‹ Œuvres de Malebranche (volume 3)Chapitre 173 sur 174 · Principes de Descartex, art. 56 de la seconde partie · texte numérisé non relu

Principes de Descartex, art. 56 de la seconde partie

DE LA MÉTHODE. ^ }V ^AKtŒ. »«)

iiche ici de découvrir d'où vient que les parties de ces oorpâ force pour demeurer en repos les unes auprès des autres, u'elles résistent à Teffort que l'on fait pour les remuer ou les jirer.

3 pourrais ' pourtant me répondre que chaque corps a véritableit de la force pour continuer de demeurer dans Tétat où il esl, ue celle force est égale pour le mouvement et pour le repos ; s que ce qui fait que les parties des corps durs demeurent en )s les unes auprès des autres, et qu'on a de la peine a les sé^ ?r et à les agiter, c'est qu on n'emploie pas assez de mouvet pour vaincre leur repos ^. Gela est vraisemblable, mais je che la certitude, si elle se peut trouver,. et non pas la seule semblance. £t comment puis-je savoir avec certitude et avec ence que chaque corps a cette force pour demeurer en l'état est, et. que cette force est égale pour le mouvement et pour le >s, puisque la matière parait au contraire indifférente au mou* ent et au repos, et absolument sans aucune force? YeivDDS ;, comme a fait M. Descartes, à la volonté du Créateur, laquelle peut-être la force que les corps semblent avoir dans eux-* les. C'est la seconde chose que nous avons dite auparavant pou* conserver les parties de ce petit lien dont nous parlions, si ailachées les unes aux autres.

îrtainement il se peut faire que Dieu veuille que chaque corpA eure dans l'état où il est, et que sa volonté soit la force qui en les parties les unes aux autres ; de même que je sais d'ail-^ ) que c'est sa volonté qui est- la force mouvante, laquelle met lorps dans le mouvement. Car^ puisque la matière ne se peut mouvoir par elle-même, il me semble que je dois juger que un esprit, et même que c'est l'auteur de la nature qui la cou* 3, et qui la met en mouvement, en la conservant suocessive-** t en plusieurs endroits par sa simple volonté , puisqu'un être inient puissant n'agit point avec des instruments, et que lei i suivent nécessairement de sa volonté, reconnais donc qu'il se peut faire que Dieu veuille que chaque d demeure en l'état où elle est ^, soit qu'elle soit en repos, ou le soit en mouvement; et que cette volonté soit la puissance relie qu'ont les corps pour demeurer dans l'état où ils ont uni lé mis ^. Si cela est, il faudra, comme a fait M. Descartes, ta»^^ ^ celte puissance, conclure quels en doivent être les effets, el er ainsi des règles de la force et de la oommiUJiication des

DeacarU^ art. 41 de la mdme jpartle, *- 2. Art. 6d. — 8. Art. 31. «» 4. Art. i6 IX qui suivent.

5éS LtVRE SIXIÈMH.

mouvements à la rencontre des différents rorps, par la proportion de la grandeur qui se trouve entre ces corps; puisque nous n'avons point d'autre moyen d'entrer dans la connaissance de cette volonté générale et immuable de Dieu, qui fait la différente puissance que les corps ont pour agir et pour se résister les uns aux autres, que leur différente grandeur et leur différente vitesse.

Cependant je n'ai point de preuve certaine que Dieu veuille, par une volonté positive, que les corps demeurent en repos ; et il semble qu'il suffit que Dieu veuille qu'il y ait de la matière, afin que non-seulement elle existe, mais aussi afin qu'elle existe en repos.

Il n'en est pas de même du mouvement , parc« que Tidée d'une matière mue renferme certainement deux puissances ou efficaces, auxquelles elle a rapport, savoir, celle qui l'a créée et de plus celle qui Va agitée. Mais l'idée d'une matière en repos ne renferme que l'idée de la puissance qui l'a créée , sans qu'il soit nécessaire (l'une autre puissance pour la nieltre en repos; puisque si on conçoit simplement de la matière sans songer à aucune puissance, on la concevra nécessairement en repos. C'est ainsi que je conçois les choses, j'en dois juger selon mes idées ; et, selon mes idées, le repos n'est que la privation du mouvement : je veux dire que la force prétendue qui fait le repos n'est que la privation de celle qui fait le mouvement; car il suffit, ce me semble, que Dieu cesse de vouloir qu'un corps soit mu , afin qu'il cesse de l'être , et qu'il soit en repos.

En effet, la raison et mille et mille expériences m'apprennent que si de deux corps égaux en masse, l'un se meut avec un degré de vitesse et l'autre avec un demi-degré , la force du premier sera double de la force du second. Si la vitesse du second n'est que le quart, la centième , la millionième de c«lle du premier ; le second n'aura que le quart, la centième, la millionième partie de la force du premier. D'où il est aisé de conclure que si la vitesse du second est infiniment petite, ou enfin nulle, comme dans le repos, la force du second sera infmiment petite, ou enfin nulle, s'il est en repos. Ainsi, il me paraît évident que le repos n'a nulle force pour résister à celle du mouvement.

Mais je me souviens d'avoir ouï dire à plusieurs personnes trèséclairées, qu'il leur paraissait que le mouvement était aussi bien la » privation du repos, que le repos la privation du mouvement. Quelqu'un même assura , pa^ des raisons que je ne pus compren* dre, qu'il était plus probable que le mouvement fût une privation que le repos. Je ne me souviens pas distinctement des raisons qu'ils apportaient, mais cela me doit faire craindre que mes idée^' ue

snt fausses. Car encore que la plupart des hommes disent tout ce

leur plait, sur des matières qui paraissent peu importantes» inmoins j'ai sujet de croire que les personnes dont je parle preent plaisir à dire ce qu'ils concevaient. Il faut donc que j'exa* 16 encore mes idées avec soin.

