses. Si donc cet angle ne change point sensiblement, quand l'objet est un peu éloigné, soit qu'il s'approche ou qu'il se recule de nous, H s'ensuivra que ce moyen sera faux, et que Tâme ne
LIYRB PREMIER. 73
s'en pourra servir pour juger de la distance de cet objet.
Or il est très- facile de reconnaître que cet angle change notablement, quand un objet qui est à un pied de notre vue est transporté à quatre : mais s'il est seulement transporté de quatre à' huit, le changement est beaucoup moins sensible; si de huit à douze, encore moins ; si de mille à cent mille, presque plus ; enfin ce changement ne sera plus sensible, quand même on le porterait jusque dans les espaces imaginaires. De sorte que s'il y a un espace assez considérable entre A et C, l'âme nepourra point par ce moyen connaître si l'objet est proche de B ou de D.
C'est pour cette raison que nous voyons le soleil et la lune comme s'ils étaient enveloppés dans les nues, quoiqu'ils en soient étrangement éloignés; que nous croyons naturellement que tous les astres sont dans une égale distance, et que les comètes sont stables et presque sans aucun mouvement sur la fin de leur cours. Nous nous imaginons même que les comètes se dissipent entièrement au bout de quelques mois, à cause qu'elles s'éloignent de nous par une ligne presque droite ou directe à nos yeux, et qu'elles vont ainsi se perdre dans- ces grands espaces, d'où elles ne retournent qu'après plusieurs années, ou même après plusieurs siècles; car il y a bien de l'apparence qu'elles ne se dissipent pas dès qu'on cesse de les voir.
Pour expliquer le second moyen dont l'âme se sert pour juger de la dislance des objets, il faut savoir qu'il est absolument nécessaire que la figure de l'œil soit différente, selon la différente distance des objets que nous voyons; car lorsqu'un homme voit un objet proche de soi, il est nécessaire que ses yeux soient plus longs que si l'objet était plus éloigné : parce qu'afin que les rayons de cet objet se rassemblent sur m. 7
74 RECI1£RCUE DE LA VÉRITÉ.
le nerf optique, ce qui est nécessaire afin qu'oa le voie distinctement, principalement parce que Tobjet est peu éclairé, il faut que la distance d'entre ce nerf et le cristallin soit plus grande.
Il est vrai que si le cristallin devenait plus convexe quand l'objet est proche, cela ferait le même effet que si Tœil s'allongeait; mais il n'est pas croyable que le cristallin puisse facilement changer de ponvexilé ; et Tan a, d'un autre côté, une preuve assez vraisemblable que l'œil s'allonge ; car Tanatomie apprend qu'il y a des muscles qui environnent l'œil par le miliea, et Ton sentrelTort de ces muscles qui le pressent, et qui l'allongent apparemment quand on veut voir quelque chose de fort près.
Mais il n*est pas nécessaire de savoir ici de quelle manière cela se fait, il suffît qu'il arrive du changement dans l'œil, soit parce que les muscles qui l'environnent le pressent, soit parce que les petits nerfs qui répondent aux ligaments ciliaires, lesquels tiennent le cristallin suspendu entre les autres humeurs de l'oail, se lâchent pour augmenter la convexité du cristallin, ou se roidissent pour la diminuer, soit enfin parce que la prunelle se dilate ou se resserre, car il y a bien des gens dont les yeux ne reçoivent point d'autre changement.
Car enfin, le changement qui arrive, quel qu'il soit, n*est que pour faire que les rayons des objets se ra&serablenit tout juste sur le nerf optique. Or il est constant que, quand l'objet est à cinq cents pas ou à dix mille lieues, on le regarde avec la môme disposition des yeax^ sans qu'il y ait aucun changement sensible dans les muscles qui environnent Todil, ni dans les nerfo qui répondent aux ligaments* ciliaireê du cristal- Hn, ni enfin dans i'ouvierture de la prunelle, et les rayons des objets se rassemblent fort exactement sur