‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 136 sur 174 · CHAPITRE xni · texte numérisé non relu

CHAPITRE xni

I. De la troisième inclination natareUe, qui est l'amitié <]ue nous avons pour les autres hommes. — II. Elle porte à approuver les pensées de nos amis et & les tromper par de fausses louanges.

De toutes nos inclinations prises en général et ati sens que je l'ai expliqué dans le premier chapitre, il ne reste plus que celle que nous avons pour ceux avec qui nous vivons et pour tous les objets qui nous environnent, de laquelle je ne dirai presque rien, parce que cela regarde plutôt la morale et la politique que notre sujet. Comme cette inclination est toujours jointe avec les passions, il serait peut-être pliis à propos de n'en parler que dans le livre suivant ; mais l'ordre n'est pas en cela de si grande conséquence.

I. Pour bien comprendre la cause et les effets do celte inclination naturelle , il faut savoir que Dieu aime tous ses ouvrages , et qu'il les unit étroitement les uns avec les autres pour leur mutuelle conservation; car, aimant sans cesse les ouvrages qu'il produit, puisque c'est son amour qui les produit , il imprime aussi sans cesse ïians notre cœur un amour pour ses ouvrages, puisqu'il produit

sans cesse dans notre cœur un amour pareil au sien. Et, afin que l'amour naturel que nous avons pour nous-mêmes n'anéantisse et n'affaiblisse pas trop celui que nous avons pour les choses qui sont hors de nous, et qu'au contraire ces deux amours que Dieu met en nous s'entretiennent et se fortifient l'un l'autre, il nous a liés de telle manière avec tout ce qui nous environne, et principalement avec les êtres de même espèce que nous, que leurs maux nous affligent naturellement, que leur joie nous réjouit, et que leur grandeur, leur abaissement, leur diminution, semble augmenter ou diminuer notre être propre. Les nouvelles dignités de nos parents et de nos amis, les nouvelles acquisitions de ceux qui ont le plus de rapporta nous, les conquêtes et les victoires de notre prince, et même les nouvelles découvertes du nouveau monde , semblent ajouter quelque chose à notre substance. Tenant à toutes ces choses, nous nous réjouissons de leur grandeur et de leur étendue : nous voudrions même que ce monde n'eût point de bornes; et celle pensée de quelques philosophes . que les étoiles et les tourbillons sont infinis, non-seulement semble digne de Dieu, mais elle parait encore très-agréable à l'homme , qui sent une secrète joie de faire partie de l'infini ; parce que, tout petit qu'il est en lui-même, il lui semble qu'il devienne comme infmi en se répandant dans les êtres infinis qui l'environnent.

Il est vrai que l'union que nous avons avec tous les corps qui roulent dans ces grands espaces n'est pas fort étroite. Ainsi, elle n'est pas sensible à la plupart des hommes, et il y en a qui s'intéressent si peu dans les découvertes que l'on fait dans les cieux, que l'on pourrait bien croire qu'ils n'y sont point unis par la nature, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est ou faute de connaissance , ou parce qu'ils tiennent trop à d'autres choses.

L'àme, quoique unie au corps qu'elle anime , ne sent pas toujours tous les mouvements qui s'y passent; ou bien, si elle les sent, elle ne s'y applique pas toujours : la passion qui l'agite étant souvent plus grande que le sentiment qui la touche, elle semble tenir davantage à l'objet de sa passion qu'à son propre corps ; car c'est principalement par les passions que l'âme se répand au dehors et qu'elle sent qu'elle tient effectivement à tout ce qui l'environne ; comme c'est principalement par le sentiment qu'elle se répand dans son corps et qu'elle reconnaît qu'elle est unie à toutes les parties qui le composent. Mais, comme on ne peut pas conclure que l'àme d'un passionné n'est pas unie à son corps, à cause qu'il s'offre à la mort, et qu'il ne s'intéresse point pour la conservation de sa vie ; de même on ne doit pas s'imaginer que

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nous ne tenions point naturellement à toutes choses , à cause qu1l y en a auxquelles nous ne prenons point de part.