Test une chose qui me paraît indubitable, et ces messieurs dont )arle en tombaient d'accord, savoir <]ue c est la volonté de Dieu

meut les corps. La force donc qu'a cette boule que je vois 1er, c'est la volonté de Dieu qui la fait rouler; que faut-il prétement que Dieu fasse pour l'arrêter ? faut-il' qu'il veuille par

volonté positive qu'elle soit en repos , ou bien s'il suffît qu'il >e de vouloir qu'elle soit agitée ' ? Il est évident que si Dieu cesse lement de vouloir que cette boule soit agitée, la cessation de e volonté de Dieu fera la cessation du mouvement de la boule, ar conséquent le repos. Car la volonté de Dieu, qui était la force remuait la boule, n'étant plus, cette force ne sera plus, la boule >era donc plus mue. Ainsi la cessation de la force du mouveit fait le repos. Le repos n'a donc point de force qui le cause, n'est donc qu'une pure privation qui ne suppose point en Dieu volonté positive. Ainsi ce serait admettre en Dieu une volonté tive sans raison et sans nécessité > que de donner aux corps ique force pour demeurer dans le repos, ais renvei^ns s'il est possible cet argument. Supposons pré-» ement une boule en repos, au lieu que nous la supposions en ivement ; que faut-il que Dieu fasse pour l'agiter? Suffit-il qu'il e de vouloir qu'elle soit en repos? Si cela est je n'ai encore rien icé ; car le mouvement sera aussitôt la privation du repos, que "ipos la privation du mouvement. Je suppose donc que Dieu e de vouloir qu'elle soit en repos. Mais^ cela supposé, je ne vois que la boule se remue; et, s'il y en a qui conçoivent qu'elle se je, je les prie qu'ils me disent de quel côté, et selon quel degré louvement elle est mue. Certainement, il est impossible qu'elle mue et qu'elle n'ait point quelque détermination et quelque é de mouvement; et de cela seul qu'on conçoit que Dieu cesse ouloir qu'elle soit en repos, il est impossible de concevoir lie aille avec quelque degré de mouvement, parce qu'il n'en as de même du mouvement comme du repos. Les mouvements d'une infinité de façons, ils sont capables du plus et du moins ;

le repos n'étant rien, ils ne peuvent différer les uns des autres, même boule, qui va deux fois plus vite en un temps qu'en un î , a deux fois plus de force ou de mouvement en un temps

l'imagine ici qu*il n y ait que Dieu, moi, et une boule» IL 50

9M UVftE fiUUfiAie.

qa*en un aalre ; mais on ne peot pas dire qo*ODe mènie boule ait deux foitplos de repos en on temps qu'en on aotre.

H faut donc en Diea ose Tolonté pontîTe pour mettre nne boule en mourement, ou pour faire qu'une boule ait une telle force pour se rocavoir, et il suffit qu'il cesse de TOuloir qu'elle smt mue afin qu'elle ne remue plus, c'est-à-dire, afin qu'elle sort en repos. De même qu'afin que Dieu crée un monde, il ne suffit pas qu'il cesse de vouloir qu'il ne soit pas, mais il est nécessaire qu'il Teuille po^ sitivement la manière dont il doit être. Mais pour l'anéantir il ne font pas que Dicfu veuille qu'il ne soit pas, parce que Dieu ne peut pas vouloir le néant par une volonté positive, il suffit seulement que Dieu œssB de vouloir qu'il soit.

Je ne considère pas ici le mouvement el le repos selon leur être relatif; car il est visible que des corps en repos ont des rapports aotn réels à ceux qui les environnent que ceux qui sont en mouvement. Je conçois seulement que les corps qui sont en mouvement eut une force mouvante, et que ceux qui sont en repos, n'ont point de force pour leur repos; parce que, le rapport des corps mus à ceux qui les environnent changeant toiqours, il faut une force continuelle pour produire ces changements continuas, car en effiec ce flont ces changements qui font tout ce qui arrive de nouveau dans la nature. Mais il ne faut point de force pour ne rien faire. Lors-* que le rapport d'un corps à ceux ,qui lenvironnent est toujours le même, il ne se fait rien ; et la conservation de ce rapport, je veux dire l'action de la volonté de Dieu qui conserve ee rapport, n'est point diffk«nte de celle qui conserve le corps même.

S*il est vrai, comme je le conçois, que le repos ne soit que la privation du mouvement, le moindre mouvement, je veux dire celui du plus petit corps agité, renfermera plus de force et de puissance que le repos du plus grand corps. Ainsi le moindre efibrt ou le plus petit corps que l'on concevra agité dans le vide contre un corps très-grand et très-vaste*, sera capable de le mouvoir quelque peu, puisque ce grand corps étant en repos il n'aura aucune puissance pour résista à celle de ce petit corps, qui viendra frapper contre lui. De sorte que la résistance que les parties des eorps durs font pour empêcher leur séparation, vient nécessaire^ ment de quelque auU« chose que de leur repos.

Mais il faut démontrer par des expériences sensibles ce que nous venons de prouver par des raisonaernents abstraits, afin de voir si

1 . Par OA corps «Uns le vide j*enieiids u« oorps teUement séparé des autres tami durs que liquides, qu'il n'y en ait aucun qui aide, ni qui empêche la communication des mouvements.

DE Lk MÉTHODE. — il* PARTIE. 69i

idées R'aooordent avec les sensations que nous recevons des )ts ; car il arrive souvent que de tels raisonnements nous trom* t, ou pour le moins qu'ils ne peuvent convaincre les autres, et <c-Ià principalement qui sont préoccupés du contraire. L'autode M. Descartes fait un si grand eSbrt sur la raison de quels personnes, quil faut prouver en toutes manières que ce grand ime s'est trompé, afin de pouvoir les désabuser. Ce que je is de dire entre bien dans l'esprit de o^ux qui ne Tbnt point ipli de Topinion contraire, et même je vois bien qu'ils trouve- [ à redire que je m'arrête trop à prouver des choses qui leur aissent incontestables. Mais les cartésiens méritent bien que Hasse efibrt pour les satisfaire. Les autres pourront passer ce sera capable de tes ennuyer.

'^oic4 donc quelques expériences qui prouvent sensiblement que spos n'a aucune puissance pour résister au mouvement, et qui conséquent font connaître que la volonté de Tauteur de la na^ ^ qui fait la puissance et la force que chaque corps a pour tinuer dans l'état dans lequel il est, ne regarde que le meuvent et non point le repos ; puisque les corps n'ont aucune force ' eux-mêmes.

/expérience apprend que de fort grands vaisseaux, qui nagent is l'eau, peuvent être agités par de très-petits corps qui vien^ it heurter contre eux. De là je prétends malgré toutes les dé^ es de M. Descartes et des cartésiens, que si ces grands corps ient dans le vide ils pourraient encore être agités aveo plus de ilité. Car la raison pour laquelle il y a quelque légère difficulté emuerun vaisseau dans l'eau, c'est que l'eau résiste à la force mouvement que l'on lui imprime, ce qui n'arriverait pas dans vide. Et ce qui fait manifestement voir que l'eau résiste au uvement qu'on imprime au vaisseau , c'e^ que le vaisseau se d'être agité quelque temps après qu'il a été mu ; car cela priverait pas, si le vaisseau ne perdait son mouvement en le nmuniquant à l'eau, ou si l'eau lui cédait sans lui résister, ou in si elle lui donnait de son mouvement. Ainsi, puisqu'un vaislu agité dans l'eau cesse peu à peu de se mouvoir, c'est une rque indubitable que l'eau résiste à son mouvement au lieu de faciliter comme le prétend M. Descartes ; et par conséquent il ait encore infmiment plus facile d'agiter un grand corps dans vide que dans l'eau, puisqu'il n'y aurait point de résistance de part des corps d'alentour. Il est donc évident que le repos n'a nt de force pour résister au mouvement ^ et que le moindre uvement contient plus de puissance et plus de force que le plus

5f^3 LIVRE SIXIÈME.

grand repos; et qu'ainsi on ne doit point comparer la force. du mouvement et du repos, par la proportion qui se trouve entre la grandeur des corps qui sont en mouvement et en repos, comme a fait M. Descartes.

