‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 107 sur 174 · DE L'ESPRIT PUR. — II- PARTIE · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT PUR. — II- PARTIE

que les choses qui ne forment point d'idée dans l'esprit dans le temps qu'on les e^camine, ressemblent au néant. Et ce qui nous confirme dans ce sentiment , c'est que nous sommes persuadés par une espèce d'instinct que les idées des choses sont dues à notre nature , et qu'elles sont soumises de telle manière à l'esprit qu'elles doivent se représenter à lui dès qu'il le souhaite.

II. Cependant si nous faisions quelque réflexion à l'état présent de notre nature, nous n'aurions pas tant de penchant à croire que nous avons toutes les idées des choses dès que nous le voulons. L'homme , pour ainsi dire , n'est que chair et que eang depuis le péché. La moindre impression de ses sens et de ses passions rompt la plus forte attention de son esprit , et le cours des esprits et du sang l'emporte avec soi et le pousse continuellement vers les objets sensibles. C'est souvent en vain qu'il se roidit contre ce torrent qui rentratne , et c'est rarement qu'il s'avise d'y résister ; car il y a trop de douceur à le suivre et trop de fatigue à s'y opposer. L'esprit donc se rebute et s'abat aussitôt qu'il a fait quelque effort pour se prendre et pour s'arrêter à quelque vérité , et il est absolument faux, dans^l'état où nous sommes , que les idées des choses soient présentes à notre esprit toutes les fois que nous les voulons considérer. Ainsi nous ne devons point juger que les choses ne sont point, de cela seul que nous n'en avons aucune idée.

UI. Mais quand nous supposerions l'homme maître absolu do son esprit et de ses idées , il serait encore nécessairement sujet à l'erreur par sa nature; car l'esprit de l'homme est limité, et tout es* prit limité est par sa nature sujet à l'erreur. La raison en est que les moindres choses ont entre elles une infinité de rapports, et qu'il faut un esprit infini pour les comprendre. Ainsi un esprit limité ne pouvant embrasser ni comprendre tous ces rapports quelque elfort qu'il fasse, il est porté à croire que ceux qu'il n'aperçoit pas n'existent point, principalement lorsqu'il ne fait pas d'attention à la faiblesse et à la limitation de son esprit, ce qui lui est fort ordinaire. Ainsi la. limitation de l'esprit toute seule emporte avec soi la capacité de tomber dans l'erreiir.

Toutefois si les hommes, dans l'élat même où ils sont de faiblesse et de corruption, faisaient toujours bon usage de leur liberté, ils ne se tromperaient jamais. Et c'est pour cela que tout homme qui tombe dans l'erreur est blâmé avec justice et mérite même d'être puni; oar il suflfit pour ne se point tromper de ne juger que de ce qu'on voit , et de ne faire jamais des jugements entiers que des àioses que Too est assuré d'avoir examinées dans toutes leurs par- ^f ce que le$ booimes peuvent faire. Mais ils aiment mieux s*as^

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sujetlir à l'erreur que de s'assujettir à la règle de la vérité , ils veulent décider sans peine et sans examen. Ainsi il ne faut pas s'étonner s'ils tombent dans un nombre inCni d'erreurs et s'ils font souvent des jugements assez incertains.

IV. Les hommes, par exemple , n'ont point d'autres idées de substance que celle de l'esprit et du corps , c'esl-à-dire d'une substance qui pense et d'une substance étendue. Et de là ils prétendent avoir droit de conclure que tout ce qui existe est corps ou esprit. Ce n'est pas que je prétende assurer qu'il y ait quelque substance qui ne soit ni corps ni esprit; car on ne doit pas assurer que des choses existent lorsqu'on n'en a point de connaissance ; puisqu'if semble que Dieu, qui ne nous ca,che point ses ouvrages, nous en aurait donné quelque idée. Cependant, je crois qu'oq ne doit rien déterminer touchant le nombre des genres d'êtres que Dieu a-créés, par les idées que l'on en a , puisqu'il se peut absolument faire que Dieu ait des raisons de nous les cacher que nous ne sachions pas; quand ce ne serait qu'à cause que, ces êtres n'ayant aucun rapport à nous, il nous serait assez inutile de les ponnailre : de même qu'il ne nous a pas donné des yeux assez bons pour compter les dents d'un ciron, parce qu'il est assez inutile pouii la conservation de notre corps que nous ayons la vue si perçante.

Mais , quoique l'on ne pense pas devoir juger avec précipitation que tous lès êtres soient esprits ou corps ; on croit cependant qu'il est tout à fait contre Ja raison que des philosophes, pour expliquer les effets naturels , se servent d'autres idées que de celles qui dépendent de la pensée et de l'étendue , puisqu'en effet ce sont les seules que nous ayons qui soient distinctes ou particulières.

11 n'y a rien de si déraisonnable que de s'imaginer une infinité d'êtres sur de simples idées de logique , de leur attribuer une infinité de propriétés , et de vouloir ainsi expliquer des choses qu'on n'entend point par des choses que non-seulement on ne conçoit pas, mai? qu'il n'est pas même possible de concevoir. C'est faire de même que des aveugles qui, voulant parler entre eux des couleurs et en soutenir des thèses, se serviraient pour cela des définitions que les philosophes leur donnent, desquelles ils tireraient plusieurs conclusions. Car comme ces aveugles ne pourraient faire que des raisonnements plaisants et ridicules sur les couleurs, parce qu'ils n'en auraient pas des idées distinctes, et qu'ils en voudraient raisonner sur des idées générales et de logique ; ainsi les philosophes ne peuvent pas faire des raisonnements solides sur les effets de la nature lorsqu'ils ne se servent pour cela que des idées générales et de logique d'acte ^ de puissance , d'être , dé cause , de principe, de

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