Voulez-vous, par exemple , savoir si les hommes tiennent à leur prince , à leur patrie ; cherchez-en qui en connaissent les intérêts et qui n'aient point d'affaires particulières qui les occupent : vous verrez alors combien grande sera leur ardeur pour les nouvelles, leur inquiétude pour les batailles, leur joie dans les victoires, leur tristesse dans les défaites. Vous verrez alors clairement que les hommes sont étroitement unis à leur prince et à leur patrie.

De même, voulez-vous savoir si les hommes tiennent à la Chine et au Japon, aux planètes et aux étoiles fixes : cherchez-en, ou bien imaginez-vous-en quelques-uns dont le pays et la famille jouissent d'une profonde paix, qui n'aient point de passions particulières et qui ne sentent point actuellement l'union qui les tient attachés aux choses qui sont plus proche de nous que les cieux ; et vous reconnaîtrez que s'ils ont quelque connaissance de la grandeur et de la nature de ces astres, ils auront de la joie si l'on en découvre quelques-uns; ils les considéreront avec plaisir; et s'ils sont assez habiles, ils se donneront volontiers la peine d'en observer et d'en calculer les mouvements.

Ceux qui sont dans le trouble des affaires ne se mettent guère en peine s'il paraît quelque comète ou s'il arrive quelque éclipse ; mais ceux qui ne tiennent point si fort aux choses qui sont proche d'eux se font une affaire considérable de ces sortes d'événements, parce qu'en effet il n'y a rien à quoi l'on ne tienne, quoiqu'x)n ne le sente pas toujours ; de môme qu'on ne sent pas toujours que son âme est unie, je ne dis pas à son bras et à sa main, mais à son cœur et à son cerveau.

La plus forte union naturelle que Dieu ait mise entre nous et ses ouvrages est celle qui nous lie avec les hommes avec lesquels nous vivons. Dieu nous a commandé de les aimer comme d'autres nousmêmes; et afin que l'amour de choix par lequel nous les aimons soit ferme et constant, il le soutient et le fortifie sans cesse par un amour naturel qu'il imprime en nous. Il a mis pour cela certains liens invisibles qui nous obligent comme nécessairement à les aimer, à veiller à leur conservation comme à la nôtre, à les regarder comme des parties nécessaires au tout que nous composons avec eux, et sans lequel nous ne saurions subsister.

Il n'y a rien de plus admirable que ces rapports naturels qui se trouvent entre les inclinations des esprits des hommes, entre les mouvements de leur corps, et entre ces inclinations et ces mouvements. Tout cet enchaînepfient secret est une merviBille qu'on no

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peut assez admirer et qu'on ne saurait jamais comprendre. A la vue de quelque mal qui surprend ou que Ton sent comme insurmontable par ses propres forces, on jette, par exemple, un grand cri. Ce cri, poussé souvent sans qu'on y pense et par la disposition de la machine, entre infailliblement dans les oreilles de ceux qui sont assez proche pour donner le secours dont on a besoin. Il les pénètre, ce cri, et se fait entendre à eux de quelque nation et de quelque qualité qu'ils soient; car ce cri est de toutes les langues et de toutes les conditions, comme en effet il en doit être. Il agite le cerveau et change en un moment toute la disposition du corps de ceux qui en sont frappés , il les fait même courir au secours sans qu'ils y pensent. Mais il n'est pas long-temps sans agir sur leur esprit et sans les obliger à vouloir secourir et à penser aux moyens de secourir celui qui a fait celte prière naturelle, pourvu toutefois que cette prière ou plutôt ce commandement pressant soit juste et selon les règles de la société. Car un cri indiscret, poussé sans sujet ou par une vaine frayeur, produit dans les assistans de l'indignation ou de la moquerie au lieu de compassion , parce qu'en criant sans raison l'on abuse des choses établies par la nature pour notre conservation. Ce cri indiscret produit naturellement de l'aversion et le désir de venger le tort que l'on a fait à la nature , je veux dire à l'ordre des choses, si celui qui l'a fait sans sujet Ta fait volontairement. Mais il ne doit produire que la passion de moquerie mêlée de quelque compassion , sans aversion et sans un désir de vengeance, si c'est l'épouvante, c'est-à-dire une fausse apparence d'un besoin pressant, qui ait été cause que quelqu'un se soit écrié : car il faut de la moquerie pour le rassurer comme craintif et pour le corriger; et il faut de la compassion pour le secourir comme faible : on ne peut rien concevoir de mieux ordonné.

