CHAPITRE II
Exemples gtniéraux de la force de rimagination.
Il se trouve des exemples fort ordinaires de cette communication d'imagination dans les enfants à l'égard de leurs pères , et encore plus dans les filles à l'égard de leurs mères ; dans les serviteurs à regard de leurs maîtres, et dans les servantes à l'égard de leurs maîtresses ; dans les écoliers à l'égard de leurs précepteurs ^ dans les courtisans à l'égard des rois, et généralement dans tous les inférieurs à l'égard de leurs supérieurs , pourvu toutefois que les pères ) les maîtres et les autres supérieurs aient quelque force d'imagination, car sans cela il pourrait arriver que des enfants et des serviteurs ne reçussent aucune impression considérable de riuiagination faible de leurs pores ou de leurs maîtres.
11 se trouve encore des effets de cette oommunloation dans les personnes d'une condition égale; mais cela n'est pas si ordinaire^ à cause qu'il ne se rencontre pas entre elles un certain respect qui dispose les esprits à recevoir sans examen les impressions des imaginations fortes. Enfm il se trouve de ces effets dans les supérieurs à regard de leurs inférieurs , et ceux-ci ont quelquefois une imagination si vive et si dominante qu'ils tournent Tesprit de leurs maîtres et de leurs supérieurs comme il leur plait.
Il ne sera pas mal aisé de comprendre comment les pères ot les
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mères font des impressions très-fortes sur rimagination de leurs enfants , si l'on considère que ces dispositions naturelles de notre cerveau qui nous portent à imiter ceux avec qui nous vivons, et à entrer dans leurs sentiments et dans leurs passions, sont encore bien plus fortes dans les enfants à l'égard de leurs parents que dans tous les autres hommes. L'on en peut donner plusieurs raisons. La première , c'est qu'ils sont de même sang. Car de même que les parents transmettent très-souvent dans leurs enfants des dispositions à certaines maladies «héréditaires, telles que la goutte, la pierre , la folie , et généralement toutes celles qui ne leur sont point survenues par accident, ou qui n'ont point pour cause seule et unique quelque fermentation extraordinaire des humeurs, comme les fièvres et quelques autres; car il est visible que celles-ci ne se peuvent communiquer; ainsi ils impriment les dispositions de leur cerveau dans celui de leurs enfants^ et ils donnent à leur imagination un certain tour qui les rend tout à fait susceptibles des mêmes sentiments.
La seconde raison , c'est que d'ordinaire les enfants n'ont que très-peu de commerce avec le reste des hommes qui pourraient quelquefois tracer d'autres vestiges dans leur cer\^eau, et rompre en quelque façon l'effort continuel de l'impression paternelle. Car de même qu'un homme qui n'est jamais sorti de son pays s'imagine ordinairement que les mœurs et les coutumes des étrangers sont tout à fait contraires à la raison parce qu'elles sont contraires à la coutume de sa ville, au torrent de laquelle il se laisse emporter ; ainsi un enfant qui n'est jamais sorti de la maison paternelle, s'imagine que les sentiments et les manières de ses parents sont la raison universelle : ou plutôt il ne pense pas qu'il puisse y avoir quelque autre principe de raison ou de vertu que leur imitation. Il croit donc tout ce qu'il leur entend dire, et il fait tout ce qu'il leur voit faire.
Mais cette impression des parents est si forte, qu'elle n'agit pas seulement sur l'imagination des enfants, elle agit même sur les autres parties de leur corps. Un jeune garçon marche , parle , et fait les mêmes gestes que son père. Une fille de même s'habille comme sa mère , marche comme elle , parle comme elle ; si la mère grasseyé, la fille grasseyé ; si la mère a quelque tour de tête irrégulier, la fille le prend. Enfin, les enfants imitent les parents en toute chose, jusque dans leurs défauts et dans leurs grimaces, aussi bien que dans leurs erreurs et dans leurs vices.
Il y a encore plusieurs autres causes qui augmentent reflTel de cette impression. Les principales sont l'autorité des parents, la dé-
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pendance des enfants, et l*aniour mutuel des uns et des autres : mais ces causes sont communes aux courtisans, aux serviteurs, cl ^néralement à tous les inférieurs aussi bien qu'aux enfants. Nous les allons expliquer par l'exemple des gens de cour.