Il est vrai qu'il y a quelque raison de croire, qu'un vaisseau est agité dès qu'il estdan^ l'eau, à cause du changement continuel qui arrive aux parties de l'eau qui l'environnent, quoiqu'il nous semble qu'il ne change point de place. Et c'est ce qui fait croire à M. Descartes et à quelques autres que ce n'est pas la force toute seule de celui qui le pousse , laquelle le fait avancer dans l'eau, mais qu'ayant déjà reçu beaucoup de mouvement des petites parties du corps liquide qui l'environnent et qui le poussent également de tous côtés, ce mouvement est seulement déterminé par un nouveau mouvement de celui qui le pousse, de sorte que ce qui agite un corps dans l'eau ne le pourrait par faire dans le vide. C'est ainsi que M. Descartes et ceux qui sont de son sentiment, défendent les règles du mouvement qu'il nous a données.

Supposons, par exemple , un morceau de bois de la grandeur d'un pied en carré dans un corps liquide, toutes les petites parties du corps liquide agissent et se remuent contre lui ; et parce qu'ils le poussent également de tous côtés, autant vers  que vers B, il ne peut avancer vers aucun côté. Que si je pousse donc un autre raor* ceau de bois de demi-pied contre le premier du côté A, je vois qu'il avance. Et de là je conclus qu'on le pourrait remuer dans le vide avec moins de force que celle dont ce morceau de bois le pousse, pour les raisons que je viens de dire. Mais les personnes dont je parle le nient, et ils répondent que ce qui fait que le grand morceau de bois avance dès qu'il est poussé par le petit, c'est que le petit qui ne pourrait le remuer s'il était seul, étant joint avec les parties du corps liquide qui sont agitées, les détermine à le pousser et à lui communiquer une partie de leur mouvement. Mais il est visible que suivant cette réponse, le morceau de bois étant une fois agité ne devrait point diminuer son mouvement, et qu'il devrait au contraire l'augmenter sans cesse. Car selon cette réponse le morceau de bois est plus poussé par l'eau du côté A que du côté B, donc il doit toujours s'avancer. Et parce que cette impulsion est continuelle, son mouvement doit toujours croître. Mais, comme j'ai déjà dit, tant s'en faut que l'eau facilite son mouvement qu'elle lui résiste sans cesse et que sa résistance le diminuant toujours, le rend enfin tout à fait insensible.

Il faut prouver à présent que le morceau de bois qui est également poussé par les petites parties de l'eau qui l'environne, n'a

int du tout (le mouvement ou de force qui soit capable de le mouir, quoiqu'il change continuellement de lieu immédiat, ou que la rface de Teau qui l'environne ne soit jamais la même en différents nps. Car s'il est ainsi, qu'un corps également poussé de tous côtés mme ce morceau de bois, n'ait point de mouvement, il sera in> ibitable que c'est seulement la force étrangère qui heurte contre

qui lui en donne, puisque dans le temps que cette force étranre le pousse, l'eau lui résiste et dissipe même peu à peu le mou* ment qui lui est imprimé, car il cesse peu à peu de se mouvoir. ' cela parait évident, car yn corps également poussé de tous côtés )ut être comprimé ; mais certainement il ne peut être transporté ; lisque plus et moins une égale force est égal à zéro. Ceux à qui je parle soutiennent qu'il n'y a jamais dans la nature is de mouvement en un temps qu'en un autre, et que les corps

repos ne sont mus que par la rencontre de quelques corps agités i leur communiquent de leur mouvement. De là je conclus qu'un rps que je suppose créé parfaitement en repos au milieu de l'eau,

recevra jamais aucun degré de mouvement ni aucun degré de ^ce pour se mouvoir, des petites parties de l'eau qui l'entourent et li viennent continuellement heurter contre lui, pourvu qu'elles le ussent également de tous côtés, parce que toutes ces petites pqris qui viennent heurter contre lui également de tous côtés, re- Hissant avec tout leur mouvement, elles ne lui en communiquent int; et par conséquent ce corps doit toujours être considéré Dime en repos et sans aucune force mouvante, quoiqu'il change ntinuçllement de surface.

Or, la preuve que j'ai que ces petites parties rejaillissent ainsi ec tout leur mouvement, c'est qu'outre qu'on ne peut pas conceir la chose autrement , l'eau qui touche ce corps devrait se reûdir beaucoup ou même se glacer, et devenir à peu près aussi re qu'est le bois en sa surface, puisque le mouvement des parties

l'eau devrait se répandre également dans les i)etites parties du rps qu'elles environnent.

Mais pour m'accommoder à ceux qui défendent le sentiment de

Descartes, je veux bien accorder que l'on ne doit point considér un bateau dans l'eau comme en repos. Je veux aussi que toutes i parties de l'eau qui l'environnent s'accordent toutes au mouveent nouveau que le batelier lui imprime, quoiqu'il ne soit que )p visible , par la diminution du mouvement du bateau , qu'elles i résistent davantage du côté où il va que de celui d'où il a été )ussé. Cela toutefois supposé, je dis que, de toutes les parties 3au qui sont dans la rivière, il n'y a, selon M. Dôsçartes, que

m LIVRE MXÎÈMK.

celles qui touchent imniédialement le bateau du côté d'où il a été poussé , qui puissent aider à ^son mouvement. Car, selon ce philosophe, Veau étant fluide, toutes les parties dont elle est composée n'agissent pas ensemble contre le corps que nous muions mouvoir. Il n'y a que celles qui, en le touchant, s' appuient conjointement sur lui^. Or, celles qui appuient conjointement sur le bateau , et le batelier ensemble , sont cent fois plus petits que tout le bateau. Il est donc visible, par l'explication que M. Descartes donne dans cet article sur la difficulté que nous avons de rompre un clou entre nos mains, qu'un petit corps est capable d'en agiter un beaucoup plus grand que lui». Car enfin nos mains ne sont pas si fluides que de l'eau ; et lorsque nous voulons rompre un clou , il y a plus de parties jointes ensemble qui agissent conjointement dans nos mains que dans Teftu qui pousse un bateau.