Je ne prétends pas expliquer par un exemple quels sont les ressorts et les rapports que Tauteur de la nature a mis dans le cerveau des hommes et de tous les animaux pour entretenir le concert et l'union nécessaire à leur conservation. Je fais seulement quelques réflexions sur ces ressorts, afin que l'on y pense et que l'on recherche avec soin, non comment ces ressorts jouent, ni comment leur jeu se communique par l'air, par la lumière et par tous les petits corps qui nous environnent, car cela est presque incompréhensible et n'est pas nécessaire; mais au moins afin que l'on reconnaisse quels en sont les effets. On peut par différentes observations reconnaître les liens qui nous attachent les uns aux autres, mais on ne peut connaître avec quelque exactitude comment cela se fait. On voit sans peine qu'une montre marque les heures; mais il faut du

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temps pour en savoir les raisons; et il y a tant de ressorts différente dans le cerveau du plus petit des animaux , qu'il n'y a rien de pareil dans les machines les plus composées.

S'il n'est pas possible de comprendre parfaitement les ressorts de noire machine, il n'est pas aussi absolument nécessaire de lès com-» prendre; mais il est absolument nécessaire pour se conduire de bien savoir les effets que ces ressorts sont capables de produire en nous. Il n'est pas nécessaire de savoir comment une montre est ' faite pour s'en servir ; mais si l'on s'en veut servir pour régler son temps, il est du moins nécessaire de savoir qu'elle marque les heures. Cependant il y a des gens si peu capables de réflexion qu'on pourrait presque les comparer à des machines purement inanimées. Ils ne sentent point en eux-mêmes les ressorts qui se débandent à la vue des objets ; souvent ils sont agités Sans qu'ils s'aperçoivent de leurs propres mouvements; ils sont esclaves sans qu ils sentent leurs liens; ils sont enfin conduits en mille manières différentes sans qu'ils reconnaissent la main de celui qui les gouverne. Ils pensent être les seuls auteurs de tous les mouvements qui leiir arrivent; et, ne distinguant point ce qui se passe en eus-mémes en ponséqiiencé d'Un acte libre de leur volonté d'avec ce qui s'y produit par l'impression des corps qui leë environnent, ils pensent qu'ils se conduisent eUx-mémes dans le temps qu'ils sont conduits par quelque autre. Mais, ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ces choses.

Les rapports que l'auteur de la nature a mis entre nos inclinations naturelles afin de nous unir les uns avec les autres semblent encore être plus dignes de notre application et de nos recherches que ceux qui sont entre les corps ou entre les esprits par rapport aux corps. Car tout y est réglé de telle manière que les inclinations qui semblent être les plus opposées à la société y sont les plus utiles loi-squ'elles sont un peu modérées.

Le désir, par exemple, que tous les hommes ont pour la grandeur tend par lui-même à la dissolution de toutes les sociétés. Néanmoins ce désir est tempéré de telle manière par l'ordre de la nature, qu'il sert davantage au bien de l'état que beaucoup d'autres inclinations faibles et languissantes. Car il donne de l'émulatidn, il excite à la vertu , il soutient le courage dans le service qu'on rend à la patrie, et l'on ne gagnerait pas tant de victoires si les soldats el principalement les oSiciers n'aspiraient à la gloire et aux charges. Ainsi tous ceux qui composent les armées, ne travaillant que pour leurs intérêts particuliers, ne laissent pas de procurer le bien de tout le pays. Ce qui fait voir qu'il est très-avantageux pour le

bien public que tous les hommes aient un désir secret de grandeur, pourvu qu'il soit modéré.

