‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 15 sur 174 · oy. \e8 Éclaircissements · texte numérisé non relu

oy. \e8 Éclaircissements

2. Dcus ab initio constituithomincm et rcliquitillum inmanuconsilii sui, ad- Jvcit mandata et preecepta sua, etc. £ccli. 15, IL

DES SlilSS. Î5

fruit, celles de loules les parties do son corps et le rapport qui résultait des unes avec les autres pour juger si dans la chaleur présente de son sang et dans mille autres dispositions de son corps ce fruit eût été bon pour sa nourriture, il est visible que des choses qui étaient indignes de Tapplication de son esprit en eussent entièrement rempli la capacité , et c^la même assez inutilement , parce qu'il ne se fût pas conservé long-temps par cette seule voie.

Si Ton considère donc que l'esprit d'Adam n'était pas infini, l'on ne trouvera pas mauvais que nous disions qu'il ne connaissait pas toutes les propriétés des corps qui l'environnaient , puisqu'il est constant que ces propriétés sont infinies; et si l'on accorde, ce qui ne peut se nier avec quelque attention , que son esprit n'était pas fait pour examiner les mouvements et les configurations de la matière , mais pour être continuellement appliqué à Dieu , Ton ne pourra pas trouver à redire si nous assurons que c'eût été un désordre et un dérèglement, dans un temps où toutes choses devaient être parfaitement bien ordonnées, s'il eût été obligé de se détourner l'esprit de la vue des perfections de son vrai bien pour examiner la nature de quelque fruit afin de s'en nourrir.

Adam avait donc les mêmes sens que nous, par lesquels il était averti, sans être détourné de Dieu, de ce qu'il devait faire pour son corps. 11 sentait, comme nous, des plaisirs, et même des douleurs ou des dégoûts prévenants et indélibérés. Mais ces plaisirs et ces douleurs ne pouvaient le rendre esclave ni malheureux comme nous, parce qu'étant maître absolu des mouvements qui s'excitaient dans son corps, il les arrêtait incontinent, après qu'ils l'avaient averti , s'il le souhaitait ainsi ; et, sans doute, il le souhaitait toujours à l'égard de la douleur. Heureux, et nous aussi, s'il eût fait la même chose à l'égard du plaisir, et s'il ne se fût point distrait volontairement de la présence de son Dieu, en laissant remplir la capacité de son esprit de la beauté et de la douceur espérée du fruit défendu , ou peut-être d'une joie présomptueuse excitée dans son âme à la Mie de ses perfections naturelles, ou enfin d'une tendresse naturelle pour sa femme et d'une crainte déréglée de la contrister, car, appa* remment, tout cela a contribué à sa désobéissance !

Mais après qu'il eut péché, ces plaisirs qui ne faisaient que l'avertir avec respect, et ces douleurs qui sans troubler sa félicité lui faisaient seulement connaître qu'il pouvait la perdre et devenir malheureux , n'eurent plus pour lui les mêmes égards ; ses sens et ses passions se révoltèrent contre lui , ils n'obéirent plus à ses ordres, et ils le rendirent, comme nous, esclave de toutes les choses sensibles.

â6 LIVRE PREMIER.

Ainsi les sens et les passions ne tirent point leur naissance du péché, mais seulement cette puissance qu'ils ont de tyranniser des pécheurs ; et cette puissance n'est pas tant un désordre du côté des sens que de celui de l'esprit et de ta volonté des hommes, qui, n'étant plus si étroitement unis à Dieu, ne reçoivent plus de lui cette lumière et cette force par laquelle ils conservaient leur liberté et leur bonheur.

On doit conclure en passant de ces deux manières, selon lesquelles nous venons d'expliquer les désordres du péché, qu'il y a deux choses nécessaires pour nous rétablir dans l'ordre.

La première est qu'il faut ôler de ce poids qui nous fait pencher et qui nous entraine vers les biens sensibles en retranchant continuellement de nos plaisirs et en mortifiant la sensibilité de nos sens par la pénitence, et par la circoncision du cœur.

La seconde est qu'il faut demander à Dieu le poids de sa grâce et cette délectation prévenante^ que Jésus-Christ nous a particulièrement méritée, sans laquelle nous avons beau retrancher de ce premier poids, il pèsera toujours ; et si peu qu'il pèse, il nous entraînera infailliblement dans le péché et dans le désordre.

Ces deux choses sont absolument nécessaires pour rentrer et pour persévérer dans notre devoir. La raison , comme l'on voit, s'accorde parfaitement avec l'Évangile, et l'un et l'autre nous apprennent que la privation, l'abnégation, la diminution du poids du péché sont des préparations nécessaires, afin que le poids de la grâce nous redresse et nous attache à Dieu.

Mais, quoique dans l'état où nous sommes il y ait obligation de combattre continuellement contre nos sens, on n'en doit pas conclure qu'ils soient absolument corrompus et mal réglés; car si l'on considère qu'ils nous sont donnés pour la conser\'ation de notre corps, on trouvera qu'ils s'acquittent admirablement bien de leur devoir, et qu'ils nous conduisent d'une manière si juste et si fidèle à leur fin, qu'il semble que c'est à tort^u'on les accuse de corruption et de dérèglement ; ils avertissent si promptement l'âme par la douleur et par le plaisir, par les goûts agréables et désagréables, et par les autres sensations, de ce qu'elle doit faire ou ne faire pas pour la conservation de la vie, qu'on ne peut pas dire avec raison que cet ordre et cette exactitude soient une suite du péché.

IL Nos sens ne sont donc pas si corrompus qu'on s'imagine ; mais c'est le plus intérieur de notre âme, c'est notre liberté qui est corrompue. Ce ne sont pas nos sens qui nous trompent, mais c'est notre volonté qui nous trompe par ses jugements précipités. Quand

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