Mais voici une expérience plus sensible. Si l'on prend un ais bien uni , ou quelque autre plan extrêmement dur, que Ton y enfbnce un clou â moitié, et que l'on donne à ce plan qiielque peu d'inclination. Je dis que^ si Ton met une barre de fer cent mille fois plus grosse que ce clou, un pouce ou deux au-dessus de lui , et qu*on la laisse glisser, ce clou ne se rompra point '. Et il faut cependant remarquer que, selon M. Descartes, toutes les parties de la barre appuient et agissent conjointement sur ce clou, car cette barre est dure et solide*. Si donc il n'y SiVdilt point d'autre ciment que h repos pour unir les parties qui composent le clou , la barre de fet étant cent mille fbis plus grosse que le clou, devrait, selon la cinquième règle de M. Descartes et selon la raison, communiquer quelque peu de soti mouvement à la partie du clou qu'elle choquerait, c'est-à-dire le rompre et passer outre, quand même celte barre glisserait par un mouvement très-lent. Ainsi, il faut chercher une autre cause que le repos des parties pour rendre les corps durs ou capables de résister à l'effort que Ion fait, lorsqu'on les veut rompre , puisque le repos n'a point de force pour résister au mouvement, et je crois que ces expériences suffisent pour faife connaître que les preuves abstraites que nous avons apportées ne sont point fausses.

H faut donc examiner la troisième chose que nous avons -dite auparavant pouvoir être la cause de l'union étroite qui se trouve entre les parties des corps durs ; savoir, une matière invisible qui les environne , laquelle étant extrêmement agitée , pousse avec beaucoup de violence les parties extérieures et intérieures de ces

1. Principes, de T¥scarte$, seconde partie, art. 63. -r- 2. .Art. fil, — 3. /Irt. 63. *— 4. Art. 50.

*p9f et tes comprime ainsi de telle sorte, que pour les séparer il it avoir plus de force que n'en a cette matière invisible, laquelle extrèmemetit agitée.

[1 semble que je puis conclure que l'union des parties, dont les ps durs sont composés, dépend de la matière subtile qui les enonne et\)ui les comprime, puisque les deux autres choses que 1 peut penser être les causes de cette union , ne le sont vérita- •ment point comme nous venons de Voir. Car, puisque je ttouve la résistance à rompre un morceau de fer, et que cette rési» nce ne vient point du fer ni de la volonté de Dieu , comme je lia ravoir prouvé, il faut nécessairement qu'elle vienne de quel'- 9 matière invisible, qui ne peut être autre que celle qui Tenvi-* me immédiatement et qui le oomprime. J'explique et je prouve sentiments

Lorsqu'on prend une boule de quelque métal, creuse au dois et coupée en deux hémisphères, que Ton joint ces deux hémi-^ lères en collant une petite bande de cire à l'endroit de leur ion, et que Ton en tire l'air; Texpérience apprend que ces deux nisphères se joignent l'une à l'autre de telle sorte que plusieurs )vaux, que l'on y attelle par le moyen de quelques boucles, les i d'un côté lés autres de l'autre, ne peuvent les séparer, suppoêé 3 les hémisphères soient grandes à proportion du nombre des )vaux. Cependant, si l'on y laisse rentrer l'air, une seule peN' me les sépare sans aucune difficulté. Il est facile de conclure de te expérience que ce qui unissait si fortement ces deux héml^ lères l'une avec l'autre , venait de ce qu'étant comprimées d r surface extérieure et convexe par Talr qui les environnait, ;s ne Tétaient point en même temps dans leur surface concave et érieure. De sorte que l'action des chevaux qui tiraient les deux nisphères de deux côtés, ne pouvait pas vaincre l'efibrt d'une inité de petites parties d'air qui leur résistaient en pressant ces IX hémisphères. Mais la moindre force est capable de les sépa* , lorsque l'air étant rentré dans la sphère de cuivre, pousse les faces concaves et intérieures , autant que l'air de dehors presse surfaces extérieures et convexes.

}ue si au contraire on prend une vessie de carpe et qu'on Ifl tte dans un vase dont on tire l'air, cette vessie étant pleine lir crève et se rompt, parce qu'alors il n'y a point d'air au hors de la vessie qui résiste à celui qui est dedans. C'est encore jr cela que deux plans de verre ou de marbre ayant été usés les s sur les autres, se joignent, en sorte qu'on sent de la résistance

. Voyex les Brpérimcês de Magdeboiug, d'Otton, deOtierirltÈ, liv. 3.

à les séparer en un sens , parce que ces deux parties de marbre sont pressées et comprimées par Tair de dehors qui les environne , et ne sont point si fort poussées par le dedans. Je pourrais apporter une infinité d'autres expériences pour prouver que Fair grossier qui appuie sur les corps qu'il environne unit fortement leurs parties; mais ce que j'ai dit suffit pour expliquer nettement^a pensée sur la question présente.

Je dis donc que ce qui fait que les parties des corps durs, et de ces petits liens dont j'ai parlé auparavant^ sont si fort unies les unes avec les autres, c'est qu'il y a d'autres petits corps au dehors infiniment plus agités que l'air grossier que nous respirons, qui les peuvent et qui les compriment, et que ce qui fait que nous avons de la peine à les séparer n'est pas leur repos , mais l'agitation de ces petits corps qui les environnent et qui les compriment. De sorte que ce qui résiste au mouvement n'est pas le repos, qui n'en est que la privation et qui n'a de soi aucune force , mais quelque mouvement contraire qu'il faut vaincre.

Cette simple exposition de mon sentiment parait peut-être raisonnable ; néanmoins je prévois bien que plusieurs personnes auront beaucoup de peine à y entrer. Les corps durs font une si grande impression sur nos sens lorsqu'ils nous frappent, ou que nous faisons effort pour les rompre, que nous sommes portés à croire que leurs parties sont unies bien plus étroitement qu'elles ne le sont en effet. Et au contraire les petits corps que j'ai dits les environner, auxquels j'ai donné la force de pouvoir causer cette union, ne faisant aucune impression sur nos sens, semblent être trop faibles pour produire un effet si sensible.

Mais, pour détruire ce préjugé qui n'est fondé que sur les impressions de nos sens, et sur la difficulté que nous avons d'imaginer des corps plus petits et plus agités que ceux que nous voyons tous les jours, il faut considérer que la dureté des corps ne se doit pas mesurer par rapport à nos mains ou aux efforts que nous, sommes capables de faire, qui sont différents en divers temps. Car enfin, si la plus grande force des hommes n'était presque rien en comparaison de celle de la matière subtile, nous aurions grand tort de croire que les diamants et les pierres les plus dures ne peuvent avoir pour cause de leur dureté la compression des petits corp^ très-agités qui les environnent. Or, on reconnaîtra visiblement que la force des hommes est très-peu de chose , si l'on considère que la puissance qu'ils ont de mouvoir leur corps en tant de manières, ne vient que d'une très-petite fermentation de leur sang , laquelle en agite quelque peu les petites parties et produit ainsi les esprits

DE LA MtTHOOE. — 11* PARTIE. 597

animaux. Car c*est l'agitation de ces esprits qui fait la force do notre corps, et qui nous donne le pouvoir de faire ces efforts que nous regardons sans raison comme quelque chose de fort grand et de fort puissant.

