‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 159 sur 174 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Des règles qu'il faut observer dans la recherche de la vérité.

Après avoir expliqué les moyens dont il faut se servir pour ren* dre l'esprit plus atlentif et plus étendu , qui sont les seuls qui peuvent le rendre plus parfait, c'est^à>dire plus éclairé et plus pénétrant , il est temps de venir aux règles qu'il est absolument nécessaire d'observer dans la résolution de toutes les questions. Ccstà quoi je m'arrêterai beaucoup, et que je tâcherai de bien expliquer par plusieurs exemples , atin d'en faire mieux connaître la nécessité, et d'accoutumer l'esprit à les mettre en usage, parce que le plus nécessaire et le plus difficile n'est pas de les bien sa^ voir, mais de les bien pratiquer.

Il ne faut pas s'attendre ici d'avoir quelque chose de fort extraordinaire, qui surprenne et qui applique beaucoup l'esprit; au contraire, afin que ces règles soient bonnes, il faut qu'elles soient simples et naturelles, en petit nombre, très-intelligibles et dépeu* dantes les unes des autres; en un mot elles ne doivent que con-t duire notre esprit et régler notre attention sans la partager, car l'expérience fait assez connaître que la logique d'Aristote n'est pas de grand usage, à cause qu elle occupe trop l'esprit, et quelle lo détourne de l'attention qu'il devrait apporter aux sujets qu'il examine. Que ceux donc qui n'aiment que les mystères et les inventions extraordinaires quittent pour quelque temps cette humeur bizarre, et qu'ils apportent toute l'attention dontjls sont capables, afin d'examiner si les règles que l'on va donner suffisent pour conserver toujours l'évidence dans les perceptions de l'esprit et pour découvrir les vérités les plus cachées. S'ils ne se préoccupent point injustement contre la simplicité et la facilité de ces règles , j'es- ^ père qu'ils reconnaîtront par l'usage que nous montrerons dans la suite qu'on en peut faire , que les principes les plus clairs et les plus simples sont les plus féconds^, et (pie les dioscs extraordinaires

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et difficiles ne sont pas toujours aussi utiles que notre vaine curiosité nous le fait croire. ^

Le principe de toutes ces règles est qu'il faut toujours conserver révtdence dans ses raisonnements pour découvrir la vérité sans crainte de se tromper. De ce principe dépend cette règle générale qui regarde le sujet de nos études, savoir : que nous ne devons raisonner que sur des choses dont nous avons des idées claires; et, par une suite nécessaire , que nous devons toujours commencer par les choses les plus simples et les plus faciles, et nom y arrêter fort longtemps avant que d'entreprendre la recherche des phis composées et des plus difficiles. .

Les règles qui regardent la manière dont il s'y faut prendre pour résoudre les questions dépendent aussi de ce même principe , et la première de ces règles est : qu'«7 faut concevoir très-distinctement Vétat de la question qu'on se propose de résoudre, et avoir des idées de ses termes assez distinctes pour les pouvoir comparer, et pour en reconnaître ainsi les rapports que Ton cherche.

Mais lorsqu'on ne peut reconnaître les rapports que les choses ont entre elles en les comparant immédiatement, la seconde règle est : qu'«7 faut découvrir par quelque effort d'esprit une ou plusieurs idée» moyennes qui puissent servir comme de mesure commune pour reconnaître par leur moijen les rapports qui sont entre elles. 11 faut observer inviolablement que ces idées soient claires el distinctes à proportion que Ton tâche de découvrir des rapports plus exacts et en plus grand nombre.

Mais lorsque les questions sont difficiles et de longue discussion, la troisième règle est : qu'il faut retrancher avec soin du sujet que Von doit considérer toutes les choses qu'il nest point nécessaire d'examiner pour découvrir la vérité que l'on cîierche. Car il ne faut point partager inutilement la capacité de Tesprit, et toute sa forœ doit être employée aux choses seules qui le peuvent éclairer. Les choses que Ton peut ainsi retrancher sont toutes celles qui ne touchent point la question , et qui étant retranchées , la question subsiste dans son entier.

Lorsque la question est ainsi réduite aux moindres termes. la quatrième règle est : qu'i7 faut diviser le sujet de sa méditation par parties , et les considérer toutes les unes après les autres selon l'ordre naturel, en commençant par les plus simples, c'est-àrdirepar celles qui renferment moins de rapports, et ne passer jamais aux plus composées avant que d'avoir reconnu distinctement les plus simples, et se les être rmdues familières.

lorsque ces choses sont devenues familières par lu méditation.

