‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 122 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Continuation du même sujet. — I. Explication de la seconde règle de lacuriofdté.

— II. Explication de la troisième.

t. La seconde règle que l'on doit observer, c'est que la nouveauté ne doit jamais nous servir de raison pour croire que les choses sont véritables. Nous avons déjà dit plusieurs fois que les hommes ne doivent pas se reposer dans l'erreur et dans les faux biens dont ils jouissent; qu'il est juste qu'ils cherchent l'évidence de la vérité et le vrai bien qu'ils ne possèdent pas , et par conséquent qu'ils se portent aux choses qui leur sont nouvelles et extraordinaires ; mais ils ne doivent pas pour cela toujours s'y attacher ni croire , par légèreté d'esprit, que les opinions nouvelles sont vraies à cause qu'elles sont nouvelles, et que des biens sont véritables parce qu'ils n'en ont point encore joui. La nouveauté les doit seulement pousser à examiner avec soin les choses nouvelles ; ils no les doivent pas

1 Àiig. De maffiafro.

mépriser, puis(ju'ils ne les connaissent pas, ni croire aussi témérairement qu'elles renferment ce qu'ils souhaitent et ce qu'ils espèrent.

Mais voici ce qui arrive assez souvent. Les hommes, après avoir examiné les opinions anciennes et communes, n'y ont point reconnu la lumière de la vérité. Après avoir goûté les biens ordinaires , ils n'y ont point trouvé le plaisir s(»lide qui doit accompagner la possession du bien ; leurs désirs et leurs empressements ne se sont donc point apaisés par les opinions et les biens ordinaires. Si donc on leur parle de quelque chose de nouveau et d'extraordinaire , ridée de la nouveauté leur fait d'abord espérer que c'est justement ce qu'ils cherchent ; et parce qu'on se flatte ordinairement et qu'on croit volontiers que les choses sont comme on souhaite qu'elles soient , leurs espérances se fortifient à proportion que leurs désirs s'augmentent, et enfin elles se changent insensiblement en des assurances imaginaires. Ils attachent ensuite si fortement l'idée de la nouveauté avec l'idée de la vérité , que l'une ne se représente jamais sans l'autre; et ce qui est plus nouveau leur parait toujours plus vrai et meilleur que ce qui est plus ordinaire et plus commun ; bien différents en cela de quelques-uns, qui, ayant joint par aversion pour les hérésies l'idée de la nouveauté avec celle de la fausseté , s'imaginent que toutes les opinions nouvelles sont fausses et qu'elles renferment quelque chose de dangereux.

On peut donc dire que cette disposition ordinaire de l'esprit et du cœur des hommes à l'égard de tout ce qui porte le caractère de la nouveauté , est une des causes les plus générales de leurs erreurs , car elle ne les conduit presque jamais à la vérité. Lorsqu'elle les y conduit , ce n'est que par hasard et par bonheur ; et enfin elle les détourne toujours de leur véritable bien en les arrêtant dans cette multiplicité de divertissements et de faux biens dont le monde est rempli ; ce qui est Terreur la plus dangereuse dans laquelle on puisse tomber.

II. La troisième règle contre les désirs excessifs de la nouveauté est que , lorsque nous sommes assurés d'ailleurs que des vérités sont si cachées qu'il est moralement impossible de les découvrir, et que les biens sont si petits et si minces qu'ils ne peuvent nous rendre heureux , nous ne devons pas nous laisser exciter par la nouveauté qui s'y rencontre.

Tout le monde peut savoir par la foi , par la raison et par l'expérience , que tous les biens créés ne peuvent pas remplir la capacité infinie de la volonté. La foi nous apprend que toutes les choses du monde ne sont que vanité , et que notre bonheur ne con-

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siste pas dans les honneurs ni dans les richesses. La raison nous assure que , puisqu'il n'est pas en notre pouvoir de borner nos dcsii^ et que nous sommes portés par une inclination naturelle à aimer tous les biens, nous ne pouvons devenir heureux qu'en possédant celui qui les renferme tous. Noire propre expérience nous fait sentir que nous ne sommes pas heureux dans la possession des biens dont nous jouissons, puisque nous en souhaitons encore d'au* très. Enfin nous voyons tous les jours que les grands biens dont les princes et les rois même les plus puissants jouissent sur la terre , ne sont pas encore capables de contenter leurs désirs; qu'ils ont même plus d'inquiétudes et de déplaisirs que les autres ; et qu'étant pour ainsi dire au haut de la roue de la fortune , ils doivent être infiniment plus agités et plus secoués par son mouvement que ceux qui sont au-dessous et plus proche du centre. Car enfin ils ne tombent jamais que du haut; ils ne reçoivent jamais que de grandes blessures; et toute celte grandeur qui les accompagne et qu'ils attachent à leur être propre ne fait que les grossir et les étendre , afin qu'ils soient capables d'un plus grand nombre de blessures et plus exposés aux coups de la fortune.

La foi donc , la raison et l'expérience , nous convaincant que les j biens et les plaisirs de la terre, desquels nous n'avons point encore ' goûté, ne nous rendraient pas heureux quand nous les posséderions, nous devons bien prendre garde, selon cette troisième règle, à ne pas nous laisser sottement flatter d'une folle espérance de bonheur, laquelle s'augmentantpeu à peu à proportion de notre passion et de nos désirs, se changerait à la Gn en une fausse assurance. C«ir lor3({u'on est extrêmement passionné pour quelque bien on se 1 imagine toujours très-grand et l'on se persuade même insensiblement que l'on sera heureux quand on le possédera.

11 faut donc résister à ces vains désirs, puisque ce serait inutilement que l'on tâcherait de les contenter; mais principalement encore parce que quand on se laisse aller à ses passions et que l'on emploie son temps pour les satisfaire, on perd Dieu et toutes choses avec lui. On ne fait que courir d'un faux bien après un autre faux bien ; on vit toujours dans de fausses espérances; on se dissipe, on s'agite en mille manières différentes; on trouve partout des oppositions à cause que les biens que l'on recherche sont désirés de plusieurs et ne peuvent être possédés de plusieurs, et enfin on meurt et on ne possède plus rien. Car, comme nous apprend saint Paul *, cetix qui veulent devenir riches tombent dans la tentation et dans le piège du diable, et en divers désirs inutiles et pernicieux qui précis

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