Mais il faut bien remarquer que cette fermentation de notre sang n*est qu'une fort petite communication du mouvement de cette matière subtile dont nous venons de parler; car toutes les fermen* tations des corps visibles ne sont que des communications du mouvement des corps invisibles, puisque tout corps reçoit son agitation de quelque autre. Il ne faut donc pas s'étonner si notre force n'est pas si grande que celle de cette même matière subtile dont nous la recevons. Mais si notre sang se fermentait aussi fort dans notre cœur, que la poudre à canon se fermente et s'agite lorsqu'on y met le feu, c'est-à-dire, si notre sang recevait une communication du mouvement de la matière subtile aussi grande que celle que la poudre à canon reçoit, nous pourrions faire des choses extraordinaires avec assez de facilité, comme rompre du fer, renverser une maison, etc., pourvu que Ton suppose qu'il y eût une proportion convenable entre nos membres et du sang agité de cette sorte. Nous devons donc nous défaire de notre préjugé , et ne nous point imaginer selon l'impression de nos sens, que les parties des corps durs soient si fort unies les unes avec les autres, à cause que nous avons bien de la peine à les rompre.

Que, si nous considérons d'ailleurs les effets du feu dans les mines, dans la pesanteur des corps, et dans plusieurs autres effets de la nature, qui n'ont point d'autre cause que l'agitation de ces corps invisibles, comme M. Descartes l'a prouvé en plusieurs endroits, nous reconnaîtrons manifestement qu'il n'est point au-dessus de leur force d'unir et de comprimer ensemble les parties des corps durs aussi fortement qu'elles le font. Car enfin , je ne crains point de dire qu'un boulet de canon , dont le mouvement parait si extraordinaire, ne reçoit pas même la millième partie du mouvement de la matière subtile qui l'environne.

On ne doutera pas de ce que j'avance si l'on considère premièrement , que la poudre à canon ne s'enflamme pas toute , ni dans le môme instant ; secondement , que quand elle prendrait feu toute et dans lé même instant , elle nage fort peu de temps dans la matière subtile : or, les corps qui nagent très-peu de temi)S dans les autres n'en peuvent pas recevoir beaucoup de mouvement, comme on le peut voir dans les bateaux qu'on abandonne au cours de l'eau, lesquels ne reçoivent que peu à peu leur mouvement. En troisième h'eu, et principalement, parce que chaque partie de la pou-

598 LIVBE SIXIEME.

(Ire ne peut recevoir que le mouvement auquel la matière subtile 8*accorde; car Teau ne communique au bateau que le mouvement direct qui est commun à toutes les parties, et ce mouvement là est d'ordinaire très-petit par rapport aux autres.

Je pourrais encore prouver la grandeur du mouvement de la matière subtile à ceux qui reçoivent les principes de M. Descartes, par le mouvement de la terre et la pesanteur des corps , et je tirerais même de là des preuves assez certaines et assez exactes , mais cela n'est pas nécessaire à mon sujet. Il suffit, afin que, sans avoir vu les ouvrages de M. Descartes, on ait une preuve suffisante de l'agitation de la matière subtile, que je donne pour cause de la dureté des corps, il suffit, dis-je, de lire avec quelque application ce que j'en ai déjà dit.

Étant donc présentement délivrés des préjugés qui nous portaient à croire que nos efforts sont bien puissants, et que celui de la matière subtile qui environne les corps durs et qui les comprime est fort faible, étant d'ailleurs persuadés de l'agitation violente de cette matière par les choses que j'ai dites dç la. poudre à canon; il ne sera pas difficile de voir qu'il est absolument nécessaire que cette matière , agissant infiniment plus sur la surface des corps durs qu'elle environne et qu'elle comprime , qu'au dedans des mêmes corps, elle doit être cause de leur dureté ou de cette résistance que nous sentons lorsque nous nous efforçons de les rompre.

Or, comme il y a toujours beaucoup de parties de cette matière invisible qui passe par les pores des corps durs, elles ne les rendent pas seulement durs comme nous venons d'expliquer, mais de plus elles sont causes qu'il y en a quelques-uns qui font ressort et se redressent, d'autres qui demeurent ployés, d'autres qui sont fluides et liquides; et enfin, elles sont cause non-seulement de la force que les parties des corps durs ont pour demeurer les unes auprès des autres, mais aussi de celle que les parties des corps fluides ont de s'en séparer, c'est-à-dire que c'est elle qui rend quelques corjis durs, et quelques autres fluides; durs, lorsque leurs parties se touchent immédiatement; fluides, lorsque leurs parties ne se touchent point.

Mais , parce qu'il est absolument nécessaire de savoir distinctement la physique de M. Desçartes, la figure de ses éléments et des parties qui composent les corps particuliers , pour rendre raison d'où vient que de certains corps sont roides, et que quelques autres sont pliants, je ne m'arrêterai point à l'expliquer. Ceux qui ont lu les ouvrages de ce philosophe , imagineront assez facilement ce qui peut en être la cause , ce que je ne pourrais expliquer que

très-difficilement; et ceux qui ne savent paë le même auteur ^ n'entendraient que confusément les raisons que je pourrais en ap-* porter.

Je ne m'arrêterai point aussi à résoudre un très-grand nombre de difficultés que je prévois pouvoir être faites contre ce que je viens d'établir, parce que, si ceux qui les font n'ont point de ooii«uaissance de la véritable physique, je ne ferais que les ennuyer et les fâcher au lieu de les satisfaire ; mais si ce sont des personnes éclairées, leurs objections. étant très-fortes, je ne pourrais y répondre qu'avec un grand nombre de figures et de longs discours. Dé sorte que je crois devoir prier ceux qui trouveront quelque difficulté dans les choses que je viens de dire, de relire avec plus de soin ce chapitre; car j'espère que s'ils le lisent et s'ils le méditent ( omme il faut , toutes leurs objections s'évanouiront ; mais enfin ^ s'ils trouvent que ma prière soit incommode, qu'ils se reposent, car il n'y a pas grand danger d'ignorer la cause de la dureté dei corps.

Je ne parle point ici de la contiguïté , car il est visible que les choses contiguës se touchent si peu, qu'il y a toujours beaucoup de matière subtile qui passe entre elles, et qui faisant effort pour continuer son mouvement en ligne droite les empêche de s'unir.