II y a des hommes qui jugent de ce qui ne paraît point par ce qui parait ; de la grandeur , de la force , et de la capacité de l'esprit, qui leur sont cachées , par la noblesse , les dignités et les richesses qui leur sont connues. On mesure souvent l'un par l'autre ; et la dépendance où l'on est des grands, le désir de participer à leur grandeur, et l'éclat sensible qui les environne, portent souvent les hommes à rendre à des hommes des honneurs divins, s'il m'est permis de parler ainsi. Car si Dieu donne aux princes l'autorité, les hommes leur donnent l'infaillibilité ; mais une infaillibilité qui n'est point limitée dans quelques sujets ni dans quelques rencon* très, et qui n'est point attachée à quelques cérémonies. Les grands savent naturellement toutes choses ; ils ont toujours raison, quoiqu'ils décident des questions desquelles ils n'ont aucune connaissance. C'est ne savoir pas vivre que d'examiner ce qu'ils avancent : c'est perdre le respect que d'en douter. C'est se révolter, ou pour le moins, c'est se déclarer sot , extravagant et ridicule que de les condamner.
Mais lorsque les grands nous font l'honneur de nous aimer, ce n'est plus alors simplement opiniâtreté , entêtement , rébellion , c'est encore ingratitude et perfidie que de ne se rendre pas aveuglément à toutes leurs opinions , c'est une faute irréparable qui nous rend pour toujours indignes de leurs bonnes grâces; ce qui fait que les gens de cour, et par une suite nécessaire presque tous les peuples, s'engagent sans délibérer dans tous les sentiments de leur souverain , jusque-là même que dans les vérités de la religion ils se rendent très-souvent à leur fantaisie et à leur caprice.
L'Angleterre et l'Allemagne ne nous fournissent que trop d'exemples de ces soumissions déréglées des peuples aux volontés impies de leurs princes. Les histoires de ces derniers temps en sont toutes remplies; et l'on a vu quelquefois des personnes avancées en âge avoir changé quatre ou cinq fois de religion à cause des divers changements de leurs princes.
Les rois et même les reines ont dans l'Angleterre le gouvemeinerU de tous les étais de leurs royaumes, soit ecclésiastiques ou civib, en toutes causes. Ce sont eux qui approuvent les liturgies, les offices des fêles et la manière dont on doit administrer et recevoir Wà sacrements. Ils ordonnent, par exemple, que l'on n'adore point Jésit.s-Christ lorsque l'on communie, quoiqu'ils obligent encore do
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1p recevoir fl genoux selon l'ancienne couliime. En un mol.. iU changent Ionien choses clans leurs liturgies pour la conformer aux nouveaux articles de leur foi , et ils ont aussi le droit de juger de ces articles avec leur parlement, comme le pape avec le concile, ainsi que l'on peut voir dans les statuts d'Angleterre et d'Irlande faits au commencement du règne de la reine Elisabeth. Enfin on peut dir^ que les rois d'Angleterre ont même plus de pouvoir sur le spirituel que sur le temporel de leurs sujets ; parce que ces misérables peuples et ces enfants de la terre se souciant bien moins de la conservation de la foi que de la conservation de leurs biens, ils entrent facilement dans tous les sentiments de leurs prin<^, pourvu que leur intérêt temporel n'y soit point contraire * . . Les révolutions qui sont arrivées dans la religion en Suède et en Danemark, nous pourraient encore servir de preuve de la force que quelques esprits ont sur les autres; mais toutes ces révolutions ont encore eu plusieurs autres causes très-considérables. Ces chan« gements surprenants sont bien des preuves de la comtnudication contagieuse de l'imagination , mais des preuves trop grandes et trop vastes. Elles étonnent et elles éblouissent plutôt les esprits qu'elles ne les éclairent « parce qu'il y a trop de causes qui concourent à la production de ces grands événements.
Si les courtisans et tous les autres hommes abandonnent souvent des vérités certaines, des vérités essentielles, des vérités qu'il est nécessaire de soutenir ou de se perdre pour une éternité ; il est visible qu'ils ne se hasarderont pas de défendre des vérités abstraites , peu certaines et peu utiles. Si la religion du prince fait la religion de ses sujets , la raison du prince fera aussi la raison de ses sujets ; et ainsi les sentiments du prince seront toujours à la mode : ses plaisirs, ses passions, ses jeux, ses paroles, ses habits, et généralement toutes ses actions seront à la mode ; cat* le prince est lui-même comme la mode essentielle, et il ne se rencontre presque jamais qu'il fasse quelque chose qui ne devienne pas. à la mode. Et comme toutes les irrégularités de la mode ne sont que des agréments et des beautés, il ne faut pas s'étonner si les princes agissent si fortement sur l'imagination des autres hommes.
Si Alexandre penche la tête, ses courtisans penchent la tète. Si Denis le tyran s'applique à la géométrie à l'arrivée de Platon dans Syracuse, la i^éométrie devient aussitôt à la mode, et le palais de ce roi, dit Plutarque, se rempjit incontinent de poussière par le grand nombre de ceux qui tracent des figures. Mais dés que Platon se met en colère contre lui, et que ce prince se dégoûte de l'é-