De la &.ÊTHODE. -- 11* PARTJË. A»3

la ciuquiënie i*èg!e est : quon doit en abréger les idées et les ranger efisuite dans son imagination, ou les écrire sur le papier, afin qu'elles ne remplissent plus la capacité de l'esprit. Quoique cette règle soit toujours utile, elle n'est absolument nécessaire que dans les questions très-difficiles et qui demandent une grande étendue d'esprit, à cause qu*on n'étend l'esprit qu'en abrégeant ses idées. L'usage de cette règle et de celles qui «suivent lie se reconnaît bien que dans l'algèbre.

Les idées de toutes les choses qu'il est absolument nécessaire de considérer étant claires, familières, abrégées et rangées par ordre dans l'imagination ou exprimées sur le papier, la sixième règle est : (ju'i7 faut les comparer toutes selon les règles des combinaisons, alternativement les unes avec les autres, ou par la seule vue de lesprit, ou par le mouvement de V imagination accompagné de la vue de r esprit, ou par le calcul de la plume joint à V attention de V esprit et de V imagination.

Si, de tous les rapports qui résultent de toutes ces comparaisons, il n'y en a aucun qui soit celui que l'on cherche, il faut de nouveau retrar^her de tous ces rapports ceux qui sont inutiles à la résolution de la Question; se rendre les autres familiers, les abréger et les ran^ ger par ordre dans son imagination , ou les exprimer sur le papier; les comparer ensemble selon les régies des combinaisons, et voir si le rapport composé que Von cherche est quelqu'un de tous les rapports composés qui résultent de ces nouvelles comparaisons.

S'il n'y a pas un de ces rapports que l'on a découverts qui renferme la résolution de la question, il faut de tous ces rapports

retrancher les inutiles, se rendre les autres familiers, etc Et en

continuant de cette manière, on découvrira la vérité ou le rapport que l'on cherche, si composé qu'il soit, pourvu qu'on puisse étendre suffisamment la capacité de l'esprit en abrégeant ses idées , et que dans toutes ces opérations l'on ait toujours en vue le terme où Ton doit tendre. Car c'est la vue continuelle de la question qui doit régler toutes les démarches de l'esprit, puisqu'il faut toujours savoir où l'on va.

Il faut surtout prendre garde à ne pas se contenter de quelque ' lueur ou de quelque vraisemblance, et recommencer si souvent les comparaisons qui servent à découvrir la vérité que l'on cherche , qu'on ne puisse s'empêcher de la croire, sans sentir les reproches secrets du maître qui répond à notre demande, je veux dire à notre travail, à l'application de notre esprit et aux désii*s de notre cœur. Et alors cette vérité pourra nous servir de principe infaillible pour avancer dans les sciences.

àH LIVRE SIXIÈME.

Toutes ces règles que nous venons de donner ne sont pas nécessaires généralement dans toute sorte de questions ; car lorsque les questions sont très-faciles, la première règle suffit; Ton n'a besoin que de la première et de la seconde dans quelques autres questions. En un mot, puisqu'il faut faire usage de ces règles jusqu'à ce qu'on ait découvert la vérité que l'on cherche, il est nécessaire d'en pratiquer, d'autant plus que les questions sont plus difficiles.

Ces règles ne sont pas en grand nombre. Elles dépendent toutes les unes des autres. Elles sont naturelles , et on se les peut rendre si familières, qu'il ne sera point nécessaire d'y penser beaucoup dans le le.m{)s qu'on s'en voudra servir. En un mot, elles peuvent régler l'attention de l'esprit sans lé partager, c'est-à-dire qu'elles ont une partie de ce qu'on souhaite. Mais elles paraissent si peu considérables p9r elles-mêmes, qu'il est nécessaire, pour les rendre recommandables, que je fasse voir que les philosophes sont tombés dans un très-gr^nd nombre d'erreurs et d'extravagances, à cause qu'ils n'ont pas seulement observé les deux premières, qui sont les plus faciles et les principales, et que c'est aussi par l'usage que M. Descartes en a fait qu'il a découvert toutes ces grandes ^t fécondes vérités dont on peut s'instruire dans ses ouvrages.

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