Pour Vunion qui se trouve entre deux marbres qui ont été potitf Tun sur l'autre, je l'ai expliquée; et il est facile de voir que, quoi» (jue la matière subtile passe toujours entre ces deux parties si unies ([u'elles soient, l'air n'y peut passer, et qu'ainsi c'est son poids qui comprime et qui préside ces deux parties de marbre l'une sur l'au^ tre , et qui fait qu'on a quelque peine à les désunir , si l'on ne les fait glisser de travers.

Il est visible de tout ceci que la continuité , la contiguïté et l'union des deux marbres ne seraient que la même chose dans le vide , car nous n'en avons point aussi d'idées différentes , de sorte que c'est dire ce qu'on n'entend point que de les faire différer ab^* solument, et non par rapport aux corps qui les environnent.

Voici présentement quelques réflexions sur le sentiment de M. Descartes, et sur l'origine de son erreur. J'appelle son eenti-r ment une erreur, parce que je ne trouve aucun moyen de défendre ce qu'il dit des règles du mouvement , et de la cause de la dureté des corps vers la hn de la seconde partie de ses Principes en plu^ sieurs endroits, et qu'il me semble avoir assez prouvé la vérité du sentiment qui lui est contraire.

Ce grand homme concevant très-distinctement que la matière ne peut pas se mouvoir par elle-même , et que lu force mouvante

600 LIVRE SlXJÈ&lE.

naturelle de tous les corps n'est autre chose que la volonté générale de l'auteur de la nature , et qu'ainsi la communication des mouvements des corps à leur rencontre mutuelle ne peut venir que de cette même volonté, il s'est laissé aller à cette pensée qu'on ne pouvait donner les règles de la différente communication des mouvements que par la proportion qui se trouve entre les différentes grandeurs des corps qui se choquent, puisqu'il n'est pas possible de pénétrer les desseins et la volonté de Dieu : et parce qu'il a jugé que chaque chose avait de la force pour demeurer dans l'état où elle était , soit qu'elle fût en mouvement , soit qu'elle fût en repos , à cause que Dieu , dont la volonté fait cette force , agit toujours de la même manière, il a conclu que le repos avait autant de force que le mouvement; ainsi, il a mesuré les effets de la force du repos par la grandeur du corps en repos , comme ceux de la force du mouvement^ ce qui lui a fait donner les règles de la communication du mouvement qui sont dans ses Principes^ et la cause de la dureté des corps que j'ai tâché de réfuter.

Il est assez difficile de ne se point rendre à l'opinion de M. Descartes, quand on Tenvisage du même côté que lui; car, encore une fois, puisque la communication des mouvements ne vient que de la volonté de l'auteur de la nature , et que nous voyons que tous les corps demeurent dans l'état où ils ont été une fois mis , soit en mouvement, soit en repos, il semble que nous devions chercher les règles de la différente communication des mouvements à la rencontre des corps, non dans la volonté de Dieu qui nous est inconnue , mais dans la proportion qui se trouve entre les grandeurs de ces corps.

Je ne m'étonne donc pas de ce que M. Descaries a eu cette pensée , mais je m'étonne seulement de ce qu'il ne l'a pas corrigée , lorsqu'ayant poussé plus avant ses connaissances , il a reconnu l'existence et quelques effets de la matière subtile qui environne les corps.

Je suis surpris de ce que> dans l'article 4 3^ de la quatrième partie, il attribue la force qu'ont certains corps pour se redresser à cette matière subtile , et que dans les articles 55 et 43 de la deuxième partie et ailleurs, il ne lui attribue pas leur dureté, ou la résistance qu'ils font lorsqu'on lâche de les ployer et de les rompre, mais seulement au repos de leurs parties. Il me parait évident que la cause qui redresse et qui rend roides certains corps , est la même que celle qui leur donne la force de résister lorsqu'on les veut rompre, car enfin la force qu'on emploie pour rompre de l'acier ne diffère qu'insensiblement de celle par laquelle on le ploie.

Je ne veux point apporter ici beaucoup de raisons que Ton peut re pour prouver ces choses , ni répondre à quelques difficultés l'on pourrait former sur ce qu'il y a des corps durs qui ne font ûnt sensiblement ressort, et que l'on a cependant quelque diffî- Ité à ployer; car il suffît, pour faire évanouir ces diffîcultés, de nsidérer que la matière subtile ne peut pas facilement se faire ^s chemins nouveaux dans les corps qui se rompent lorsqu'on les oie , comme dans le verre et dans l'acier trempé , et qu'elle le ;ut plus facilement dans les corps qui sont composés de parties anchues et qui ne sont point cassants, comme dans l'or et dans plomb, et qu enfin il n'y a aucun corps dur qui ne fasse quelle peu de ressort.

Il est assez difficile de se persuader qilé M. Descartes ait cru )sitivement que la cause de la dureté fût différente de celle qui it le ressort; et ce qui parait plus vraisemblable, c'est qu'il n'a )s fait assez de réflexion sur cette matière. Quand on a médité ng-temps sur quelque sujet et que l'on s'est satisfait sur les chO" !S que l'on voulait savoir, souvent on n'y pense plus. On croit le les pensées que l'on en a eues sont des vérités incontestables j'il est inutile d'examiner davantage. Mais il y a dans l'homme nt de choses qui le dégoûtent de Tapplication , qui le portent à ^ consentements trop précipités et qui le rendent sujet à Terreur, l'encore que l'esprit demeure apparemment satisfait, il n'est pas ujours bien informé de la vérité. M. Descartes était homme comme )us ; on ne vit jamais plus de solidité , plus de justesse, plus d'é* ndue et plus de pénétration d'esprit que celle qui parait dans ses ivrages; je l'avoue, mais il n'était pas infaillible. Ainsi, il y a pparence qu'il est demeuré si fort persuadé de son sentiment , a'il n'a pas fait réflexion qu'il assurait quelque chose dans la suite s ses Principes qui y était contraire. Il l'avait appuyé sur des lisons très-spécieuses et très-vraisemblables ; mais telles cepenant qu'il n'était point comme forcé par elles de s'y rendre. Il Duvait encore suspendre son jugement , et par conséquent il le evait. Il ne suffisait pas d'examiner dans un corps dur ce qui eut y être qui le rende tel, il devait aussi penser aux corps inviblés qui peuvent le rendre dur, comme il y a pensé à la fin de ^s Principes de philosophie, lorsqu'il leur attribue la cause du 33sort; il devait faire une division exacte et qui comprît tout ce ui pouvait contribuer à la dureté des corps. Il ne suffisait pas ncore d'en chercher la cause dans la volonté de Dieu ; il fallait ussi penser à la matière subtile qui les environne. Car quoique existence de cette matière extrêmement agitée ne fût pas encore n. 51

6i^S ÛVRE SIXIEME.

prouvée dang rendrait de ses Principes, où il parle de la dureté; elle n'était pas aussi rejetée : il devait donc suspendre son jugement et se bien ressouvenir que ce quil écrivait de la cause de la dureté des règles du mouvement^ devait être revu tout de nouveau^ ce que je crois qu'il n'a pas fait avec assez de soin. Ou bien il n*a pas assez considéré la véritable raison d'une chose qu'il est trèsiécile de reconnaître, et qui cependant est de la dernière conséquence dans la physique; je l'explique.

