DE L'ESPRIT PUK. -- II' PARTIE. 2S
toutes les choses sensibles , et qu'enfin si nous voulons éviter l'erreur nous ne devons point nous y fier. Je conclus de même qu'il .est moralement impossible de connaître par les idées pures de Tesprit les rapports que les corps ont avec le nôtre, qu'il ne faut point raisonner selon ces idées pour savoir si une pomme ou une pierre sont bonnes à manger, qu'il en faut goûter, et qu'encore que Ton puisse se servir de son esprit pour connaître confusément les rapports des corps étrangers avec le nôtre , c'est toujours le plus sûr de se servir de ses sens. Je donne encore un exemple ; car on ne peut trop imprimer dans l'esprit des vérités si essentielles et si nécessaires.
Je veux examiner, par exemple, ce qui m'est le plus avantageux d'être juste ou d'être riche. Si j'ouvre les yeux du corps, la justice me parait une chimère, je n'y vois point dattraits. Je vois des justes misérables, abandonnés, persécutés, sans défense et sans consolation, car celui qui les console et qui les soutient ne parait point à mes yeux. En un mot, je ne vois pas de quel usage peut être la justice et la vertu. Mais si je considère les richesses les yeux ouverts, j'en vois d'abord l'éclat et j'en suis ébloui. La puissance, la grandeur, les plaisirs et tous les biens sensibles accompagnent les richesses, et je ne puis douter qu'il ne faille être riche pour être heureux. De même, si je me sers de mes oreilles, j'entends que tous les hommes estiment les richesses, qu'on ne parle que des moyens d'en avoir , que l'on loue et que l'on honore sans cesse ceux qui les possèdent. Ce sens et tous les autres me disent donc qu'il faut être riche pour être heureux. Que si je me ferme les yeux et les oreilles , et que j'interroge mon imagination , elle me représentera sans cesse ce que mes yeux auront vu , ce qu'ils auront lu et ce que mes oreilles auront entendu à l'avantage des richesses. Mais elle me représentera encore ces choses tout d'une autre manière que mes sens, car l'imagination augmente toujours les idées des choses qui ont rapport au corps et que l'on aime. Si je la laisse donc faire elle me conduira bientôt dans un palais enchanté semblable à ceux dont les poètes et les faiseurs de romans font des descriptions si magnifiques, et là je verrai des beautés qu'il est inutile que je décrive, lesquelles me convaincront que le dieu des richesses qui l'habite est le seul capable de me rendre heureux. Voilà ce que mon corps est capable de me persuader, car il ne parle que pour lui, et il est nécessaire pour son bien que l'imagination s'abatte devant la grandeur et l'éclat des richesses.
Mais si je considère que le corps est infiniment au-dessous de Tesprit, qu'il u« i^eut en être le uiaîlro , qu'il ne peut 1 instruire ce a. 25
la vérité ni produire en lui la lumière; et que dans cette vue je rentre en moi-même , et <.;ue je me demande , ou plutôt ( puisque je ne suis pas à moi-même , ni mon maître, ni ma lumière) si je m'approche de Dieu, et que, dans le silence de mes sens et de mes passions, je lui demande si je dois préférer les richesses à la vertu ou la vertu aux richesses , j'entendrai une réponse claire et distincte de ce que je dois faire ; réponse éternelle qui a toujours été dite, qui se dit et qui se dira toujours, réponse qu'il n'est pas nécessaire que j'explique , parce que tout le monde la sait , ceux qui lisent ceci et ceux qui ne le lisent pas; qui n'est ni grecque, ni latine, ni française, ni allemande, et que toutes les nations conçoivent : réponse enfin qui console les justes dans leur pauvreté et qui console les pécheurs au milieu de leurs richesses. J'entendrai cette réponse et j'en demeurerai convaincu. Je me rirai des visions de mon imagination et des illusions de mes sens. L'homme intérieur qui est en moi se moquera de l'homme animal et terrestre que je porte. Enfin l'homme nouveau croîtra et le vieil homme sera détruit, pourvu néanmoins que j'obéisse toujours à la voix de celui qui me parle si clairement dans le plus secret de ma raison et qui, s'étant rendu sensible pour s'accommoder à ma faiblesse et à ma corruption, et pour me donner la vie par ce qui me donnait la mort, me parle encore d'une manière très-forte , très-vive et très-familière par mes sens , je veux dire par la prédication de son Évangile. Que si je l'interroge dans toutes les questions métaphysiques, naturelles, et de pure philosophie, aussi bien que dans celles qui regardent le règlement des mœurs, j'aurai toujours un maître fidèle qui ne me trompera jamais: non-seulement je serai chrétien, mais je serai philosophe ; je penserai bien et j'aimerai de bonnes choses ; en un mot, je suivrai lé chemin qui conduit à toute la perfection dont je suis capabale, et par la grâce et par la nature.
Il faut donc conclure de tout ce que j'ai dit que, pour faire le meilleur usage qui se puisse des facultés de notre âme , de nos sens, de noire imagination et de notre esprit, nous ne devons les appliquer qu'aux choses pour lesquelles elles nous sont données. Il faut distinguer avec soin nos sensations et nos imaginations d'avec nos idées pures, et juger selon nos sensations et nos imaginations des rapports que les corps de dehors ont avec le nôtre, sans nous en servir pour découvrir les vérités qu'elles confondent toujours, et il faut nous servir des idées pures de l'esprit pour découvrir les vérités sans nous en servir pour juger des rapports que les corps do dehors ont avec le nôtre , ])an'e iiire ces idées n*ont jamais assez d'étendue pour nous les représenter parfaitement.