Voy. le ch. 7 de la seconde partie du troisième livre
DES SKNS. 65
comme elle devrait faire, que la lumière n'est et ne peut être une propriété ou une modification de la matière, et qu'elle n'est qu au dedans d'elle-même ; parce qu'elle ne pense pas à se servir de sa raison pour découvrir la vérité de ce qui en est , mais seulement de ses sens, qui ne la découvrent jamais et qui ne sont donnés que pour la conservation du corps.
Or, la cause pour laquelle l'âme ne se sert pas de sa raison, c'pst-à-dire de sa pure inlellection , quand elle considère un objet qui peut être aperçu par les sens, c'est que l'âme n'est point touchée par les choses qu'elle aperçoit par la pure inlellection, et qu'au contraire elle l'est très-vivement par les choses sensibles ; car l'âme s'appfique fort à ce qui la touche beaucoup, et elle néglige de s'appliquer aux choses qui ne la touchent pas. Ainsi, elle conforme presque toujours ses jugements libres aux jugements naturels de S6S sens.
Pour juger donc sainement de la lumière et des couleurs, aussi bien que de toutes les autres qualités sensibles, on doit distinguer fivec soin le sentiment de couleur d'avec le mouvement du nerf optique , et reconnaître , par la raison , que les mouvements et les impulsions sont des propriétés des corps, et qu'ainsi ils se peuvent I rencontrer dans les objets et dans les organes de nos sens ; mais t que la lumière et les couleurs que l'on voit sont des modifications de l'âme bien différentes des autres , et desquelles aussi Ton a des idées bien différentes.
Car il est certain qu'un paysan, par exemple, voit fort bien les couleurs et qu'il les distingue de toutes les choses qui ne sont point couleur ; il est de même certain qu'il n'aperçoit point de mouvement ni 'dans les objets colorés ni dans le fond de ses yeux. Donc la couleur n'est point du mouvement. De même, un paysan sent fort bien la chaleur, et il en a une connaissance assez claire pour la distinguer de toutes les choses qui ne sont point chaleur ; cependant il ne pense pas seulement que les Gbres de sa main soient remuées. La chaleur qu'il sent n'est donc point un mouvement, puisque les idées de chaleur et de mouvement sont différentes , et qu'il peut avoir l'une sans l'autre. Car il n'y a point d'autre raison pour dire qu'un carré n'est pas un rond, que parce que l'idée d'un carré est différente de celle d'un rond , et que l'on peut penser à l'une sans penser à l'autre.
Il ne faut qu'un peu d'attention pour reconnaître qu'il n^est pas nécessaire que la cause qui nous fait sentir telle ou telle chose la contienne en soi. Car, de même qu'il ne faut pas qu'il y ait de la lumière dans ma main afin que j'en voit» quand Je me frappe les
yeux , il n'est pas aussi nécessaire qu'il y ait de la chaleur dans le feu afin que j'en sente quand je lui présente mes mains, ni que toutes les autres qualités sensibles que je sens soient dans les objets ; il suffit qu'ils causent quelque ébranlement dans les fibres de ma chair afin que mou âme qui y est unie soit modifiée par quelque sensation. Il n'y a point de rapports entre des mouvements et des sentiments, il est vrai ; mais il n'y en a point aussi entre le corps et l'esprit, et, puisque la nature, ou la volonté du Créateur, allie ces deux substances, tout opposées qu'elles sont par leur nature, il ne faut pas s'étonner si leurs modifications sont réciproques. Il est nécessaire que cela soit , afin qu'elles ne fassent ensemble qu'un tout.
Il faut bien remarquer que nos sens nous étant donnés seulement pour la conservation de notre corps, il est très à propos qu'ils nous portent à juger comme nous faisons des qualités sensibles. Il nous est bien plus avantageux de sentir la douleur et la chaleur comme I étant dans notre corps, que si nous jugions qu'elles ne fussent qup dans les objets qui les causent, parce que la douleur et la chaleur, ét^nt capables de nuire à nos meml^res, il est à propos que nous soyons avertis quand ils en sont attaqués , afin d empêcher qu'ils n'en soient offensés.
Mais 11 n'en est pas de même des couleurs. Elles ne peuvent d'prdinaire blesser le fond de l'œil, où elles se rassemblent, jBt il nous est inutile de savoir qu'elles y sont peintes. Ces couleurs pe nous sont nécessaires que pour connaître plus distinctement les objets*, et c'est pour cela que nos sens nous portent à les attribuer seulement aux objets. Ainsi , les jugements auxquels l'impression de nos sens nous portent sont très-justes, si on les considère par rapport à |a conservation du corps ; mais, néanmoins, ils sont toutà-fait bizarres et très-éloignés de la vérité , çonime on a déjà yu ep partie et comme on le verra encore mieux dans la suite.