Mais , si tous les particuliers paraissaient être ce qu'ils sont en effet, s'ils disaient franchement aux autres qu'ils veulent être les principales parties du corps qu'ils composent, et n'en être jamais les dernières , ce ne serait pas le moyen de se joindre ensemble. Tous les membres d'un corps n'en peuvent pas être la tête et le cœur ; il faut des pieds et des mains, des petits aussi bien que des grands, des gens qui obéissent aussi bien que de ceux qui commandent. Et si chacun disait ouvertement qu'il veut commander et ne jamais obéir, comme en effet chacun le souhaite naturellement, il est visible que tous les corps politiques se détruiraient, et que le désordre et l'injustice régneraient partout.

Il a donc été nécessaire que ceux qui ont le plus d'esprit et qui sont les plus propres à devenir les parties nobles de ce corps et à commander aux autres fussent naturellement civils , c'est-à-dire qu'ils fussent portés par une inclination secrète à témoigner aux autres, par leurs manières et par leurs paroles civiles et honnêtes, qu'ils se jugent indignes que l'on pense à eux, et qu'ils croient être les derniers des hommes, mais que ceux à qui ils parlent sont dignes de toutes sortes d'honneurs, et qu'ils ont beaucoup d'estime et de vénération pour eux. Enfin, au défaut de la charité et de l'amour de l'ordre , il a été nécessaire que ceux qui commandent aux autres eussent l'art de les tromper par un abaissement imaginaire qui ne consiste qu'en civilités et en paroles, afin de jouir sans envie de cette prééminence qui est nécessaire dans tous les corps. Car de cette sorte tous les hommes possèdent en quelque manière la grandeur qu'ils désirent : les grands la possèdent réellement, et les petits et les faibles ne la possèdent que par imagination, étant persuadés en quelque manière par les compliments des autres qu'on ne les regarde pas pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour les derniers d'entre les hommes.

Il est facile de conclure en passant de ce que nous venons de dire que c'est une très-grande faute contre la civilité que de parler souvent de soi, surtout quand on en parle avantageusement, quoique l'on ait toutes sortes de bonnes qualités , puisqu'il n'est pas permis de parler aux personnes avec qui l'on converse comme si on les regardait au-dessous de soi, si ce n'est en quelques rencontres, et lorsqu'il y a des marques extérieures et sensibles qui nous élèvent au-dessus d'elles. Car enfin le mépris est la dernière des injures : c'est ce qui est le plus capable de rompre la société ; et naturellement nous ne devons point espérçr qu'un homme à qui nous

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*onnailrG que nous le regardons au-dessous de nous se ùs joindre avec nous, parce que les hommes ne peuvent :re la dernière partie du corps qu'ils composent, lion que les hommes ont à faire des compliments est )ropre pour conlre-balancer celle qu'ils ont pour l'estime on , et pour adoucir la peine intérieure que ressentent ont les dernières parties du corps politique. Et l'on ne T que le mélange de ces deux inclinations ne fasse de effets pour entretenir la société.

y a une étrange corruption dans ces inclinations, aussi lans l'amitié, la compassion^ la bienveillance et les auident à unir ensemble les hommes. Ce qui devrait entre- )ciété civile est souvent cause de sa désunion et de sa pour ne point sortir de mon sujet, il est souvent cause de nication et de l'établissement de l'erreur, outes les inclinations nécessaires à la société civile, celles jettent le plus dans l'erreur sont l'amitié , la faveur , la sance, et toutes les inclinations qui nous portent à parler itageusement des autres en leur présence, e bornons pas notre amour dans la personne de nos amis, ons encore avec eux toutes les choses qui leur appartiens {uelque façon ; et comme ils témoignent d'ordinaire assez »n pour la défense de leurs opinions, ils nous inclinent inaent à les croire, à les approuver, et à les défendre même s d'obstination et de passion qu'ils ne font eux-mêmes ; l'ils auraient souvent mauvaise grâce de les soutenir avec et qu'on ne peut trouver à redire que nous les défendions, e serait amour-propre, en nous c'est générosité, portons de l'affection aux autres hommes pour plusieurs

