‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 51 sur 415 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

I. Des erreurs touchant les mouvements des fibres de nos sens. — II. Que nous n'apercevons pas ces mouvements, ou que nous le^ confondons avec nos sensations. — III. Expérience' qui le prouve. — IV'. Trois sortes de sensations. — V. Les erreurs qui les accompagnent.

I. La seconde chose qui se trouve dans chacune des sensations est rébranlement des fibres de nos nerfs qui se communique jusqu'au cerveau, et nous nous trompons en ce que nous confondons toujours cet ébranlement avec la sensation de l'âme, et que nous jugeons qu'il n'y a point de tel ébranlement lorsque nous n'en apercevons point par les sens.

II. Nous confondons, par exemple, l'ébranlement que le feu excite dans les fibres de notre main, avec la sensation de chaleur, et nous disons que la chaleur est dans notre main ; mais parce que nous ne sentons point l'ébranlement que les onjeis visibles font sur le nerf optique qui est au fond de l'œil, nous pensons que ce nerf n'est point ébranlé et qu'il n'est point couvert des couleurs que nous voyons; nous jugeons au contraire qu'il n'y a que l'objet extérieur sur lequel ces couleurs soient répandues. Cependant on peut voir par l'expérience qui suit que les couleurs sont presque aussi fortes et atissi vives sur le fond du nerf optique que sur les objets visibles.

III. Que l'on prenne un œil de bœuf nouvellement tué, qu'on ôte les peaux qui sont à l'opposite de la

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prunelle à l'endroit où est le nerf optique et qu'on mette en leur place quelque morceau de papier assez mince pour ôtre transparent ; cela fait, qu'on mette cet œil au trou d'une fenêtre, en sorte que la prunelle soit à l'air, et que le derrière de l'œil soit dans la chambre, qu'il faut bien fermer afin qu'elle soit fort obscure, et alors on verra toutes les couleurs des objets qui sont hors de la chambre répandues sur le fond de lœil, mais peints à la renverse. Que s'il arrive que ces couleurs ne soient pas as§ez vives, il faudra allonger l'œil en le pressant par les côtés, si les objets qui se peignent au fond de l'œil sont trop proches, ou bien ie faire plus court si les objets sont trop éloignés

On voit bien par cette expérience que nous devrions juger ou sentir les couleurs au fond de nos yeux, de même que nous jugeons que la chaleur est dans nos mains, si nos sens nous étaient donnés pour découvrir la vérité, et si nous nous conduisions par raison dans les jugements que nous formons sur les objets de. nos sens.

Mais pour rendre quelque raison de toute la bizarrerie de nos jugements sur les qualités sensibles, il faut considérer que l'âme est unie si étroitement à son <^orpSy et qu'elle est encore devenue si charnelle depuis le péché, qu'elle lui attribue beaucoup de choses qui n'appartiennent qu'à elle-môme, et qu'elle ne se distingue presque plus d'avec lui. De sorbe qu'elle ne lui attribue pas seulement toutes les sensations dont nous parlons à présent, mais aussi la force d'imaginer, et m6me quelquefois la puissance de raisonner; car il y a eu un grand nombre de philosophes assez slupides et assez grossiers pour croire que Tâme n'était que la plus défiée et la plus subtile partie du corps.

Si l'on veut bien lire fertullien, on ne verra que trop de preuves de ce que je dis, puisqu'il est lui-môme de ce

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sentiment après un très- grand nombre d'auteurs qu'il rapporte. Gela est si vrai, qu'il tâche de prouver dans le livre De tAme que la foi, rÉcriture et même les révélations particulières nous obligent de croire que l'âme est corporelle ^, et il ne faut pas s'en étonner puisqu'il est tombé dans cet excès de folie de s'imaginer que Dieu même était corporel. Je ne veux point réfuter ces sentiments, parce que j'ai supposé qu'on devait avoir lu quelques ouvrages de saint Augustin, ou de M. Descartes, qui auront assez fait voir l'extravagance de ces pensées, et qui auront assez affermi l'esprit dans la distinction de l'étendue et de la pensée, de l'âme et du corps.

L'âme est donc si aveugle qu'elle se méconnaît ellemême, et qu'elle ne voit pas que ses propres sensa* lions lui appartiennent; mais, pour expliquer ceci, il faut distinguer dans l'âme iCrois sortes de sensations, quelques-unes fortes et rives, quelques autres faibles et languissantes, et enfin de moyennes entre les unes et les autres .

IV. Les sensations fortes et vives sont celles qui étonnent l'esprit et qui le réveillent avec quelque force, parce qu'elles lui sont fort agréables ou fort incommodes ; telles sont la douleur, le chatouillement, le grand froid, le grand chaud, et généralement toutes celles qui ne sont pas seulement accompagnées de vestiges dans le ccFveau, mais encore de quelque mouvement des esprits vers les parties intérieures du corps^ c'est-à-dire de quelques mouvements des esprits, propres à exciter les passions, comme nous expliqueroos ailleurs.

Les sensations faibles et languissantes sont celles qui touchent fort peu l'âme, et qui ne lui sont ni fort

» Àug. Ep, 157.

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