‹ Œuvres de Malebranche (volume 2)Chapitre 59 sur 415 · LIVRE PBEMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PBEMIER

jointes par la nature. Or, parce que l'Âme n'aperçoit point les mouvements de ses organes, mais seulement ses propres sensations, et qu'elle sait que ces mômes sensations ne sont point produites en elle par ellemême, elle est portée à ju^er qu'elles sont au dehors et dans la cause qui les lui présente; et elle a fait tant de fois ces sortes de jugements dans le même temps qu'elle aperçoit les objets, qu'elle ne peut presque plus s*enipêcher de les faire.

11 serait nécessaire, pour expliquer à fond ce que je viens de dire, de montrer rinutilité de ce nombre infini de petits êtres qu'on nomme des espèces et des idées, qui ne sont comme rien et qui représentent toutes choses, que nous créons et que nous détruisons quand il nous platt, et que notre ignorance nous a fait imaginer pour rendre raison des choses que nous n'entendons point. Il faudrait faire voir la solidité du sentiment de eeux-qui croient que Dieu est le vrai père de la lumière, qui éclaire seul tous les hommes, sans lequel les vérités les pi us simples nescraient point intelligibles, et le soleil, tout éclatant qu'il est, ne serait pas même visible; car c'est ce sentiment qui m'a conduit à la découverte de cette vérité, qui parait un paradoxe: que les idées qui nous représentent les créatures ne sont que des perfections de Dieu qui répondent à ces mêmes créatures et qui les représentent. En un mot il faudrait expliquer et prouver le sentiment que j'ai sur la nature des idées, et ensuite il serait facile de parler plus nettement des choses que je viens de dire ; mais cela nous mènerait trop loin. On n'expliquera tout ceci que dans le troisième livre; Tordre le» demande ainsi. 11 suffit présentement que j'apporte un exemple trèssensible et incontestable, où il se trouve plusieurs jugements confondus avec une même sensation.

Je crois qu'il n'y a personne au monde qui, regar-

118 R£CU£UCI1E DE LA XUHITK.

dant la lune, ne la voie environ à mille pas loin de soi, et qui ne la Irouve plus grande lorsqu'elle se lève ou (jumelle se couche que lorsqu'elle est fort élevée sur Thorizon, et peut-être môme qui ne croie voir seu* lement qu'elle est plus grande^ sans penser qu'il se trouve aucun jugement dans sa sensation. Cependant il est indubitable que, s'il n'y avait point quelque es- {>èce de jugement renfermé dans sa sensation, il ne verrait point la lune dans la proximité où elle lui parait; et, outre cela, il la verrait plus petite lorsqu'elle se lève que lorsqu'elle est fort élevée sur rhorizon, puisque nous ne la voyons plus grande quand elle se lève qu'à cause que nous la jugeons plus éloignée par un jugement naturel dont j'ai parlé dans le sixième chapitre.

Mais, outre nos jugements nat,urel8, que l'on peut regarder comme des sensations composées, il se rea* contre dans presque toutes nos sensations un jugement libre; car, non-seulement les hommes jugent par un jugement naturel que la douleur par exemple est daiàs leur main, ils le jugent aussi par un jugement libre; non-seulement ils l'y sentent, mais ils l'y croient; et ils . ont pris une si forte habitude de former de tels juge^ ments, qu'ils ont beaucoup de peine à s'en empêcher. Cependant ces jugements sont très faux en eux-mêmes, quoique fort utiles à la conservation de la vie ; car nos sens ne nous instruisent oue nour notre corns. et tou&

U\î\^ PREMIER. 119

j'aperçois premièrement celui que je vois immédialement; et parce que je n'aperçois ce premier qu'à cause qu'il y a quelque chose hors de moi qui produit certains mouvements dans mes yeux et dans mon cerveau, je juge que ce premier soleil, qui est dans mon âme, est au dehors et qu'il existe ^.

Il peut toutefois arriver que nous voyions ce premier soleil, qui est uni intimement à notre âme, sans que Tautre soit sur Thorizon et même sans qu'il existe du tout. De même, nous pouvons voir ce premier soleil plus grand lorsque l'antre se lève que quand il est fort élevé sur l'horizon; et, quoiqu'il soit vrai que ce premier soleil que nous voyons immédiatement soit plus grand quand l'autre se lève, il ne s'ensuit pas que cet autre que nous regardons, ou vers lequel nous tournons les yeux, soit plus grand : car ce n'est pas proprement celui qui se lève que nous voyons, ce n'est pas celui que nous regardons, puisqu'il est éloigné de plusieurs millions de lieues; mais c'est ce premier qui est véritaJblement plus grand et tel que nous le voyons, parce que toutes les choses que nous voyons immédiatement sont toujours telles que nous les voyons, et nous ne nous trompons que parce que nous jugeons que ce que nous voyons immédiatement se trouve dans les objets extérieurs, qui sont eause de ce que nous voyons. '

De même, quand nous voyons de la lumière en voyant ce premier soleil qui est immédiatement um à m&bce es^ffit^ nous ne nous trompons pas de croire que nous en voyons ; il n'est pas possible d'en douter. Mais notre erreur est qme mue voulons, sai» aucune mison

* IV>aT Inen comprendre ceci il fsot avoir hi €e que je dirai de la natane des idées dans Je liv. ^3, on les deux prem. ^n/r. sur ta WÊétçp/u

130 RECUEttCHE DE LA VÉRllÉ.

et même contre toute raison, que cette lumière que nous voyons immédiatement existe dans le soleil qui est hors de nous. C'est la même chose des autres objets de nos sens.

III. Si Ton prend garde à ce que nous avons dit dès le commencement et dans la suite de cet ouvrage, il sera facile de voir que, de toutes les choses qui se trouvent dans chaque sensation. Terreur ne se rencontre que dans les jugements-que nous faisons, que nos sensations sont dans les objets.

Premièrement, ce n'est pas une erreur d'ignorer que l'action des objets consiste dans le mouvement de quelques-unes de leurs parties, et que ce mouvement se communique aux organes de nos sens, qui sont les deux premières choses qui se trouvent dans chaque sensation ; car il y a bien de la différence entre ignorer une chose et être dans une erreur à l'égard de cette chose.

Secondement, nous ne nous trompons point dans la troisième, qui est proprement la sensation. Lorsque * nous sentons de la chaleur, lorsque nous voyons de la lumière, des couleurs ou d'autres objets, il est vrai que nous les voyais, quand même nous serions frénétiques; car il n'y a rien de plus vrai que tous les visionnaires voient ce qu'ils voient, et leur erreur ne consiste que dans les jugements qu'ils font que ce qu'ils voient existe vérilabiement au dehors à cause qu'ils le voient au dehors.

C'est ce jugement qui renferme on consentement de notre liberté, et par conséquent qui est sujet à l'erreur; et nous devons toujours nous empêcher de le faire, selon la règle que nous avons mise au commencement de jce livre : que nous ne devons jamais juger de quoi que ce soit lorsque nous pouvons nous en empêcher, et que l'évidence et la certitude ne nous y

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