M. Descartes savait bien que pour soutenir son système de la vérité duquel il ne pouvait peut-4tre pas douter, ilétait absolument nécessaire que les grands corps communiquassent toujours de leur mouvement aux petits qu'ils rencontreraient et que les pe- Uts rejaillissent à la rencontre des plus grands, sans une perte pareille du leur. Car sans cela le premier élément n'aurait pas tout le mouvement qu*il est nécessaire qu'il ait par-dessus le second, ni le second paiHiessus le troisième; et tout son système serait absolument foux , comme le savent assez ceux qui l'ont un peu médité. Mais en supposant que le repos ait force pour résister au mouvement et qu'un grand corps en repos ne puisse être remué par un autre plus petit que lui, quoiqu'il le heurte avec une agitation furieuse; il est visible que les grands corps doivent avoir beaucoup moins de mouvement qu'un pareil volume de plus petits, puisqu'ils peuvent toujours, selon cette supposition, communiquer celui qu'ils ont, et qu'ils n'en peuvent pas toujours recevoir des plus petits. Ainsi, cette supposition n'étant point contraire à tout ce que M. Descartes avait dit dans ses principes depuis le commencement jusqu'à l'établissement de ses régies du mouvement, et s'accommodant fort bien avec la suite de ces mêmes principes, il croyait que les règles du mouvement qu'il pensait avoir démontrées dans leur cause étaient enoore suffisamment confirmées par leurs effets.

Je tombe d'accord avec M. Descartes du fond de la chose que les grands corps communiquent beaucoup plus facilement leur mouvement que les petits, et qu'ainsi son premier élément est plus agité que le second, et le second que le troisième. Mais la cause en est claire sans avoir égard à sa supposition. Les petits corps et les corps fluides, l'eau, l'air, etc., ne peuvent communiquer à de grands corps que leur mouvement uniforme et commun à toutes leurs parties; l'eau d'une rivière nepeut communiquer à un bateau que le mouvement de la descente qui est commun à toutes les petite» parties dont l'eau est composée, et chacime de ces petites parties, outre ce mouvement commun, en a encore une infmité d'autres particuliers. Âiusi, il est visible par cette mmn <fu'un baieau, par exenq^ie, ne

peut jamais avoir autant de mouvement qu'un égal volume â*eau, puisqQe le bateau ne peut recevoir de Teau que le mouvement direct et commun a toutes les parties qui la composent. Si vingt parties d'un corps fluide poussent quelque corps d*un côté, il y en a autant qui le poussent deTautre; il demeure donc immobile et toutes les petites parties du corps fluide dans lequel il nage rejaillissent sans rien perdre de leur mouvement. Ainsi, les corps gro&^ siers et dont le^ parties sont unies les unes avec les autres ne peuvent recevoir que le mouvement circulaire et uniftmne du toarbitlon de la matière subtile qui les environne.

H me semble que cette raison suffit pour faire comprendre que les corps grossiers ne sont point si agités que les petits et qu'il n'est point nécessaire pour expliquer ces choses de supposer que le repos ait quelque force pour résister au mouvement. La certitude des principes de la philosophie de M. Deacartes ne peut donc servir de preuve pour défendre ses règles do mouvement; et il y a lieu dit croire que si M. Descartes lui-mèoie avait examiné de nouveau ses Principes sans préoccupation et en pesant des raisons semblables à celles que j'ai dites, il n'aurait p9s cru que les effets de la nature eussent confirmé ses règles et ne serait pas tombé dans la contra* diction, en attribuant la dureté des corps durs seulement au repos de leurs parties, et leur ressort à l'effort de la matière subtile.

CONCLUSIOxN DES TEOIS |>BRNmRS LIVRES.

rat, ce me semble, assez fait voir, dans le quatrième et cinquième livre , que les inclinations naturelles et les passions des bommes les font souvent tomber dans Terreur, parce qu'elles ne les portent pas tant à examiner les choses avec soin , qu'à en juger avec précipitation.

Dans le quatrième livre , j*ai montré que l'inclination pour le bien en général est cause de l'inquiétude de la volonté , que Tinquiétude de la volonté met l'esprit dans une agitation continuelle , et qu'un esprit incessamment agité est entièrement incapable de découvrir les vérités un peu cachées ; que Tamour des choses nouvelles et extraordinaires nous préoccupe souvent en leur faveur, et que tout ce qui porte le caractère de l'infini est capable d'éblouir notre imagination et de nous séduire. J'ai expliqué comment l'inclination que nous avons pour la grandeur, Télévation et Tindépendance nous engage insensiblement dans la fausse érudition , ou dans l'élude de toutes ces sciences vaines et inutiles qui flat-

«04 LITBE SIXIÈME.

tent notre orgueil secret, parce qu'elles nous font admirer du commun des hommes. J*ai montré que Tinclination pour les plaisirs détourne sans cesse la vue de Tesprit de la contemplation des vérités abstraites, qui sont les plus simples et les plus fécondes, et qu'elle ne lui permet pas de considérer aucune chose avec assez d'attention et de désintéressement pour en bien juger; que les plaisirs étant des manières d'être de notre âme , ils partagent nécessairement la capacité de l'esprit, et qu'un esprit partagé ne peut pleinement comprendre ce qui a quelque étendue. Enfin j'ai fait voir que le rapport et l'union naturelle que nous avons avec tous ceux avec qui nous vivons est l'occasion de beaucoup d'erreurs dans lesquelles nous tombons, et que nous communiquons aux autres, comme les autres nous communiquent celles dans lesquelles ils sont tombés.

Dans le cinquième , en tâchant de donner quelque idée de nos passions, j'ai ce me semble assez fait voir qu'elles sont établies pour nous unir à toutes les choses sensibles , et pour nous faire prendre parmi elles la disposition que nous devons avoir pour leur conservation et pour la nôtre ; que de même que nos sens nous unissent à notre corps et répandent pour ainsi dire notre âme dans toutes les parties qui le composent, ainsi nos émotions nous font comme sortir hors de nous-mêmes, pour nous répandre dans tout ce qui nous environne ; qu'enûn elles nous représentent sans cesse les choses , non selon ce qu'elles sont en elles-mêmes pour former des jugements de vérité , mais selon le rapport qu'elles ont avec nous , pour former des jugements utiles à la conservation de notre être et de ceux avec lesquels nous sommes unis ou par la nature ou par notre volonté.

