CHAPITRE IV
I. Des causes occasionnelles do l'erreur, et qu'il y en a cinq principales. — II. Dessein général de tout l'ouvrage, et dessein particulier du premier livre.
Nous venons de voir qu'on ne tombe dans l'erreur, que parce que l'on ne fait pas l'usage qu'on devrait faire de sa liberté; que c'est
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faute de modérer l'empressemeot et l'ardeur de la volonté pour les seules apparences- de la vérité, qu'on se trompe, et que Terreur ne consiste que dans un consentement de la volonté qui a plus d'éten<> due que la perception de Tentendemcnt, puisqu'on ne se tromperait point si Ton ne jugeait simplement que de ce que l'on voit.
I. Mais, quoiqu'à proprement parler il n'y ait que le mauvais usage de la liberté qui soit cause de Terreur, on peut dire néanmoins que nous avons beaucoup de facultés qui sont cause de nos erreurs , non pas causes véritables, mais causes qu'on peut appeler occasionntUes, Toutes nos manières d'apercevoir nous sont autant d'occa* siens de nous tromper. Car puisque nos faux jugements renferment deux choses, le consentement de la volonté, et la perception de Tenlendement ; il est bien clair que toutes nos manières d'apercevoir nous peuvent donner quelque occasion de nous tromper, puisqu'elles nous peuvent porter à des consentements précipités!
Or, parce qu'il e$t nécessaire de faire d'abord sentir à Tesprit ses faiblesses et ses égarements, afin qu'il entre dans de justes désirs de sen délivrer, et qu'il se défasse avec plus de facilités de ses pré*< jugés « on va tacher de faire une division exacte de ses manières d'apercevoir, qui seront comme autant de chefs à chacun desquels on rapportera dans la suite les différentes erreurs auxquelles nous» gommes sujets.
L'âme peut apercevoir les choses en trois manières, par Vmtm" dément pur, par ï imagination, par les sens.
Elle aperçoit par ïentendement pur les choses spirituelles, les universelles, les notions communes, l'idée de la perfection, celle d'un être infiniment parfait, et généralement toutes ses pensées lorsqu'elle les connaît par la réflexion qu'elle fait sur soi. Elle aperçoit même par l'entendement pur les choses matérielles, Tétendue avec sespropriétés;caril n'y aque l'entendement pur qui puisse apercevoir un cercle et un carré parfait, une figure de mille côtés, et choses sem^ blables. Ces sortes de perceptions s'appellent pures intellect ions, ou pures perceptionSy parce qu'il n'est point nécessaire que Tesprit forme des images corporelles dans le cerveau pour se représenter toutes ces choses.
Par l'imagination, Tame n'aperçoit que les êtres matériels, lorsqu'étant absents, elle se les rend présents en s'en formant des images dans le cerveau. C'est de cette manière qu'on imagine toutes sortes de figures, un cercle, un triangle , un visage, un cheval , des villes et des campagnes , soit qu'on les ait déjà vues ou non. Ces sortes de perceptions se peuvent appeler imaginations , parce que Tàmc se représente ces objets en s'en formant des images dans le cer-
veau ; et parce qu'on ne petit pas se former des images des choses spirituelles , il s*ensuit que l'âme ne les peut pas imaginer ; ce que l'on doit bien remarquer.
Enfin l'âme n'aperçoit par les sens que les objets sensibles et gros* giers^ lorsqu'étant présents ils font impression sur les organes exté* rieurs de son corps et que cette impression se communique jusqu'au cerveau , ou, lorsqu'étant absents, le cours des esprits animaux fait dans le cerveau une semblable impression. C'est ainsi qu'elle voit des plaines et des rochers présents à ses yeux , qu'elle connaît la dureté du fer, et la pointe d'une épée et choses semblables; et ces sortes de sensations s'appellent sentiments ou sensations.
L'âme n'aperçoit donc rien qu'en ces trois manières ; ce qu'il est facile de voir si l'on considère que les choses que nous apercevons sont spirituelles ou matérielles. Si elles sont spirituelles , il n'y a que l'entendement pur qui les puisse connaître ; que si elles sont matérielles, elles seront présentes ou absentes. Si elles sont absentes , l'âme ne se les représente ordinaireinent que par Timagina-' tion ; mais si elles sont présentes , l'âme peut les apercevoir par les impressions qu'elles font sur ses sens ; et ainsi nos âmes n'aperçoivent les choses qu'en trois manières, par V entendement pur j par Yimagination et par les sens.
On peut donc regarder ces trois facultés comme de certains chefs auxquels on peut rapporter les erreurs des hommes et les causes de ces erreurs , et éviter ainsi la confusion où leur grand nombre nous jetterait infailliblement si nous voulions en parler sans ordre.
Mais nos inclinations et nos passions agissent encore très-forte~> ment sur nous ; elles éblouissent notre esprit par de fausses lueurs, et elles le couvrent et le remplissent de ténèbres. Ainsi nos inclinations et nos passions nous engagent dans un nombre inlini d'erreurs lorsque nous suivons ce faux jour et cette lumière trompeuse qu'elles produisent en nous. On doit donc les considérer, avec les trois facultés de l'esprit, comme des sources d^ nos égarements et de nos fautes, et joindre aux erreurs des sens, de l'imagination et de l'entendement pur celles que l'on peut attribuer aux passions et aux inclinations naturelles. Ainsi l'on peut rapporter toutes les erreurs des hommes et leurs causes à cinq chefs , et on les traitera selon cet ordre.
II. Premièrement, on parlera des crrpurs des serw; secondement, des erreurs de V imagination; en troisième lieu . des erreurs de Veniendement pur; en quatrième lieu, des erreurs des inclinations; en cinquième lieu, des erreurs des passions; enfin, après avoir es^avô de délivrer l'esprit des erreurs auxquelles il est sujet , on
donnera une méthode générale pour sa conduire dans la recherche de la vérité.
m. Nous allons coramencer à expliquer les erreurs de nos sens, ou plutôt les erreurs où nous tombons en ne faisant pas Tusage que nous devrions faire de nos sens , et nous ne nous arrêterons pas tant aux erreurs particulières, qui sont presque infinies, qu'aux causes générales de ces erreurs et aux choses que l'on croit nécessaires pour la connaissance de la nature de Tesprit humain.