car ils peuvent nous plaire et nous servir en différentes â. La ressemblance des humeurs, des inclinations, des em- !ur air, leurs manières, leur vertu, leurs biens, l'affection me qu'ils nous témoignent, les services qu'ils nous ont renque nous en espérons, et plusieurs autres raisons particueus déterminent à les aimer. S'il arrive donc que quelqu'un imis, c'est-à-dire quelque personne qui ait les mêmes incli- , qui soit bien fait, qui parle d'une manière agréable, que oyions vertueux ou de grande condition^ qui nous témoigne Bction et de l'estime, qui nous ait rendu quelque service ou nous en espérions, ou enQn que nous aimions pour quelque aison particulière ; s'il arriva, dis-je , que cette personne

quelque proposition, nous nous en laissons incontinent per-

suader sans faire usage de notre raison. Nous soutenons son opinion sans nous mettre en peine si elle est conforme à la vérité, et souvent même contre notre propre conscience, selon l'obscurité et la confusion de notre esprit, selon la corruption de notre cœur, et selon les avantages que nous espérons tirer de notre fausse générosité.

Il n'est pas nécessaire d'apporter ici des exemples particuliers de ces choses, car on ne se trouve presque jamais une seule heure dans une compagnie sans en remarquer plusieurs si l'on y veut faire un peu de réflexion. La faveur et les rieurs, comme l'on dit ordinairement, ne sont que rarement du côté de la vérité , mais presque toujours du côté des personnes que l'on aime. Celui qui parle est obligeant et civil; il a donc raison. Si ce qu'il dit est seulement vraisemblable, on le regarde comme vrai ; et si ce qu'il avance est absolument ridicule et impertinent, il deviendra tbut au moins fort vraisemblable. C'est un homme qui m'aime, qui m'estime , qui m'a rendu quelque service , qui est dans la disposition et dans le pouvoir de m'en rendre, qui a soutenu mon sentiment en d'autres occasions : je serais donc un ingrat et un imprudent si je m'opposais aux siens et si je manquais même à lui applaudir. C'est ainsi qu'on se joue de la vérité , qu'on la fait servir à ses intérêts et qu'on embrasse les fausses opinions les uns des autres.

Un honnête homme ne doit point trouvera redire qu'on l'instruise et qu'on l'éclairé quand on le fait selon les règles de la civilité ; et lorsque nos amis se choquent de ce que nous leur représentons modestement qu'ils se trompent , il faut leur permettre de s'aimer eux-mêmes et leurs erreurs, puisqu'ils le veulent et qu'on n'a pas* le pouvoir de leur commander ni de leur changer l'esprit.

Mais un vrai ami ne doit jamais approuver les erreurs de son ami, car enfin nous devrions considérer que nous leur faisons plus de tort que nous ne pensons lorsque nous défendons leUrs opinions sans discernement. Nos applaudissements ne font que leUr enfler le cœur et les confirmer dans leurs erreurs; ils deviennent incorrigibles; ils agissent et ils décident enfin comme s'ils étaient devenus infaillibles.

D'où vient que les plus riches , les plus puissants , les plus nobles , et généralement tous ceux qui sont élevés au-dessus des autres, se croient fort souvent infaillibles, et qu'ils se comportent comme s'ils avaient beaucoup plus de raison que ceux qui sont d'une condition vile ou médiocre, si ce n'est parce qu'on approuve indifféremment et lâchement toutes leurs pensées? Ainsi l'appro-

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le nous donnons à nos amis leur fait croire peu à peu plus d'esprit que les autres, ce qui les rend fiers, hardis, ts et capables de tomber dans les erreurs les plus grosis s*en apercevoir.

lur cela que noS ennemis nous rendent souvent un meilr ce et nous éclairent beaucoup plus l'esprit par leurs opque ne font nos amis par leurs approbations; parce que nis nous obligent de nous tenir sur nos gardes et d'être aux choses que nous avançons; ce qui seul suffit pour 3 reconnaître nos égarements. Mais nos arais^e font que irniir et nous donner une fausse confiance qui nous rend Ignorants. Les hommes ne doivent donc jamais admirer is et se rendre à leurs sentiments par amitié , de môme doivent jamais s'opposer à ceux de leurs ennemis par iniais ils doivent se défaire de leur esprit flatteur ou contreur devenir sincères et approuver l'évidence et la vérité ù ils la trouvent.