Après avoir essayé de découvrir les erreurs dans leurs causes, et de délivrer l'esprit des préjugés auxquels il est sujet, j'ai cru qu'enfin il était temps de le préparer à la recherche de la vérité. Ainsi j'ai expliqué dans le sixième livre les moyens qui me semblent les plus naturels pour augmenter l'attention et l'étendue de l'esprit, en montrant l'usage que l'on peut faire de ses sens, de ses passions et de son imagination, pour lui donner toute la force et toute la pénétration dont il est capable. Ensuite j'ai établi certaines règles qu'il faut nécessairement observer pour découvrir quelque vérité que ce soit; je les ai expliquées par plusieurs exemples pour les rendre plus sensibles, et j'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus utiles ou qui renfermaient des vérités plus fécondes et plus générales, afin qu'on les lût avec plus d'application, et qu'on se les rendit plus sensibles et plus familières.

Peut-être qu^on reconnaîtra par cet essai de méthode la nécessité qu'il y a de ne raisonner que sur des idées claires et évidentes , et dont on est intérieurement convaincu que toutes les nations en conviennent , ël de ne passer jamais aux choses composées avant que d'avoir suffisamment examiné les simples dont elles dépendent.

Que si Ton considère qu'Aristote et ses sectateurs n'ont point observé les règles que j'ai expliquées, comme Ton en doit être convaincu , tant par les preuves que j'en ai apportées que par la connaissance des opinions des plus zélés défenseurs de ce philosophe , peut-être qu'on méprisera sa doctrine, malgré toutes les impressions avantageuses que nous en donnent ceux qui se laissent étourdir par des mots qu'ils n'entendent point.

Mais si l'on prend garde à la manière de philosopher de M. Descartes^ on ne pourra douter de sa solidité ; car j'ai suffisamment montré qu'il ne raisonne que sur des idées claires et évidentes , et qu'il commence par les choses les plus simples avant que de passer aux plus composées qui en dépendent. Ceux qui liront les ouvrages de ce savant homme se convaincront pleinement de ce que je dis de lui, pourvu qu'ils les lisent avec toute l'application nécessaire pour les comprendre , et ils sentiront une secrète joie d'être nés dans un siècle et dans un pays assez heureux pour nous délivrer de la peine d'aller chercher dans les siècles passés parmi les païens, et dans les extrémités de la terre parmi les barbares ou les étrangers, un docteur pour nous instruire de la vérité, ou plutôt un moniteur assez fidèle pour nous disposer à en être instruits.

Néanmoins , comme on ne doit pas se mettre fort en peine de savoir les opinions des hommes, quand même on serait convaincu d'ailleurs qu'ils auraient découvert la vérité, je serais bien fâché que l'estime que je parais avoir ici pour M. Descartes préoccupât personne en sa faveur, et que Ton se contentât de lire et de retenir ses opinions, sans se soucier d'être éclairé de la lumière de la vérité. Ce serait alors préférer l'homme à Dieu, le consulter à la place de Dieu , et se contenter des réponses obscures d'un philosophe qui ne nous éclaire point, pour éviter la peine qu'il y a d'interroger par la méditation celui qui nous répond et qui nous éclaire tdut ensemble.

C'est une chose indigne que de se rendre partisan de quelque secte que ce soit, et que d'en regarder les auteurs comme s'ils étaient infaillibles. Aussi M. Descartes, voulant plutôt rendre les hommes disciples de la vérité que sectateurs entêtés de ses sen-

fiOO UVRE SlXÎÈiiiE.

timenls, avorlît expresâément : Qu^on n'ûjôUte point du tout fbià ce quil a écrii , et qu*on nên reçoive quB ùê que ta forcé et févidenùê de la raison pourra contraindre d'en croire^. Il naveot pas, cotniûe quelques philosophes, qu'on le croie sur sa parole; It se souvient toujours qu'il est homme , et que né répandant la lumière que par réflexion , il doit tourner les esprits de ceux qui veulent être éclaî-^ rés comme lui vers la raison souveraine , qui seul6 peut les rendre plus parfaits par le don de l'intelligence.

La principale utilité que Ton peut tirer de Tapplication à rétnde est de se rendre Tesprit plus juste , plus éclairé , plus pénétrant et plus propre à découvrir toutes les vérités que Ton souhaite de sd^ voir. Mais ceux qui lisent les philosophes pour en retenir les opi*nions et pour les débiter aux autres, ne s*àpprochent point de Celui qui est la vie et la nourriture de l'âme ; leur esprit s'aÉ^Iblit et s'aveugle par le commerce qu'ils ont avec ceux qui ne peuvent jd les éclairer ni les fortifier ; ils se rempll&âent d*une fausàe éru« dition dont le poids les accable et dont l'éclat leâ éblouit; et s'ima^- ^inant devenir fort savants lorsqu'ils se remplissent la tète des opinions des anciens philoâophes, ild no font pas réflexion qn'lls se rendent disciples de ceux que saint Paul dit être dévénta foUs im s' attribuant le nom de sages : Dicentes se e^sé êapimies^ stuHi facti sunt,

La méthode que j'ai donnée peut, ce me âembte, beaucoup servir à ceux qui veulent faire usage de leur raison, on recevoir de Dieu les réponses quil donne à tous ceux qui savent bien rinterroger ; car je crois avoir dit les principales choses qol peuvent fbrtifler et conduire l'attention de l'esprit, laquelle est la prière naturelle que Ton fait au véritable maître de tous lés hômmeâ pour en recevoir quelque instruction.

Mais comme cette Voie naturelle de rechercher la vérité est fbrt i^énible, et qu'elle n'eât ordlnairômont utile eruè pour résotidre dos questions de peu d*Usagé, et dont la ConnaWance seK plus sott«- Vent à Ûattêr nôtre ocgueil qu*à perfectionner notre esprit, je crois, |K)ur finir utilement cet ouvrage, devoir dire que la méthode In plud Courte et la plus assurée pour découvrir la vérité, et pour s*unir à Dieu de la manière la plus nure et la plus parfaite qai se pûisiîe. C'est de vivre en véritable chrétien; c*esi de suivre «tacitement les préceptes de la vérité étemelle , qui ne s'est unie avec nous que pour nous réunir avoe elle; c'est d'écouter plutôt notre tbi que noire raison , et tendre à Oiéu , non tant par noft forces naturelles , qui depuis le péché sont toutes lângulssantéll , que

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