‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 42 sur 415 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

OU que nous voyons confusément, nous paraissent plus éloignés qu'ils ne sont, et, au contraire, que les corps lumineux, et que nous voyons distinctement, nous paraissent plus proches. Il est assez clair que ces derniers moyens ne sont pas assurés pour juger avec quelque certitude de la distance des objets; et on ne veut point s'y arrêter pour venir enfm au dernier de tous, qui est celui qui aide le plus l'imagination et qui porte plus facilement Tâme à juger que les objets sont fort éloignés.

Le sixième donc et le principal moyen consiste en ce que i'œil ne rapporte point à Tâme un seul objet séparé des autres, mais qu'il lui fait voir aussi tous ceux qui se trouvent entre nous et l'objet principal que nous considérons.

Quand par exemple nous regardons un clocher assez éloigné, nous voyons d'ordinaire dans le même temps plusieurs terres et plusieurs maisons entre nous et lui ; et parce que nous jugeons de l'éloignement de ces lerres et de ces maisons, et que cependant nous voyons que le clocher est au delà, nous jugeons aussi qu'il est bien plus éloigné et même plus gros et plus ^and que si nous le voyions tout seul. Cependant l'image qui s'en trace au fond de l'œil est toujours d'une égale grandeur, soit qu'il y,ait des terres et des maisons entre nous et lui^ soit qu'il n'y en ait point, pourvu que nous le voyions d'un lieu également distant, comme on le suppose. Ainsi nous jugeons de la grandeur des objets par l'éloignement où nous les croyons; et les corps que nous voyons entre nous et les objets aident beaucoup notre imagination à juger de leur éloignement, de même que nous jugeons de la grandeur de notre durée ou du temps qui s'est passé depuis que nous avons fait quelque action par le souvenir confus des choses que nous avons faites ou des

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pensées que nous avons eues successivement depuis celte action. Car ce sont toutes ces pensées et toutes ces actions qui se sont succédé les unes aux autres qui aident notre esprit à juger de la longueur de quelque temps ou de quelque partie de notre durée; ou plutôt le souvenir confus de toutes ces pensées successives est la môme chose que le jugement de notre durée^ comme la vue confuse des terres qui sont entre nous et un clocher est la même chose que le jugement naturel de Téloignement du clocher, car ces jugements ne sont que des sensations composées ^ .

De là il est facile de reconnaître la véritable raison pourquoi la lune nous paraît plus grande lorsqu'elle se lève que lorsqu'elle est fort haute sur l'horizon; car lorsqu'elle se lève elle nous parait éloignée de plusieurs lieues et même au delà de l'horizon sensible ou des terres qui terminent notre vue, au lieu que nous ne la jugeons qu'environ à une demi-lieue de nous ou sept ou huit fois plus élevée que nos maisons lorsqu'elle est montée sur notre horizon. Ainsi nous la jugeons beaucoup plus grande quand elle est proche de l'horizon que lorsqu'elle en est fort éloignée, parce que nous la jugeons beaucoup plus éloignée de nous lorsqu'elle se lève que lorsqu'elle est fort haute sur notre horizon.

Il est vrai qu'un très-grand nombre de philosophes attribuent ce que nous venons de dire aux vapeurs qui s'élèvent de la terre. Ils prétendent que les vapeurs rompant les rayons des objets, elles les font paraître plus grands. Mais il est certain qu'ils se trompent, car les réfractions n'augmentent que leur élévation sur l'horizon, et elles diminuent au contraire quelque peu l'angle visuel sous lequel ils sont vus. Elles n'empô-

1 Voy. les Eclaire, sur ce cli. dans la Rép, à )f. R^gis*

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