evons aussi nous bien mettre dans l'esprit que la plupart les sont portés à la flatterie ou à nous faire des cotnplir une espèce d'inclination naturelle, pour paraître spiri- >ur attirer sur eux la bienveillance des autres , et dans ce de quelque retour, ou enfin par une espèce de malice llerie; et nous ne devons pas nous laisser étourdir par ue l'on peut nous dire. Ne voyons-nous pas tous les jours personnes qui ne se connaissent point ne laissent pas de 'un l'autre jusque» aux nues la première fois même qu'ils . et qu'ils se parlent? et qu'y a-t-il de plus ordinaire que les gens qui donnent des louanges hyperboliques et qui nt des mouvements extraordinaires d'admiration à une qui vient de parler en public, même en présence de ceux luels ils s'en sont moqués quelque temps auparavant? s fois qu'on se récrie, qu'on pâlit d'admiration, et comme es choses que l'on entend, ce n'est pas une bonne preuve i qui parle dit des merveilles, mais plutôt qu'il parle à lies flatteurs , qu'il a des amis ou peut-être des ennemis vertissent de lui. Cesi qu'il parle d'une manière engaqu'il est riche et puissant; ou , si on le veut, c'est une une preuve que ce qu'il dit est appuyé sur les notions des fuses et obscures, mais fort touchantes et fort agréables , a quelque feu d'imagination, puisque les louanges se donamitié, aux richesses , aux dignités, aux vraisemblances, a rement à la vérité.

On s'attendra peut-être qu'ayant traité en général des inclinations des esprits, je doive descendre dans un détail exact de tous les mouvements particuliers qu'ils ressentent à la vue du bien et du mal ; c'est-â-dire que je doive expliquer la nature de l'amour , de la haine, de la joie, de la tristesse et de toutes les passions intellectuelles tant générales que particulières , tant simples que composées. Mais je ne me suis pas engagé à expliquer tous les différents mouvements dont les esprits sont capables.

Je suis bien aise que Ton sache que mon dessein principal dans tout ce que j'ai écrit jusqu'ici de la recherche de la vérité a été de faire sentir aux hommes leur faiblesse et leur ignorance , et que nous sommes tous sujets à Terreur et au péché. Je l'ai dit, et je le dis encore, peut-être qu'on s'en souviendra : je n'ai jamais eu dessein de traiter à fond de la nature de l'esprit; mais^j'ai été obligé d'en dire quelque chose pour expliquer les erreurs dans leur principe, pour les expliquer avec ordre, en un mot, pour me rendre intelligible : et si j'ai passé 'les bornes que je me suis proposées, c'est que j'avais, ce me semblait, des choses nouvelles à dire qui me paraissaient de conséquence , et que je croyais niême qu'on pourrait lire avec plaisir. Peut-être me suis-je trompé, mais je devais avoir cette présomption pour avoir le courage de les écrire; car le moyen de parler lorsqu'on n'espère pas d'être écouté ! II est vrai que j'ai dit beaucoup de choses qui ne paraissent point tant appartenir au sujet que je traite que ce particulier des mouvements de l'âme; je l'avoue, mais je ne prétends point m'obliger à rien lorsque je me fais un ordre. Je me fais un ordre pour me conduire , mais je prétends qu'il m'est permis de tourner la tête lorsque je marche si je trouve quelque chose qui mérite d'être /Considéré. Je prétends même qu'il m'est permis de me reposer en quelques lieux à l'écart, pourvu que je ne perde point de vue le chemin que je dois suivre. Ceux qui ne veulent point se délasser avec moi peuvent passer outre; il leur est permis, ils n'ont qu'à tourner la page ; mais , s'ils se fâchent , qu'ils sachent qu'il y a bien des gens qui trouvent que ces lieux que je choisis pour me reposer leur font trouver le chemin plus doux et plus agréable.

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